‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 28 sur 90 · Portraits et Souvenirs, p · texte numérisé non relu

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Beethoven. Il créa ou tout au moins précisa l'impressionisme descriptif, la sensation transposée en rêverie. Son instinct de symphoniste était si despotique qu'on perçoit, dans ses compositions pour piano, les timbres réels de l'orchestre. Il lui venait, en écrivant, des coups de lumière, de ces successions splendides que fait éclater le vertige de l'improvisation; et, guidé par unç technique admirable, il fixait d'un seul mouvementées, folles tiges de mélodies indomptées.

Parce qu'il concevait en hâte, il est beau surtout toutes les fois que des formes consacrées ont soutenu sa première ivresse : dans la fugue de sa Danse des Morts, dans celle sur le nom de Bach, dans sa Fantaisie et fugue pour orgue, dans Y Andante religioso du Poème symphonique: Ce qu'on entend dans la montagne.

Sa vie fut une marche triomphale qui devait s'achever magnifiquement sous le dôme des églises de Rome, parmi les apothéoses liturgiques.

Une de ses gloires avait été d'imposer au théâtre de Weimar Samson et Dalila; et Saint-Saëns lui a érigé le monument sans égal, la symphonie en ut mineur.

Toutefois, la loi des compensations qui ramène aux limites normales les êtres trop parfaitement organisés, voulut que Liszt, virtuose unique, précurseur de Wagner et de Saint-Saëns, fût incomplet' dans la création. Il jetait au hasard les fantaisies lyriques et les idées vitales, superbe d'insouciance, sûr de faire toujours percer sa maîtrise. Presque aucune de ses œuvres n'a mûri dans la solitude. Aux heures où il se recueillit, la houle emphatique des applaudissements battait encore sa pensée. Ses habitudes de paraphrase ont pesé jusque sur ses poèmes symphoniques. Des longueurs, un symbolisme obscur en étouffent l'intention descriptive.

Mais Saint-Saëns pénétra de suite l'essentiel de ses conceptions. Il put croire inventées pour lui, au piano,

ces dispositions fantastiques de notes rapides alternées aux deux mains, cette écriture picturale où s'articulent distincts tous les éléments de la phrase; à l'orchestre, ces combinaisons merveilleusement libres, luxuriantes, équilibrées. C'est Liszt, par sa, Bataille des Huns, qui lui suggéra d'unir l'orgue aux instruments. Plus d'une fois, dans les grands essors de ses concertos, l'âme de Liszt semble se répandre : ce sont les pages qu'il rêvait, qu'il eût écrites, si, comme Saint-Saëns, il avait resserré, dans l'acte créateur, son énergie.

\ç La jeunesse de Saint-Saëns fut un poème heureux. Les éléments d'inquiétude qui s'y mêlèrent, une menace vague de phtisie, une excessive nervosité, peutêtre quelques tourments métaphysiques, il les convertit en force. Ses luttes firent le mordant amer de son style, sa véhémence irritée; sans elles, l'équilibre de sa raison serait moins émouvant; définie par sa musique, la souffrance prend la majesté d'une loi.

Il n'en connut pas moins des jours saturés d'allégresse. De toutes parts, des ondes de beauté le pressaient, vibraient sur lui. La vigueur de ses Ancêtres abondait dans son sang. Il percevait le point radieux par où chacune de ses facultés continuait leur génie. Leurs influences harmonieuses se complétaient, il multipliait sur leur sagesse les fécondations de son esprit. (( Il comprenait trop bien ce qui n'était pas lui pour ne pas faire de lui-même une grande individualité *. » Et déjà, sous la poussée vivace de sa culture, la forme générale de son œuvre s'élançait. Sans doute il ne cessera pas d'acquérir; son expérience s'accroîtra continuellement; sa pensée marchera en avant des temps. Mais nous savons à quel âge il eut achevé sa formation profonde. Il avait vingt-quatre ans, quand sortit de ses

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