‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 39 sur 90 · Cité par Camille Bellaigue dans sa belle étude sur Bizet · texte numérisé non relu

Cité par Camille Bellaigue dans sa belle étude sur Bizet

2. Saint-Saëns a eu plusieurs généraux parmi ses ascendants, comme il le rappelait naguère dans une lettre adressée à un journaliste allemand.

faut les refaire meilleurs et plus forts. » La Marche héroïque y répond mieux encore que le monument de Chapu, la robuste Muse éplorée, haussant vers le héros un laurier inutile; car Saint-Saëns a fait de son hymne l'accomplissement de la revanche, la sombre résurrection d'un peuple meurtri.

Le 25 février 1871, il fondait la Société nationale de musique : elle prit pour devise : Ars gallica. A l'heure où l'Allemagne venait de déchoir, et pour longtemps, précipitée dans la conquête mercantile du globe, le génie français restait, plus que jamais, nécessaire à l'équilibre humain. Il allait se ressaisir avec une volonté plus lucide, approfondir ses dons précteux et ineffables qu'il sentait intacts. Il est frappant que, juste à ce moment, la jeune école symphonique ait déployé tout son vol. Saint-Saëns se trouva là pour la pousser dans le libre espace. Aux concerts de la Société nationale, seuls étaient joués les artistes français vivants; et on peut compter les musiciens de l'époque que ces auditions n'aient pas fortifiés ou servis. Elles suscitèrentd'autres entreprises, de même esprit, comme la Trompette, illustrée depuis par le Septuor de Saint- Saëns. ^

Il fit, un an après, une chose non moins grande peut-être et qu'on sait peu : on lui offrait la classe d'orgue au Conservatoire; il insista pour que César Franck y fût nommé. Il le sauva sans nul doute : Franck, jusqu'alors opprimé par d'obscures besognes professorales, entrera, de ce jour, dans sa plénitude. En dédiant à Saint-Saëns, qui l'exécuta pour la première fois, son quintette (op. 6), une de ses plus claires inspirations, il le saluera comme le Maître de l'art sérieux.

Ce fut aussi le temps des Lundis, rue Monsieur le Prince. Il devenait Taxe d'un mouvement, le centre logique où se nouèrent des forces incertaines; et la

sécurité de son labeur augmentait. Ce qui doit durer se forme avec lenteur. La musique a mis des siècles à constituer sa substance; ensuite, de Gluck à Berlioz, l'évolution s'accéléra, comme pour épuiser les métamorphoses possibles. Saint-Saëns n'était pas loin de ses quarante ans, lôrsqu'après un long et prodigieux travail, il jeta hors de lui les créations dont il était plein. Il semble qu'auparavant il n'avait rien produit, tant sa fécondité, depuis cet âge, apparaît impétueuse, infatigable. Les chefs-d'œuvre, alors, éclatent coup sur coup. Il donne en moins de dix ans les quatre Poèmes symphoniques, la Sonate pour violoncelle, le Quatuor (op. 41), le Psaume xvm, le 4e Concerto, le Déluge, Samson, le Requiem, Etienne Marcel, la Lyre * et la Harpe, le Septuor.

Et cependant, malgré la force des œuvres et leur continuité, le succès ne lui vint qu'entremêlé d'effroyables luttes, surtout quand il voulut s'imposer au théâtre. Le fait, au premier abord, n'a rien d'anormal ; il est inévitable, le monde étant \e royaume des médiocres, que l'homme d'élite y soit contredit, souffleté, nié. Il marche au-dessus des haines, gaillardement, bien qu'il en souffre; car il voit, sur ce fumier de sottises et de cupidités, la tige divine repousser quand même, et l'amour, la bonté, le génie, indestructibles. Toute la coalition des barbouilleurs, des impuissants n'empêchera jamais une grande idée de vivre; sitôt qu'elle s'élabore dans un cerveau, quelqu'un naît ailleurs pour la comprendre. Mais il faut s'arrêter un instant aux antagonismes qui ont obstrué la carrière de Saint-Saëns, qui l'eussent paralysé, s'ils avaient pu. parce que leur ténacité donne la mesure de son énergie, et qu'ils eurent, par moment, un contre-coup sur ses productions.

