‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 36 sur 90 · Se. i du cinquième acte · texte numérisé non relu

Se. i du cinquième acte

En pensant à l'orgue, Hugo voyait la main de l'artiste faire jaillir et « ruisseler » les sons,

... Le long des grands tubes d'airain Comme Veau d'une éponge,

Saint-Saëns fut frappé de cette formidable faculté plastique, de ces images où l'idée se fait chair, où la matière jette des rayons. Mais surtout, de même que sa langue, en soi indéterminée, se rapprochait, par sa précision, des contours de la statuaire, de même il sentait la langue d'Hugo, en soi violemment précise, tendre à l'indéfini du verbe musical, et son rêve s'enfoncer

Dans l'obscur tremblement des profonds horizons.

Les vers du poète semblaient tout préparés pour le musicien, étant rythmés à la façon d'un chant, aussi proches de la sensation qu'une poésie primitive, synthétiques, enfermant sous un mot la plénitude d'un être.

Malgré tout, le naturalisme épais d'Hugo, sa passion de l'énorme, lui restèrent absolument étrangers. Il a trop claire la notion des différences pour accepter ce vertige panthéistique qui met en bas ce qui est en haut, fait du ver l'égal de Dieu,- et voudrait rouler, comme dans une cuve, en une seule onde grondante, les voix pourtant distinctes de tout ce qui vit.

Entre le romantisme et l'esprit classique Saint-Saëns n'hésita pas. Il était inévitable que l'un ne déposât en lui quelques ferments. Mais, dès sa première ébauche dramatique, il alla droit à l'autre, prenant une scène d' Horace; et, peu d'années après, vinrent les Noces de Prométhée. Faut-il en être surpris, puisque les romantiques eux-mêmes étaient pétris de classicisme? Hugo invoque incessamment Virgile comme son maître. Berlioz ne voyait rien de plus beau que l'Enéide. Delacroix faisait une Médée, une Mort de Socrate, aussi bien

qu'il avait fait un Hamlet. La féerie que la Renaissance créa autour de la Grèce et de l'Italie païennes continuait à agir en eux. Avec le second Empire, le Midi déborda partout, et dans ce qu'il a de vain, la folie du décor, les mots sonores, la sensualité. Ce fut le triomphe des bas-latins. Le culte de l'antiquité tomba au niveau d'une mode. Les dilettantes refirent une Rome de décadence en carton peint. Si ce mouvement fut ravalé à d'écœurants pastiches archéologiques, de grands esprits eurent l'illusion d'une Renaissance sérieuse. Flaubert, Banville, Leconte de Lisle se rejetaient vers les mythes païens, par dégoût de la réalité moderne, et surtout, parce qu'ils les trouvaient en accord avec leur positivisme. L'Olympe grec leur présentait un beau simplement humain, de clairs symboles des forces naturelles, un monde conscient et amoureux de ses limites, où l'équilibre des énergies paraissait la certitude d'une jeunesse inaltérable. « Tant qu'il y aura, n'importe où, une tête enfermant la pensée, qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra1. »

Saint-Saons, pour ces causes et pour d'autres que nous dirons, céda au commun enivrement. Peu à peu, il s'est identifié à la légende antique, et trois de ses poèmes symphoniques, une partie de la Lyre et la Harpe, Ascanio, Pkryné, Anligone, V Hymne à Pallas, Déjanire, les Barbares accusent une prédilection envahissante. Dans la Lyre et la Harpe, l'alternance persistait entre l'idée chrétienne et le paganisme. Dans Ascanio, la possession des Formes parfaites, dont l'emblème est le Jupiter de Benvenuto devient, à travers la vie douloureuse, l'unique réalité. Déjanire maintient la prédominance du principe mâle. Avec Phryné, les Barbares, Hélène, il se soumet à l'élément féminin.

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