‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 38 sur 90 · Au 1er acte des Barbares · texte numérisé non relu

Au 1er acte des Barbares

qui engendra ses héros leur ajoute son âme sonore indestructible ; car il renouvelle, pour les célébrer, les cantilènes dont vivent encore leurs descendants.

Sa poétique, étonnamment compréhensive, traversa donc, comme celle de Flaubert et de toute sa génération, une période de dualisme : d'abord gonflée d'un levain romantique et qu'il n'éliminera jamais d'une façon complète, puis unifiée, épurée par l'instinct du vrai. Son génie musical a trouvé pour chacune de ses phases les symboles essentiels; il a ployé sous sa loi, même des imaginations qui lui semblaient contraires. Seulement, au début, l'inspiration chrétienne et les formes antiques le saisirent avec une puissance égale. Plus tard, celles-ci l'ont dominé. 11 ne convient pas d'envisager si, par une autre voie, il eût été plus grand. Son œuvre s'impose, telle qu'il la voulue. Il a d'ailleurs simplement subi la loi commune. Le passé ne pouvant s'abolir, quelque chose du paganisme, jusqu'à la fin des temps, coexistera dans les intelligences avec la vérité chrétienne. Homère et Platon ont façonné une fois pour toutes le rythme de la pensée. Dante ne serait pas entré dans le mystère des trois mondes, si Virgile n'eût marché devant lui. L'Eglise cjiante encore ses hymnes sur les modes grecs. L'art ne se passe point d'un principe charnel; et d'autre part, nul ne peut faire que la lumière du Verbe ne descende sur les plus matérielles des conceptions. Saint-Saëns a écrit sa troisième symphonie, construite selon la théodicée chrétienne, poème profond comme celui de Dante, figure d'un univers total dont les cercles de douleur portent les sphères de gloire. Et néanmoins, aussi longtemps que le mirage de force et de volupté où se perpétue le paganisme, dureront les strophes mélodiques qui en dévoilent avec piété l'essence.

Avec son active spontanéité, Saint-Saëns alimenta ses idées bien plus d'images vivantes que d'impressions livresques.

Dans sa culture, tout était vie. Prenait-il la musique des maîtres, c'était pour la repenser. Il en augmentait sa substance; un flot de germes en sortait. Chez les poètes, il retrouvait cernées d'une limite, érigées en splendeurs concrètes, les réalités latentes que portait en elle sa mélodie. Le travail émancipait ses facultés de créateur. Devant les vastes portées, surtout s'il commençait une œuvre, des espoirs flamboyants s'ouvraient. Certain de lui, maître des choses, il se fécondait en produisant. Même quand l'inspiration venait plus lente, son regard fixe sur un point remuait sur d'autres une clarté. Aux heures où il ne croyait pas travailler, son organisme, par une dévorante intussusception, continuait d'absorber des forces. Il restait, malgré lui, au centre de son art : les accidents de son existence, ses joies, ses luttes, ses contacts sociaux, ses voyages, et de plus obscures influences qui se dérobent à l'analyse, tout jetait dans son cerveau un apport d'énergie, une détermination des formes.

Qu'on se représente une de ses journées, entre vingt-cinq et trente ans, alors que ni le souci d'une production constante, ni aucune lassitude n'alourdissaient son isolement. Un clair matin, sa tâche finie, la tête plus lucide encore qu'avant le travail, il sort dans Paris, va de son pas délibéré, laisse, au vent des

rues, se dissiper, parmi les rumeurs, la contention de ses nerfs. Il monte chez Berlioz, lui révèle une cantate de Sébastien Bach, accompagne au piano madame Charton-Demeur interprétant Armide. Un autre jour, il improvise sur l'orgue de la Madeleine; son âme se dilate avec les poumons du prodigieux instrument; il se gorge de sonorités liturgiques; il délie, pour une sortie, les jeux terribles. Ou bien on répète quelque part une de ses symphonies : le voici au pupitre, il tient son bâton, l'abaisse, et les archets rament, les haleines frémissent au bord des anches. Il sent, à de certaines minutes, frissonner tout l'orchestre, comme un grand arbre dont toutes les feuilles battent ensemble, prises par un même souffle. Et son œuvre naît une seconde fois, elle résonne dans l'air vivant.

Une après-midi, il déchiffre avec Gounod le manuscrit encore humide d'un nouvel opéra. Rubinstein vient d'arriver : il lui transcrit, à première vue, sa symphonie Océan. Il entre dans l'atelier d'Henri Regnault; il le trouve aux prises avec une toile épique, le regarde jeter rouges sur rouges, ors sur ors. Tout cela s'entremêle de conversations enivrées; sa verve, comparable à celle du Neveu de Hameau, se prodigue en vues étincelantes, en saillies, en affectueux propos.