Adolescent, il était déjà célèbre. La fraîcheur des illusions l'enveloppa. Son avenir s'empourprait d'es-

poirs illimités. Il ne tarda pas à sentir l'indifférence des esprits vulgaires, c'est-à-dire du plus grand nombre, à regard de sa musique. Evidemment, une mélodie instrumentale, polyphonique, veut, pour être entendue, une préparation. Il ne pouvait exiger du public que du respect et de la bonne volonté. Combien restaient loin de ce sentiment les foules *, même il y a vingt ans, ces lignes de Lalo en seront un témoignage : a Les possesseurs de longues oreilles qui admirent la. Juive et Hamlet se servent dédaigneusement du mot symphonie, sans même en comprendre le sens; l'idéal de ces gens ne va pas au delà des cantilènes et des cavatines ; et tout compositeur qui refuse de leur donner des suites d'airs à formules connues n'est qu'un

1. Il ne faudrait pas croire que cette frivolité stupide soit spéciale au public français. L'Allemand écoute Beethoven, parce que c'est sa propriété nationale, héréditaire. Les chorals de Bach lui sont sacrés, comme les prières du temple dont ils font partie. Mais qu'on lui présente une œuvre profonde d'un Maître étranger, son ahurissement dépasse le nôtre. Il aime mieux des chansons de café-concert ; l'arrivée d'Yvette Guilbert à Berlin est un autre événement que l'exécution d'une symphonie de Saint-Saëns. Nous détachons d'un judicieux article de M. Charles Malherbe [Revue Franco- Roumaine, Août 1901), cette citation d'un critique berlinois étonné de ce que Samson et Dalila se soit maintenu sur l'affiche « plus longtemps que le Barbier de Bagdad, et le Pauvre Henri, bien" que son mérite artistique soit inférieur à celui de ces deux opéras... Evidemment, M. Saint-Saëns ne possède aucune des qualités nécessaires pour écrire de la musique dramatique, car il n'est rien qu'un musicien, c'est-à-dire un de ces musiciens qui, ayant appris tout ce qui peut s'apprendre, savent instrumenter avec adresse et arranger avec goût. Samson et Dalila ne contient aucune idée qui appartienne au compositeur ; mais celui-ci, à force de tourner et retourner les idées d'autrui, finit par obtenir quelques effets agréables. Cependant tout y demeure superficiel et simplement caractérisé par des 'gentillesses dépourvues de couleur; on y chercherait en vain la trace d'une conception sérieuse et propre à réaliser les intentions du librettiste. »

compositeur raté, ennuyeux, sans idées, un symphoniste! i )) De la science, de la science, et point d'idées! c'était déjà l'éternel reproche que remâchaient à Beethoven les philistins allemands. Il fut infligé à Saint- Saëns, pendant des années, de voir quelque marmiton de lettres le traiter de musicien savant, sans mélodie, de germanisant, de wagnérien. Ses Poèmes symphoniques firent jeter les hauts cris à ceux qui n'admettaient que la symphonie ou l'ouverture. Plus tard, les conventions s'étant retournées, on l'accusa de trop aimer la mélodie, de manquer de système, de n'être point suffisamment corsé. — C'est élégant, disait un tel après dix autres, c'est distingué, c'est bien fait; mais ça manque d'individualité. — Et le même homme, qui jugeait ainsi, quand on lui jouait, sans l'avertir, huit mesures de Saint-Saëns, en reconnaissait l'auteur immédiatement. Maintenant encore, il a contre lui tous les amateurs d'incohérence et de mièvrerie, tous ceux que la logique simple a le don de crisper, les esthètes férus de mysticisme humanitaire et les compositeurs laborieux, pauvres en génie, qui ne lui pardonnent pas sa superbe insouciance de production.

S'il s'était contenté d'écrire de la musique de chambre, des symphonies, des choses faites en principe pour des auditoires restreints et épurés, sans doute la bêtise se serait plus vite lassée contre lui.

Mais, au théâtre, ce fut effrayant.

Là, il eut à compter avec la morgue des imprésarios, l'insolence des cantatrices, la félonie des directeurs et des orchestres qui montent un opéra le plus mal possible pour qu'il tombe aplat, les mornes méfiances du public, les faux conseils d'amis dépréciant les plus belles pages et se pâmant sur des riens. D'avance, puisqu'il était symphoniste, les chroniqueurs lui refusaient

i. Lettre du 19 février 1883, citée par Georges Servières, la Musique française moderne, p. 94.

le génie scénique : ânerie dont on avait fatigué, presque découragé Berlioz.

Il mit dix ans à soulever jusqu'à la scène le Timbre d'argent, et, dans l'intervalle, le remania cinq fois. Samson attendit treize ans, et encore n'entra que par la petite porte, sur un théâtre de province. A ces avanies s'ajoutait le supplice de travailler pour une date fixe, de se bousculer pendant des mois, d'orchestrer huit heures par jour. De telles dépenses de volonté aboutirent parfois à de monstrueuses prostrations. Après Henry VIII, il crut succomber à une poussée nouvelle de phtisie. Ascanio fini, il était à bout, il dut s'enfuir à Las Palmas, ne voir personne, ne plus même lire une lettre. L'échec de Frédégonde, qui atteignait surtout la mémoire de Guiraud, l'écœura tellement qu'il s'était juré de ne plus rien donner à la scène. Il eut, par surcroît, de ces malchances fortuites, impossibles à parer : le plaidoyer de Catherine d'Aragon, au troisième acte à'Heyiry VIII est conçu dans un style totalement simple, voisin du parlé. Il comptait que la Krauss en ferait valoir la dignité poignante. Mais la Krauss le chanta d'une voix grise et morte; dans le décor énorme du Synode, l'effet fut glacial. Ascanio s'annonçait comme une victoire, en dépit d'une presse hostile, lorsqu'une des interprètes devint enceinte, une autre partit en Amérique ; et le théâtre de New- York, où Lassalle devait remonter l'œuvre, prit feu.

