V. le trio du menuet de la 8e symphonie
son œuvre. Ayant retiré à sa pensée tout aliment tangible, il ne lui laissait, comme pâture, que des abstractions.
A cet emportement d'indépendance les conditions logiques de la vie résistaient. Il sentait sur sa destinée le poids des causes plus fort que sa révolte. Ainsi s'explique mainte fois le contracté de sa phrase, ces luttes dans des abîmes amers, suffocants.
Néanmoins ses plus beaux poèmes gardent avec les lois de la réalité une relation sereine.
Un principe d'harmonie maîtrise ses déchaînements. L'équilibre dynamique de son inspiration est tel, qu'elle se renforce h mesure qu'il la répand1. Il ne pouvait constituer, par la mélodie, l'image de son être, sans la nourrir des éléments épars en ce chant infini, secret ou retentissant, qui sort de toutes les formes vivantes.
Et, presque à son insu, sa musique est devenue une allégorie totale de l'Etre. Lorsqu'il entrait h l'aurore, dans la campagne, le monde se mêlant à sa volupté limpide, il recevait le monde en lui. Ses hymnes semblaient avoir germé au cœur des arbres et des sources. Leur plénitude signifiait l'union dernière des volontés dans l'amour. Sa ferveur était comme une attente de Dieu.
Beethoven a donc tracé l'orbite d'un double mouvement : évasion de l'âme hors de la vie réelle; transposition de la réalité en une féerie. Dans un sens ou dans l'autre, à travers des temps lyriques, son esprit s'est prolongé.
Chopin interpréta des émotions subtiles. En son tempérament, l'excentricité propre à sa race se compliquait de dandysme et de mièvrerie. Son inspiration, jamais abstraite, note des caprices de sensibilité, des sursauts,
1. Chez lui, c'est souvent à la fin d'une œuvre ou d'une partie d'oeuvre que surgissent les plus saisissantes idées.
des langueurs, avant lui incommunicables. Elle garde souvent quelque chose de ces improvisations crépusculaires où, sans atteindre aucune idée, il laissait s'évaporer des arabesques sous ses doigts *. Le piano seul pouvait répondre à sa volonté fébrile, incapable de se diviser dans le mécanisme de l'orchestration. Mais, au souffle de sa musique, le piano prend des sonorités étranges, multiples; sa Berceuse (en re bémol) a des mollesses de flûtes; les Polonaises sont pleines de clairons épiques. II n'est point de contraire que sa forme n'accueille : des rythmes d'une carrure sauvage et des ténuités presque imaginaires; son chant aime à se charger de brisures, de cadences, de superfétations mondaines; et pourtant il rencontre des pensées parfaitement simples. Il est prolixe, et ses Etudes révèlent une magnifique sévérité.
Un besoin spontané d'équilibre, hors de toute discipline traditionnelle, réprimait seul en Chopin les incohérences de la sensation.
Mendelssohn au contraire porta le joug des Maîtres avec tranquillité 2. Il acceptait sa dépendance à l'égard des forces qu'il continuait. La certitude où ses œuvres se développent semble instinctive, tant elle est soutenue par une technique profonde. Son âme fut saine, épanouie. Sa candeur s'est définie dans son mot sur Thorwaldsen « dont le regard était si limpide que tout paraissait devoir prendre en lui forme et figure. » Il tenait de ses origines judaïques la foi à la stabilité du monde, le goût des choses éclatantes : les liturgies
1. On connaît sa confidence à George Sand, tandis qu'elle Técoutait improviser : « Rien ne me vient que des reflets, des ombres, des reliefs qui ne veulent pas se fixer... Je cherche la couleur, je ne trouve môme pas le dessin. »
2. Tous les matins, écrivait Berlioz de Rome (Correspondance inédite, 1831), il me jouait une sonate de Beethoven ; nous chantions Armide\ puis il me conduisait vers toutes les fameuses ruines qui me frappaient, je l'avoue, très peu.
de Rome, le décor de la campagne italienne l'y confirmèrent. Quoiqu'il n'eût pas besoin, avec la musique, « d'idées accessoires », les paysages le pénétraient d'une chaude, opulente vibration. Il sait rendre distincts les mouvements des êtres, leurs essentielles énergies : le vent court, les vagues roulent l, des ailes d'Esprits fauchent l'étendue 2. Même autour des voix de douleur la lumière ondoie. Ses phrases ont l'air dessinées d'après l'ovale d'une Joconde : grasses, avec de molles flexuosités, et comme trempées dans l'or bruni d'un crépuscule. La logique naturelle des sons en détermine la continuité. Il masse par larges plans son orchestre, selon les rapports les plus simples des groupes. Une vigueur pondérée pousse à leur conclusion les idées qu'il pose. 11 atteint sans lutte la magnificence impersonnelle d'un hymne collectif K Mais là où s'enflamment les clameurs des cuivres, c'est Luther, ce sont les voyants d'Israël dont les âpres intonations ont traversé son chant. Il manquait à Mendelssohn un certain pouvoir de réaction contre l'obstacle. Son effort se détendait dans l'harmonie d'une santé trop pleine 4. Sa mélancolie n'est que la langueur de la jouissance. Ses poèmes traduisent la joie d'une vision plus encore qu'une vision. Leurs as-
\. V. le Calme de la mer, et le 1er temps de la Symphonie écossaise où, vers la fin (28 mesures avant Tassai animato), des rafales chromatiques montant et s'abaissant sur des basses qui bouillonnent, condensent l'image d'une tempête marine.