Harmonie et Mélodie
motifs intenses, son orchestre aux troubles féeries. Toutes les voix de sa musique criaient aux instincts de la révolte humaine la promesse d'une émancipation illimitée. A une génération mal équilibrée il offrait l'ivresse du déséquilibre total, une sorte de paradis bouddhique, l'anéantissement dans l'émotion. Tant que la conquête wagnérienne a duré parmi nous, nulle musique contraire ne put être écoutée librement. Celle de Saint-Saëns était l'abrégé de la raison française; elle énonçait la beauté de la Loi, les limites des forces, les conditions saines de la vie. Comment les sectaires wagnérisants ne l'auraient-ilspas prise en haine? Il comprit le danger que courait l'art national, et les faits ont trop confirmé ses prévisions. Il disait : « Avec la musisique allemande, c'est l'âme allemande qui pénètre..-. Imiter Wagner, c'est momifier l'art... Ce qu'on appelle la musique de l'avenir est déjà la musique du passé *. » Or qu'écrivent aujourd'hui des disciples pourtant convaincus de Wagner : « A vouloir s'assimiler les sujets légendaires, les spéculations philosophiques de l'auteur des Niebelungen, à tenter de s'approprier les éléments qui caractérisent la nationalité de son génie, la jeune musique française perdrait toute sa force, toute son originalité, toute sa prépondérance 2. » Mais il fallait que l'homme eût son heure. Les résistances, il y a vingt ans, étaient inutiles. Elles exaspérèrent l'enthousiasme qui se crispait en hystérie 3. Le mouvement toucha à son paroxysme lors des représentations