L'entêtement de l'insuccès dépassa donc pour lui les limites permises. Phryné et les Barbares sont à peu près les seuls de ses ouvrages qui aient eu, d'emblée, leur vraie place. Il y a là un phénomène dont l'explication nous ouvrira, sur sa nature, une clarté de plus.

Balzac, au commencement de la Recherche de l'absolu, fait cette remarque frappante : « La foule préfère généralement la force anormale qui déborde à la force égale qui persiste. La foule n'a ni le temps, ni la patience

de constater l'immense pouvoir caché sous une apparence uniforme... Les grands calculateurs seuls pensent qu'il ne faut jamais dépasser le but, et n'ont de respect que pour la virtualité empreinte dans un parfait accomplissement qui met en toute œuvre ce calme profond dont le charme saisit les hommes supérieurs. » Rossini et Meyerbeer, en France, furent pendant soixante ans, les maîtres. Ensuite, on initiales masses à Wagner avec la Chevauchée des Walkures et la Marche de Tannhaûser. Les arts plastiques tournaient au colossal, au mélange des formes, aux allégories compliquées, à l'ataxie. La musique, à son tour, exagéra ses facultés énormes de stimulation nerveuse. L'instinct français, fut, tout un siècle, déformé d'une manière systématique. Il est admirable que Berlioz et Gounod, dans leurs purs moments, l'aient préservé de l'atrophie dernière. Mais il ne faut pas s'étonner si un public qui trouvait Gounod trop savant, trop mesuré, a été froid pour Saint-Saëns.

Saint-Saëns abhorre les gros effets. Ses magnificences — et eiles sont prodigieuses — ne se gonflent jamais d'hyperbole. Jamais une partie ne gode emphatiquement sur l'ensemble. Ce n'est pas lui qui distendrait l'hymne du désir humain jusqu'à l'égaler au grand Tout. Il dit ce qu'il veutdire, sans surchargesni empâtements, en une langue originale à son insu. Sa phrase, tranchante et brève, entre d'un choc aigu dans Pintelligence, en divise les replis, comme un glaive de feu. Puis elle passe. Mais chaque fois qu'on la réentend, c'est une effusion plus intime de lumière qui gagne toutes les profondeurs de l'àme et les remue par degrés jusqu'à l'extase. Sa musique enivre lentement, et la foule veut jouir vite.

Il a le mépris d'un aristocrate, non pour le succès, mais pour les ovations et la réclame. Nulle coterie embrigadée n'a jamais travaillé pour lui. Sa figure a

émergé sur le socle progressif de ses œuvres, au lieu d'être projetée en pleine gloire par une explosion d'articles commandités.

Il n'a point exposé de doctrine, bien qu'une doctrine sûre s'infuse dans ses conceptions. Raisonner ses gestes, se barricader dans une théorie lui est insupportable. De même que Berlioz se disait « incrédule en musique * », il a déclaré que « ce qu'il aime, ce n'est ni Wagner, ni Bach, c'est l'art 2. » Il est convaincu de cette vérité simple : quand on trouve du nouveau, c'est sans le vouloir, et si on en cherche, on tombe dans le faux. Dès lors, à quoi bon les formules? Il prend la plume de temps à autre, cause sans façons des hommes qui lui sont chers, des maîtres français surtout. Il les défend, il fait comprendre ce qu'il leur doit : net, décisif, ayant le mot juste, perçant au vif des questions; mais il aurait horreur de codifier. Or, le commun des gens tient à classer un artiste. Il leur faut des systèmes pour ergoter, des cloisons toutes faites où ils arrêtent et figent les nappes frémissantes des chants. Beaucoup furent déroutés par Saint-Saëns qui échappait à leurs catégories.

Enfin, plus que toute autre cause, le wagnérisme a retardé son influence. Cela ne pouvait être autrement. Sans compter les leviers accessoires qu'il mit en branle avec une sauvage obstination, les théories, les exégèses, les réclames fabuleuses, Wagner apportait ses mythes étranges, un symbolisme conforme à l'état mental des poètes d'alors, ses drames rudimentaires de situations et complexes d'idées, ses redoublements de

4. « Je suis de la religion de Beethoven, de Gluck, de Weber, de Spontini, qui prouvent et professent que tout est bon et que tout est mauvais, l'effet, seul produit par certaines combinaisons devant les faire condamner ou absoudre. » (Mémoires).

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