Quand il rentre chez lui, sa mère est là. Il se détend sous l'harmonie de son sourire; auprès d'elle, il revoit les choses de la journée, comme en un miroir, purifiées et profondes.

C'est ainsi qu'entretenu par un échange d'exaltations, son lyrisme se montait à cette véhémence où, presque spontanément, il créait. Un génie ne vient jamais seul : ils vont par constellations; chacun d'eux paraît isolé, le cercle de son mouvement étant vaste; mais leurs lumières coïncident, et ils n'ont guère de joie plus grande que de se reconnaître entre eux. Saint-Saëns eut deux amis, Regnault et Bizet, deux

hommes de sa génération, quoique plus jeunes, qui l'eussent égalé, s'ils avaient pu vivre; et de lui à eux, d'eux à lui, ce fut une incessante translation de forces.

Il aime les peintres; il est aquarelliste à ses heures perdues; main qui lui rendra l'intimité d'un Regnault? Regnault, un tempérament à la Vélasquez; un homme merveilleusement constitué pour sa fonction d'artiste : œil clair, mais souple, organisme infatigable; toujours en sève, toujours élargissant son idée; passionné pour le tumulte extérieur des apparences, jusqu'à croire un moment que le décor est toute la peinture. Comme Saint-Saëns, c'est en Orient que ses yeux s'ouvrirent totalement sur le monde. On se rappelle son émotion à Tanger, « cette ville de neige qui descend jusqu'à la mer, comme un grand escalier de marbre blanc. » Le marbre blanc le hantait; or, si l'art de Saint-Saëns pouvait avoir son équivalent dans la matière, ce serait une colonne de marbre blanc. Regnault sentait la musique, avait une voix superbe : il chanta, lui, le premier, avec Augusta Holmes, la scène d'amour de Samson; et le dessin qui plus tard décorera le frontispice de cette œuvre sera d'un ami de Regnault, de Clairin.

Avec Rizet, la fraternité de Saint-Saëns fut plus belle encore, parce qu'ils luttaient sur un sol commun. Ils se ressemblaient trop peu pour se contrarier dans leurs voies : on n'imagine guère Saint-Saëns écrivant Carmen; Samson ne contient pas trois accords de suite qu'eût signés Bizet. Poussé vers l'art facile et uniquement vers le théâtre, après une période d'hésitation sentimentale, Bizet se décidera pour un naturalisme tout de sensation et de passion, tempérant de finesse rêveuse l'emphase du Midi. Au lieu que Saint-Saëns, génie liturgique, dont la mélodie monte du cœur même de la tradition, aristocrate, suprêmement simple, tourne en idée, qu'il le veuille ou non, la vie sensitive, et réduit les choses à une exacte beauté. Leurs

interminables causeries leur laissaient chaque fois plus clair le sentiment de cette différence. Et pourtant, il est rare que deux hommes se soient aussi bien compris et soutenus. Leur droiture, leur vaillance étaient pareilles; Bizet, plus en dehors, Saint-Saëns, plus intérieur. Ils venaient tous deux pour affranchir totalement la musique française; elle devait atteindre par eux sa maturité parfaite, et ils s'attendaient aux mêmes obstacles, du côté des mêmes routines.

La tristesse du mystère humain qu'ils envisageaient virilement l'un et autre redoublait leur volonté d'agir à outrance. Ce qu'ils sentaient de fuyant dans l'être les déterminait à une plus ferme netteté d'expression. Bizet acceptait, en somme, la pensée fondamentale de Saint-Saëns, lorsqu'il écrivait :

« La rêverie, le spleen, le vague, le découragement, le dégoût, doivent être exprimés, comme les autres sentiments, par des moyens solides. Il faut que ce soit fait. Sans forme, pas de style; sans style, pas d'art 4. »

En 4870, Regnault, Bizet, Saint-Saëns allaient, simultanément, donner des œuvres décisives, « En avant, s'écriait Regnault dans le frémissement de la création, les grandes brosses, les échelles, et à l'assaut ! » Au moment de la guerre, ils quittèrent tout sans hésiter. Les désastres furent un coup de fouet terrible pour leurs énergies. L'idée de se battre les enfiévrait 2. Saint-Saëns, entre deux combats, donnait des concerts au profit des blessés. La mort de Regnault l'affecta cruellement : c'était un de ces êtres qui laissent après eux le monde plus terne, moins habitable. Mais il se souvint d'une de ses dernières paroles : (( Nous avons perdu beaucoup d'hommes; il

Page 1