Siegfried, acte I, se. i
tive ! Les trois Nornes filent comme des filandières 1 ; un feu vague, derrière elles, voltige sur la nuit; elles filent, et cet acte simple, éternel, qu'elles font ici pour la dernière fois, prend, comme à leur insu, une valeur tragique. Les Erinnyes qu'Eschyle sculpta sont moins surhumaines.
Par le don de dresser, d'ordonner en figures plastiques d'informes légendes, Wagner s'est manifesté comme le plus réel poète de l'Allemagne.
Quelques-uns de ses héros, Hans Sachs, Siegfried, Parsifal révèlent, à certains égards, « la forme humaine idéale » dont la recherche, selon lui, absorbera les temps futurs. Siegfried, plus que les autres, semble avoir été intime à son âme. En cette activité de Siegfried « jaillie du plus profond de sa joie de vivre », qui s'épand sans qu'il y reconnaisse « d'autre loi que Tépanchement nécessaire de cette source de vie sans cesse jaillissante », nous retrouvons Wagner, sa joyeuse et impulsive volonté. Le guerrier au sang pur, adopté par la forêt, vainqueur, en se jouant des ténèbres et de la fraude, et que la vierge des cimes attend, représente, au degré suprême, la chimère de l'humanité moderne, le triomphe sans limites du libre instinct. Aussi sa mort oppresse-t-elle comme une fatalité stupide.
Wagner a voulu rompre les nœuds des causes, déplacer la borne noire où s'arrête l'effort normal. Mais une loi de douleur ramène le drame sous la logique, et c'est, pour l'âme, un écrasement. Au fond des mythes rôdent les Puissances de la nuit2; ils ont des faces d'épouvante, plus vraies que leurs féeries, parce qu'elles répondent aux constatations coutumières de l'existence. La légende repousse l'enchaînement régulier des faits; mais elle subit leur fantaisie accidentelle. Sans l'Oi-