Alfred Bruneau, Musiques d'hier et de demain, p
3. Dans son ouvrage sur Wagner, t. II, p. 7, de Ghambrun consignait, avec le plus grand sérieux, le cas extravagant que voici : « 11 y a tellement de la part de Wagner des actions physiologiques et pathologiques qu'une femme de mes amies, au dénouement, par exemple, de la Gôtterdlimmerung , se sent resserrée, réduite, diminuée : ses bras ont raccourci de cinq et ses jambes de sept millimètres. »
de Tristan au Nouveau-Théâtre. Maintenant, des signes de lassitude ont paru. Nulle puissance ne ressusciterait l'exaltation première. Le génie de la France s'est ressaisi. Le même désir d'un monde nouveau qui portait les âmes à Wagner les pousse ailleurs loin de lui. Il rejoint dans leurs sphères tranquilles les grands esprits du passé.
Maintenant aussi a commencé pour Saint-Saëns la période heureuse où l'artiste marche avec son temps la main dans la main. Au fond, il n'a jamais pu douter de sa gloire. Comme une rumeur prophétique, son avenir montait en lui. 11 le lut, tout jeune, dans la joie d'amis illustres, dans les yeux inquiets de ses rivaux. Il pressentait le groupe indéfiniment élargi de ceux qui l'aimeraient plus tard, qui, déjà, sans le savoir, faisaient partie intégrante de sa force. C'est pourquoi, ramant sur un bourbier hostile, éclaboussé d'injures, froissé par les échecs, malgré les secousses contradictoires d'une sensibilité suraiguë, il avança, ne fléchit point. D'autres seraient retombés en eux-mêmes, auraient, comme Chopin, noté les accidents de leurs souffrances sentimentales; ou, comme Franck, réservé à quelques disciples des œuvres initiatiques. D'autres seraient sortis de leur nature, auraient cédé à la mode. Lui, maintint la ligne native de son génie; même il en exagéra la rectitude, tournant le dos aux préjugés en vogue. Mais il travaillait à rendre ses idées dans une langue aussi universelle que possible, à les armer d'une telle simplicité rayonnante que leur action dût atteindre peu à peu le plus grand nombre des intelligences.
Par le tour social de son esprit, il accrut cette universalité, cette puissance de circulation, commune à toute pensée française. Ses loisirs, quand il en a, le conduisent dans le grand monde. Là, plus qu'ailleurs peut-être, il rencontre des amitiés désintéressées. De
même que Rubens et Liszt, il est à son aise, de plainpied avec les princesses et les potentats. Il possède, d'instinct, la juste adaptation de la parole aux choses, la sobre ironie, les allures courtoises; et des gens saturés d'opulence, ayant l'orgueil de leur sang, échappent à l'effarement de peur et d'envie qui, à l'aspect de l'homme supérieur, contracte la face d'un bourgeois, l'aplatit sur sa médiocrité, le porte ensuite aux revanches ignobles. Saint- Saëns est invinciblement gentilhomme, jamais peuple. Et pourtant, il lui pèserait d'être un mondain, d'endosser, à toute heure, le carcan des convenances. Il est resté en libre contact avec les milieux les plus contraires. Il ne donne nullement l'impression d'un être à part ni d'un spécialiste fermé à tout ce qui n'est pas son métier. Sa personnalité est assez forte pour qu'il reçoive en lui celle des autres sans fatigue; et sa vie se renouvelle dans la découverte d'existences étrangères à la sienne. Ses intimes
— moins des musiciens que des poètes et des peintres
— sont surtout des jeunes. Il se met à l'unisson de leur gaîté, et ajoute à leurs enthousiasmes la richesse de ses souvenirs. Ou bien il se fait une joie d'aller voir de pauvres diables, d'obscurs malades, des artistes abandonnés.
