‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 21 sur 90 · Il fut élevé d'abord à la campagne · texte numérisé non relu

Il fut élevé d'abord à la campagne

prendre et de produire : vendangeur du passé, dont la force clarifiée circula dans ses veines avec une suprême aisance; libre d'humeur, prompt dans Pacte; des perceptions limpides et courtes, et un esprit flexible à tout, même aux sciences, le don de construire les Nombres étant d'ailleurs très proche de la faculté musicale *. Sa jeunesse ornait de ses consonnances toutes les idées. Tl mettait un air de facilité sur les œuvres les plus ardues. Supérieur à ses triomphes de virtuose, il aima la musique pour elle-même, au point de porter dans Topera le pur style symphonique. Il accrut la plénitude de l'orchestre, trouva le premier des effets de masses. Sa véhémence éclate en progressions serrées, d'une logique ardente. Mais la vérité, pour lui, se confondait avec la mesure 2. Il dédaignait l'outrance et les superfluités. Rarement il appuie sur une impression. Sa douceur est agissante; sa vivacité ne tourne jamais à la prestesse mécanique et folle des Italiens. Les cimes delà vie consciente vibrent seules dans son chant vermeil qui, par instants, tient à peine aux basses allégées. Les inflexions s'arrondissent; la sobre ironie d'un trille se fond en une cadence ingénue. Sa tendresse purifie la gaîté païenne des temps monarchiques. Il fut frémissant, comme un moderne. Il s'épuisa à trop aimer, à trop agir. Mais son besoin de perfection fut plus fort que le désir de vivre : « Je termine en ce moment mon chant funèbre ; car il ne doit pas rester imparfait 3. »

Lorsque Saint-Saëns lut ses sonates et ses concer-

1. Leibniz eut une intuition admirable, mais incomplète, en définissant la musique « un exercice d'arithmétique inconscient. »

2. « La mesure, le vrai, écrivait-il, on ne les connaît, on ne les estime plus, »

3. C'est la dernière phrase de sa dernière lettre (à M. Da Ponte, septembre 1791.)

tos/un génie fraternel l'enveloppa de son influence. Il sentit mieux de quelle race il était.

Lui aussi, il voulait, sans qu'il s'en rendît compte, la victoire de la pensée sur les formes par l'harmonie qu'elle leur impose. De cette première intimité un ravissement lui resta. Dans la suite, il s'est demandé, en songeante certaines pages de Mozart, si la musique retrouverait jamais une telle heure de beauté K

Il passa de Mozart à Grétry et n'éprouva point le malaise d'une divergence. Ces maîtres agissaient sur lui dans un sens unique, se rejoignant eux-mêmes par une égale simplicité. Si on l'eût livré tout d'abord au torrent des œuvres modernes, il s'exposait à ce bariolage des compositions néo-italiennes où Ton trouve des phrases à la Schumann, portées sur des rythmes napolitains et s'achevant en des cadences wagnériennés; au lieu qu'ayant constitué la couleur fondamentale de son style, il pourra, sans altérer ses harmonies intimes, approcher, plus tard, Wagner et Liszt.

Au contact de Grétry, ses instincts de mélodiste s'épanouirent naïvement. Longtemps après, il connaîtra Rameau; il faut néanmoins préciser ici leurs affinités: elles sont un merveilleux phénomène d'atavisme dans le génie, à cela près que, chez Rameau, la magnificence des vues théoriques dépassa peut-être l'inspiration. Rameau devina et démontra la connexion fondamentale des accords entre eux. « Tout part d'un seul son harmonieux 2. » Les consonnances seules ont une réalité; des éléments partiels transplantés d'un groupe consonant à un autre y insèrent l'impression d'une dissonance. Ses habitudes d'organiste persistent dans ses œuvres pour clavecin. Mais la pratique du clavecin lui découvrit l'avenir prodigieux du chro-

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