‹ Les Grandes figures catholiques du temps prâesentChapitre 8 sur 65 · POITIERS : ÉGLISE SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

POITIERS : ÉGLISE SAINT-JEAN

souffre; mais il la prévoyait. « Certes, disait-il, les jours dans lesquels il a plu à Dieu de me donner une part dans la succession des apôtres sont des jours mauvais, et tous les devoirs inhérents à ma charge se compliqueront de toutes les difficultés du temps où nous vivons. » Puis, s'adressant aux fidèles, il ajoutait : « Vous aimez l'Église, « vous aimez la gloire de Dieu : et puisque ma vie désor- « mais est consacrée à de si graves intérêts, obtenez de « Marie que je ne sois pas un gardien infidèle du trésor « divin, un ministre oublieux de ses devoirs ; obtenez-moi « un courage qui soit à la hauteur des obligations et des « circonstances. Qu'il ne soit pas dit que cette Église de « Chartres a donné à l'Église de Poitiers, sa sœur, un « évoque qui n'a pas compris sa mission. »

Lorsque les ténèbres deviennent puissantes, Dieu allume des phares ; l'Église de Poitiers put se dire, en entendant les premières paroles de son évoque, que l'obscurité ne prévaudrait pas dans son sein.

e nos jours, l'action publique de F évoque apparaît aux yeux de la foule, sous deux aspects : l'homme du sanctuaire et l'homme de la lutte.

Ces deux rôles ne sont, assurément, qu'un seul et même rôle se résumant en un mot : le devoir. Mais la masse, surtout la masse aveuglée par les journaux libres-penseurs,

ne voit pas le lien intime et absolu qui unit la prière au combat. Elle croit que révoque, selon la phraséologie plate d'une brochure célèbre, doit se tenir dans certaines régions vagues pour y prier, bénir et pardonner; elle lui permet aussi de faire l'aumône sous le nom d'assistance, car il est reconnu que l'aumône humilie l'homme libre, tandis qu'il peut fièrement tendre la main pour être assisté. Les politiques, infatués de ce qu'ils appellent l'esprit de tolérance supportent chez l'évèque l'apparence du mouvement; ils lui reconnaissent le droit de joindre à l'administration matérielle de son diocèse la défense de la religion, sous la condition de rester dans les généralités reconnues inoffensives, parce qu'elles sont inefficaces et n'offensent que le bon sens. S'il combat l'impiété de manière à gêner les impies, il manque de mesure; s'il précise les doctrines de l'ennemi, s'il le nomme, il manque de charité ; s'il touche aux questions religieuses, mêlées aux questions politiques, il manque à tous ses devoirs et justifie toutes les violences. Mgr l'évèque de Poitiers est depuis longtemps en butte à ces diverses accusations. Venant d'où elles viennent et motivées comme elles le sont, il les a méritées. Le recueil de ses discours et instructions pastorales le prouve péremptoirement. Ces trois volumes, auxquels les éditeurs devront bientôt enjoindre un. quatrième, forment un répertoire où toutes les questions du temps sont abordées et résolues. Il faut lire ce précieux recueil pour bien comprendre ce que c'est qu'un évèque. Mgr Pie gouverne l'un de nos plus vastes diocèses. Que de temps doivent lui prendre les seuls besoins de l'administration ! Que d'audiences à donner, que de choses à surveiller, que de tournées à faire, que de

fonctions à remplir, que d'âmes à diriger ! Les heures qui lui restent pour l'étude sont donc nécessairement très rares ; il ne peut écrire qu'en interrompant vingt fois l'œuvre commencée. Cependant il a toujours été prêt. Depuis douze ans, l'édifice catholique a été attaqué de toutes parts, et nul n'a été plus prompt que le successeur de saint Hilaire à se porter sur le point menacé. On ne pourrait citer une seule erreur qu'il n'ait signalée et' confondue en temps opportun. Pour bien faire connaître ses travaux comme évèque, pour donner, en quelque sorte, sa biographie épiscopale, il faudrait indiquer les sujets qu'il a traités dans ses discours, allocutions, panégyriques, mandements, homélies, instructions synodales. Cette nomenclature sortirait du cadre où nous devons nous renfermer. Indiquons seulement le caractère essentiel de cette œuvre si variée.

Mgr Pie est l'homme des principes et non de la tactique, — en admettant que le respect constant et absolu des principes ne soit pas une tactique, et la meilleure. — Jamais il ne s'est prêté, môme par le silence, à ces amoindrissements de la vérité que l'on voit se produire sous prétexte de conciliation. Cette tendance à pactiser avec l'erreur lorsque l'erreur consent à être polie et veut bien concéder quelque chose à l'Eglise, lui paraît, au contraire, l'un des plus graves périls du temps présent. Pratiquer ainsi la tolérance, n'est-ce pas frayer la voie à cette plaie que Grégoire XVI a nommée la peste de l'indifférence ? Sans doute on obtient par là certains succès de circonstance, qui ne sont, en réalité, que des succès personnels. . On est poussé, prôné, glorifié. De beaux esprits, qui

nient le droit de Dieu, déclarent qu'ils seraient tentés d'aller à confesse s'ils trouvaient partout cette largeur de doctrine. Au fond on les amène simplement à penser qu'il est avec l'Église des accommodements ; et le jouroù il faut conclure, on les trouve plus loin que jamais de la vérité.

