‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 31 sur 90 · Saint-Saëns, Harmonie et Mélodie · texte numérisé non relu

Saint-Saëns, Harmonie et Mélodie

comme les parties de l'harmonie. La sagesse où s'organisent ses éléments répond au besoin universel de Tordre et de l'unité. Il n'est point de motif si abstrait qu'il ne contienne une analogie avec le mouvement de quelque objet tangible ; et quand un motif veut rendre l'idée d'un objet, des relations nettes se perçoivent entre le rythme, les timbres, la couleur harmonique, et la chose représentée. Même, les sons peuvent susciter des visions plastiques immédiates: c'est sans doute au choc inégal de son marteau sur l'enclume qu'un forgeron grec vit pour la première fois bondir le divin forgeron boiteux, Vulcain.

Saint-Saëns devait être un réaliste par la conformité de sa musique aux nécessités profondes de la vie. Il aimait la solidité : une façon d'écrire incessamment contrapuntique, où presque toujours un son se prolonge sur d'autres qui s'écoulent, devait seule le satisfaire. Sentant la prolixité fuyante des apparences, il lui répugnait de l'aggraver en l'imitant dans son art. L'être achevé, non le germe, constituait pour lui une réalité pleine. Il s'imposait d'énoncer les Formes en une fois, totales, articulées, avec leur attribut distinctif, à leur degré le plus conscient de perfection. Il voulut des hiérarchies claires, parce qu'un organisme où tout se tient, où tout est à sa place, paraît inaltérable. Dans son orchestre, sans que le quatuor garde une monotone primauté, les alternances seront réglées par une entente sympathique ; une partie des instruments saura se taire ou s'éteindre pour laisser rayonner les autres. Il s'attacha à l'ordre et à la précision, d'autant que la notion de limite lui apparaissait essentielle : l'archet ne fait chanter la corde qu'en la divisant; l'infinité des sons se circonscrit à sept notes et à leurs intervalles; la sonorité est pénétrante, aiguë, à proportion que l'espace vibrant se restreint. De même, plus les Formes seront déterminées par leurs

limites, mieux elles vivront. Une mélodie, d'un circuit ferme et court, définissant avec puissance une émotion pure, s'imprime dans l'âme comme ne pouvant être autre qu'elle n'est. L'œuvre sera complète, à la façon d'une sphère ou d'un fruit, et une de style, quand toutes les mélodies sembleront s'y déterminer dans une continuité nécessaire.

Dès son éclosion, le génie de Saint-Saëns fut déterministe. Le premier temps de lu symphonie en la offre une admirable rigueur de structure qu'il n'a peut-être jamais dépassée. Combien de fois, dans ses andantes, croirons-nous lire transcrite cette proposition de Spinoza :

« La puissance de l'homme est limitée, et celle des causes extérieures la surpasse infiniment *. »

Mais, à la place du froid théorème, nous reconnaîtrons l'émotion d'une volonté que ses limites oppressent, et qui s'en délivre en les acceptant.

Au cours des mouvements rapides, par des traits brusques, ramenés à la tonique inflexiblement, l'acte de la vie est figuré dans l'éternel orbite où il repasse, infatigable et furieux.

Du même sentiment dérive ce que l'expression concentre parfois d'amer; car les doctrines positives, qu'il absorba, font l'homme plus obscur et tremblant devant l'inconnu; l'art et la science deviennent comme, en pleine nuit, un petit brasier que des enfants attisent le long d'une mer muette, sans souffle, sans étoiles; et la présence de cet abîme reste une anxiété pour les plus virils.

Le déterminisme et l'amour de la continuité eurent d'autres effets sur sa musique ; voyant les relations mutuelles des Formes, les bornes par lesquelles les choses se pressent réciproquement, il eut l'horreur

Page 1