‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 42 sur 90 · Portraits et Souvenirs , p · texte numérisé non relu

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2. C'est dans les Pyrénées qu'il avait conçu les thèmes de F allegro ; peu importe d'ailleurs, puisqu'il s'agit toujours d'impressions de montagne.

ou la vie populaire allemandes. La Russie, le Danemark, la Suède ne lui ont pas donné grand'chose. Son Caprice sur des airs russes et danois n'est qu'un accident.

De toutes les régions du Nord, l'Angleterre seule l'a vraiment impressionné. Il aime le sérieux du public anglais, et, dans le génie de ce peuple, les idées claires, Tordre, l'acceptation d'une aristocratie, le faste avec tant de simplicité positive, le sens de la forme, l'esprit liturgique et la liberté *, Henry VIII était une œuvre nécessaire. C'est pour Lui que des auteurs anonymes avaient noté les airs de danse écossais, et le choral anglican; pour lui, la pièce de clavecin de William Byrd 2 qui est devenue, au 3e acte, le passepied de la Reine Anne. Il a senti le rythme collectif et la musique latente d'une race où le lyrisme individuel n'a jarùais été qu'une excentrique anomalie ; et, justement, le personnage du Roi exprime ces réactions sauvages de sensualité, d'ironie, de despotisme, provoquées par l'uniforme empire des convenances. Il est singulier que les Anglais, admirateurs de Samson, n'aient pas reconnu dans Henry VIII l'image musicale la plus authentique de leurs contrastes.

Mais les voyages de Saint- Saëns ont été bien autrement féconds lorsqu'il est allé vers le Midi et en Orient. Avec chacun de ses hivernages coïncide une poussée neuve de mélodies. D'Alger, de l'Italie, de l'Egypte sont datés Samson, la Suite Algérienne, Africa, Proserpine, Ascanio, Phryné, Déjanire, le 5e concerto, les Barbares, Parysatis. »

La nostalgie du soleil est commune à presque tous les artistes qui ne sont pas du Midi. Indéfiniment,

4. V. Portraits et Souvenirs, p. 133, Docteur à Cambridge. 2. Elle porte un titre bizarre : The Carman's Whisthle, le sifflet du charretier.

pour les hommes des pays grisâtres, l'Italie et l'Afrique déploieront leur mirage vermeil. Beethoven rêvait de mourir à Naples *; le nom de Giuletta Guicciardi éclatait, ainsi qu'un son de harpe, dans le noir silence de ses heures. Cette illusion voluptueuse, depuis les temps romantiques, a tourné au malaise sentimental, au dilettantisme. D'autres motifs plus simples ramènent, chaque automne, Saint-Saëns, dans le Midi. Il supporte mal le froid : l'hiver lui est rude, même en Provence. Pourtant, dès qu'il y respire, il est heureux. Des horizons aux lignes parfaites, où la clarté, devenant l'essence des formes, allège et purifie toute la matière, mettent dans leur consonnance ses facultés. Là, les sons roulent plus limpides sur les vagues d'or de l'espace. Là, les êtres se souviennent des harmonies premières de la Création. Les rocs s'érigent comme des autels. Les matins se lèvent aussi frais que des sources. Le ciel, vasque d'eau vive, illumine les arbres sombres. Le vent secoue des étincelles. L'éclair argenté d'une touffe d'olivier crépite. Une vapeur d'encens fume au-dessus des villes. La mer, au delà, se déroule comme un jardin. Il retrouve avec joie l'odeur saline, la vie bruissante des ports, les navires qui se balancent leur proue tournée vers le large, et, au loin, l'appel frissonnant des vastes flots qui scintillent.

S'il était né, de même que Mistral, parmi quelqu'une de ces races aimées de la lumière, il eût modelé sur sa lyre les chansons des pâtres et des marins : son œuvre, sortie d'eux, se serait liée tout entière à leur

1. Wagner aussi écrivait à Liszt : « Si je vivais à Naples ou en Andalousie, ou bien dans une des Antilles, je ferais bien plus de vers et de musique que sous notre ciel gris et brumeux qui ne dispose jamais qu'à l'abstraction. » (Zurich, 19 avril 1852). Et c'est à Venise, comme on sait, qu'il est venu mourir.

génie. Mais il adore le Midi, sans le subir. Il le traverse en nomade, non cependant en dilettante qui vendangerait çà et là des thèmes expressifs. Au contraire, ses exclusions et ses choix sont très nets. L'hyperbole ambiante de l'accent ne pénètre son style que lorsqu'il le veut consciemment, dans l'invocation de Proserpine : 0 déesse infernale... dans l'Hymne de Benvenuto : 0 beauté, j'ai connu ta puissance... De la Provence et de l'Espagne il n'a reçu que des impressions passagères (Nuit à Lisbonne, Jota Aragonese, ballet des Barbares, etc.) Proserpine, qui se passe en Italie, n'a rien de l'épaisse crudité italienne. Le motif de la chanson napolitaine est d'une tristesse orientale.

L'Orient seul a fixé son âme; l'Afrique a eu sur lui une action dominatrice. Ses mélodies persanes, Samson, Phryné, Déjanire, le second acte des Barbares, Parysatis en sont inséparables. La Suite Algérienne, Africa, le 5e concerto rendent plus clairement encore l'Afrique, dans la simple éternité de ses aspects.

En y retournant presque chaque hiver, Saint-Saëns obéit à cette loi qui entraîne les générations lasses vers le feu primordial, père de tout :

Là-bas, l'autre soleil se forme aux cieux fertiles ; Entre nos bras nerveux nous le ramènerons ; Sur les îles des mers nous sèmerons des villes, Au tonnerre des luths fougueux et des clairons *.

Latin, classique, pénétré de la Bible, sur le sol algérien, il se sent au cœur de ses origines. L'Orient primitif, le christianisme, les races modernes, marchent à la fois devant lui; et les langues méditerranéennes s'entrechoquent avec les rauques syllabes sémitiques2. Les paysages sont pareils à ceux où les poètes anciens chantèrent. Leurs mythes y sommeil-

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