L'évèque de Poitiers avait déjà signalé en diverses rencontres le danger des compromis lorsqu'il publia (juillet 1855) sa belle instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent. Il y montrait l'ennemi changeant de langage et modifiant le ton de sa voix selon la nécessité présente et la marche des idées, s'enveloppant d'ombres et de ténèbres pour échapper à la lumière, cédant même une partie du terrain, et recourant enfin à mille subterfuges pour garder un dernier retranchement. Il ajoutait:

« N'allez pas, par le plus vif désir du repos après de long combats, négliger ces propositions équivoques, ces réticences calculées, ces rétractations imparfaites, ces formules tronquées, dangereuses embuscades derrière lesquelles l'ennemi ne tarderait pas à rétablir toutes ses batteries. Si c'est un axiome de la sagesse antique qu'il ne faut pas mépriser les moindres avantages dans un adversaire, c'est surtout quand il s'agit des adversaire* de l'orthodoxie que la vigilance est indispensable. »

L'évêque condamnait d'abord les contempteurs acharnés de tout ordre ; puis il s'attachait à prémunir les fidèles contre ces adversaires réservés qui appartiennent au parti de la modération, et que beaucoup d'honnêtes gens écoutent sans défiance. Un avertissement lui paraissait d'autant plus nécessaire que ces modérés rêvaient alors un traité entre le christianisme et la philosophie. Ils vou-

laient bien admettre l'existence de la foi ; mais ils ajoutaient « que la religion et la foi offrent deux routes paral- « lèles, dont l'homme peut choisir l'une ou l'autre indiffé- « remment, attendu que la voie exclusivement philoso- « phique aboutit, tout aussi bien que la voie chrétienne, « au terme final de la destinée humaine. »

Telle était la base de l'accord qu'ils prétendaient faire accepter aux catholiques, et qu'ils supposaient signé déjà de ceux qu'ils appelaient les sages. Les sages, pas plus que les exagérés, ne pouvaient accepter ces conditions d'une alliance radicalement impossible. On ne s'allie point à l'Église, il faut s'y soumettre. Au lieu de rappeler cette vérité, on trouvait expédient d'échanger des arrhes. La philosophie tirait son chapeau au catholicisme, et faisait des compliments ambigus à quelques catholiques. Elle obtenait en retour de chaleureux éloges,/ et se laissait féliciter sur sa prochaine conversion. Malheureusement, les éloges s'étendaient des hommes aux livres. Il y avait bien çà et là quelques réserves; mais elles étaient trop vagues, trop enveloppées de phrases approbatives pour que lecteur y prît garde. C'est ainsi que certains ouvrages pleins de venin furent glorifiés comme très-utiles à l'Église. M. Cousin put croire, par exemple, que son livre : Du Vrai, du Beau et du Bien, allait prendre rang à côté du traité de Bossuet sur la Connaissance de Dieu et de soi-même, et des Lettres spirituelles de Fénelon. L'évoque de Poitiers ne lui permit point de garder cette illusion. Il examina en docteur ce livre si vanté, et en fit ressortir le caractère profondément mauvais. Il justifia amplement ces sévères paroles :

« Le philosophe d'aujourd'hui est bien celui auquel nos devanciers dans l'épiscopat, nos pères et nos modèles, ont fait une si rude guerre, relui que le Saint-Siège a condamne, celui qui a donné le branle au panthéisme, au naturalisme, à l'éclectisme dont nos écoles ont été si tristement infectées, celui qui a outragé l'Être souverain en confondant son essence avec les êtres que sa libre volonté a tirés du néant, celui qui n'a jamais accordé à Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'un respect dérisoire, celui qui a élevé la raison humaine à la dignité de Verbe fait chair, celui qui n'a épargné sur son chemin aucune vérité du dogme chrétien. Ce champion de la cause rationaliste peut se glorifier avec fondement de n'avoir pas fait un pas en arrière, d'avoir ménagé à la philosophie des portes dérobées pour échapper à toutes les prises de la foi, d'avoir affaibli et ruiné toujours à la page suivante les vagues espérances que la page précédente aurait pu faire concevoir ; en un mot, il a droit à ce qu'on lui rende cette justice, qu'au milieu de mille autres variations sa doctrine n'a pas varié en ce qui concerne le christianisme. »

En parlant de la sorte, Mgr Pie prévoyait les protestations des esprits mitoyens et des pacificateurs remuants.

« Qu'importe, s'écriait-il, la colère de ceux qui voudraient exploiter le silence ? et qu'importe aussi les murmures et l'étonnement de certains hommes trop peu dociles, qui se font juges de ce qu'ils ignorent, et les plaintes de quelques esprits tournés à la paix quand même, qui ne veulent pas qu'on trouble leurs illusions, ni qu'on aborde les matières auxquelles il ne leur plait pas de prêter leur attention ? La paix n'est possible que dans la vérité. »

Cette magnifique instruction dessina plus nettement la position de l'évêque de Poitiers. On n'ignorait point de quel côté il était ; les hommes supérieurs ne veulent ni ne savent cacher leur pensée. Il n'y a pas plus d'équivoque dans leurs allures que d'incertitude dans leur esprit. D'ailleurs, celui-ci avait déjà trop souvent et trop nettement parlé pour que le moindre doute fût possible. Néanmoins, ce nouvel acte, qui frappait en plein les erreurs modernes les plus chères aux modérés politiques, produisit un effet

exceptionnel et décisif. Les pacificateurs religieux furent décontenancés et irrités. Mgr Pie annulait leurs combinaisons ; il brisait tous les fils d'araignées qu'ils avaient dextrement tendus pour arrêter la logique et les principes. Non seulement il démasquait M. Cousin ; mais, de plus,

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