Sa correspondance est infinie; elle s'étend presque à tous les points du globe où l'on pense. Il y a peu d'hommes aujourd'hui vers qui afflue à un tel degré le mouvement total de l'époque. Ce serait, pour bien d'autres, un terrible gaspillage de temps, ces relations mondiales qui le harcèlent partout. Mais il en accepte, comme naturelle, l'obligation. Dans la forme si nette de son cerveau, les molécules d'idées sans nombre qui lui viennent du dehors s'ordonnent aisément. Cursif, d'une concision étrange, son style entre dans les faits, de même qu'une balle dans le noir de la cible. Ecrire des lettres est une diversion pour son ardeur d'agir
dont la musique ne pourrait être l'incessante pâture. Ses habitudes de lucidité s'y renforcent au profit même de son écriture musicale. Et il mesure ainsi, d'une façon plus exacte, les progrès de sa pensée à travers le monde.
Sa musique ayant les qualités compréhensives de son esprit, il était impossible qu'à la longue elle ne pénétrât. Saint-Saëns n'était qu'un nom pour les masses, il y a vingt ans. Actuellement, on ne compte plus une solennité musicale que n'ornent une ou plusieurs de ses œuvres. L'oubli systématique à' Etienne Marcel, à'Ascanio, ces poèmes nationaux, qui veulent être entendus daus leur milieu natif, sera nécessairement réparé parmi nous. A l'étranger, la critique résiste encore; mais le public vient à lui : c'est lui qui représente pour tous le génie français. Son art est accueilli comme un symbole humain de claire émotion, de vigueur et de sagesse. Désabusées des philtres de la légende, de l'ataxie du sentiment, de la confusion des styles, les. générations comprennent que le pain substantiel et pur il le leur'donne. En Angleterre, il est plus fêté peut-être que jadis Haëndel et Mendelssohn : la Lijre et la Harpe était donnée à Birmingham, alors que Paris l'ignorait. A Rome, la symphonie en ut mineur a produit l'effet d'une liturgie pontificale. Napies, Moscou se sont honorés en montant avec splendeur Henry VIII. A Milan, à Dresde, à Berlin, Samson, l'œuvre accessible entre toutes, a provoqué des enthousiasmes inouïs. Enfin, en France même, à Béziers, il a vu les multitudes debout pour l'acclamer, troublées devant lui d'un respect religieux. Les artisans, les vignerons, les lettrés ont mêlé leurs cœurs dans la beauté de ses rythmes. Il a tenu sa gloire entre ses mains. Et certaines de ses mélodies récentes respirent comme la volupté d'une force qui se connaît tout entière, l'apaisement qui succède aux luttes accomplies.
De telles heures sont rares et doivent l'être : le bruit des foules étourdit l'idée. Saint-Saëns a surtout besoin de solitude, il n'obtient guère sa pleine liberté qu'en voyage, lorsqu'il échappe à la vie sociale. Ses voyages sont ses périodes les plus- vivifiantes d'inspiration.
On lui a fait, à ce propos, une inepte réputation d'excentricité. Le notaire d'un petit chef-lieu, pianiste important dans son canton, un soir qu'on le consultait sur la valeur de Saint-Saëns, eut un mot admirable : « Saint-Saëns... il abuse des îles Canaries!... » Il est évident que chez lui, de même qu'en la plupart des compositeurs, le sens musculaire est d'une exorbitante activité. Il ne va pas jusqu'à l'inquiétude maladive de Beethoven; mais il ne peut se passer de mouvement. Ses tournées de virtuose, ses œuvres à diriger çà et là, une curiosité mobile, peut-être aussi l'instinct de conquête vagabonde des vieux Normands, ses ancêtres, lui donnèrent des habitudes de nomade.
L'écrivain a souvent la superstition de son écritoire et de sa robe de chambre. Flaubert, hors de son cabinet aux cinq fenêtres, loin de sa bibliothèque et de ses notes, se croyait incapable de fixer une phrase. Un peintre peut dévier, s'il quitte les harmonies natales de son milieu t. Ils furent innombrables, de Poussin à Ingres, les peintres français dont l'œil se faussa, en Italie, à contempler des Raphaël. Le musicien au contraire — Saint-Saëns, tout au moins — pourvu qu'il ait du papier réglé, se trouve, n'importe où, chez lui. Il emporte à Londres, au Caire une partition entreprise et la couleur n'en est pas modifiée. Il a composé
1. Hoogstraten, un des élèves de Rembrandt, disait : « Dans ta patrie même tu trouveras tant de beautés que tu ne pourras jamais les rendre. L'Italie, si riche qu'elle soit, te sera inutile, si tu n'es pas capable de rendre la nature qui t'entoure. » (V. E. Michel, Rembrandt).
en Algérie une partie de son 'Ascanio qui n'a rien d'algérien t. Il a terminé Frédégonde à Saigon, malgré la fascination de paysages uniques. Libre à l'égard de ce qui l'entoure, il n'en veut recevoir que les principes de son renouvellement intérieur. Voyager le délasse, entre deux actes d'un opéra : c'est l'excitation du changement, un bain de plein air, une cure méthodique. Il s'égaie à regarder les sites, les allures des êtres, les images variées de l'art. Mais toujours, qu'il le veuille ou non, il se promène en musicien : sa mémoire enregistre les rythmes et les chants naturels. Le sens auditif reste la voie constante par où le monde entre en lui.
Les détails ne se comptent pas, à travers ses mélodies, qu'il a pris à l'inconsciente musique de l'espace. Il le fait sans y songer. L'histoire de ses voyages s'est notée dans ses motifs, et un certain nombre gardent leur accent d'origine. Ce ne sont pas en majorité des thèmes populaires français. L'âme de la terre de France est au fond de son génie. Son œuvre a des ressemblances avec ces nobles futaies qui montent autour d'anciennes résidences royales : larges, drues, fortes en sève, aux flores infinies, aux nuances déliées, sans heurt; et leurs cimes ondoyantes laissent courir la lumière entre les fermes troncs. Etienne Marcel, Henmj VIIU A scanio, ont délivré de leur silence les voix courtoises d'un passé dont la grâce unique est née sur notre sol. Cependant, il n'a retenu qu'en des occasions restreintes les cantilènes des provinces de France.
Un matin d'été, en Bretagne, comme il s'était embarqué pour une île, « un son fin, agreste » vint à lui des flancs du navire. « Le capitaine jouait du hautbois !
t. Vers la fin de cet hiver-là (1889), il écrivait d'Alger à un ami : « Quel dommage de retourner à Paris et de désaccorder mon instrument qui vibre si bien dans la solitude et dans la tiédeur du ciel bleu ! »
Pendant toute ta traversée, il joua les'airs de son pays, ces airs d'un caractère si sauvage à la fois et si charmeur, qui reposent si bien de la musique trop civilisée, et rafraîchissent l'âme comme une brise salée. 1 » Du même voyage il rapporta ses trois Rapsodies sur des cantiques bretons.
L'Auvergne l'enchanta : les rondeurs bizarres des montagnes,, les grasses verdures au creux des laves mortes, une humanité plantureuse, naïve, l'air de cristal vibrant sur les mélèzes et les étangs bleus, c'est, pour un artiste fatigué d'écrire, un pays désirable, reposant. Il y revint plusieurs fois. Il fit d'une chanson de laveuses le thème dominant de la Rapsodie d'Auvergne. Ce qu'on sait moins, une première excursion lui avait laissé un de ses plus radieux poèmes de jeunesse, le trio en /#, (op. 18). L'entrée de l'allégro figure l'élan de la marche, le rythme léger d'une pensée pleine d'azur, battant près des cimes 2; et l'andante, en la mineur, d'une mélancolie de légende, a des tenues de violon qui se dilatent, remémorant la vielle, de même qu'un grand crépuscule au fond de sites primordiaux.
Ailleurs, au commencement de son 3e Concerto (op. 29) nous trouverons un souvenir des Alpes, le bruit d'un torrent transposé en un grondement d'arpèges, sur l'accord de mi bémol.
Quand Saint-Saëns est en route, il va volontiers y très loin. Il a fait de nombreux séjours en Allemagne, et il y comprit toute la signification locale d'un Bach, d'un Liszt, d'un Wagner. Mais, sauf la Danse macabre — et encore ce sujet ne lui est-il pas venu de Gœthe directement — il n'a rien fait d'analogue à la Damnation de Faust, aucun poème constitué dans la légende