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C'est là qu'il a écrit son poème : Les Cloches de la mer

peur, la pensée, par moments, s'évade, en des combinaisons ivres, vers tous les mirages de la fantaisie.

Les musiques arabes représentent ces alternatives. La plupart des danses répondent à une folie poignante de mouvement. Les danseurs trépignent, s'entrechoquent avec des bonds d'animaux furieux. Ils font claquer comme des mâchoires des castagnettes de fer.' Des hautbois cinglent la chair de notes stridentes, précipitées ; et los tympanons grondent, titubation sans forme, orage en marche, monstrueux halètement de la terre.

Au contraire, la mélopée d'un paysan qui travaille est dolente et nasillarde; partant de l'aigu, mêlant les deux modes d'une façon bizarre, elle enroule ses fredons vagues autour d'un songe inarticulé. Au fond d'une taverne, un musicien, les yeux à demi fermés, se charme en tirant d'une guitare puérile de maigres pizzicati. Le ronflement d'une flûte est aussi faible qu'un bruit d'insecte. D'une mosquée sort un murmure entrecoupé; les lampes, dans la longueur des nefs, flottent au vent des psalmodies. Et, dehors, des femmes appellent le passant; elles miment des amours grossières et poussent en chœur une aigre chanson gutturale, battant le rythme avec leurs mains. Leurs voix traversent les prières; l'odeur fade des roses se perd dans une fumée de cire et d'encens.

C'est le décor de la luxure, tel peut-être qu'au premier soir des hommes où Dalila vint sur sa porte chanter pour tromper les forts. La stabilité de l'Orient impressionna puissamment Saint-Saëns. Pour un homme saturé d'intelligence et de civilisation, le contact de ces forces brutes était un renouveau. Il a quelquefois transcrit toute la barbarie monotone des musiques juives ou arabes. Le Psaume des vieillards hébreux, au premier acte de Samson, les motifs algériens de la Bacchanale, atteignent un réalisme absolu. Samson

tient par de telles racines au milieu africain, que, si on l'en isole,» la conception totale, mille détails de l'orchestre et de la mélodie s'amoindrissent. Cependant, même là, il allège l'Afrique d'une part de son fatalisme et de sa rudesse. Combien justement la Suite Algérienne s'achève sur une Marche française ! Le rythme de nos conquêtes est dans sa musique : lui aussi, en s'emparant de ce monde primordial, il l'organise, l'atténue, il y fait entrer les modes variés, articulés de son intelligence.

Ce qu'il doit d'essentiel à l'Orient, c'est de l'avoir confirmé dans ses vraies voies et d'avoir exalté ses dons lyriques. Quelle que fût sa simplicité instinctive, il s'y est encore simplifié. Aurait-il trouvé la symphonie de l'Aurore, dans Samson *, s'il n'avait pu contempler les aurores d'Afrique, grandissant sur les monts comme un chant d'orgue ? La nudité lumineuse des cimes lui représentait la structure de son esprit. La splendeur et la souffrance se réconciliaient en ces paysages, de même qu'en sa notion de la vie, invinciblement biblique et chrétienne. Ses tendances fantasques furent charmées de ces festons capricieux qu'une musette arabe découpe avec les sons, et qui, délivrant l'âme, font de la matière une féerie. Il y avait une sympathie anticipée entre son être et l'Orient. Au début du trio (op. 92), écrit à la Pointe-Pescade 2, nous entendrons la respiration de la mer, le choc sourd de la vague, prolongé de rivage en rivage, aussi loin que le rêve peut élargir les horizons. Or, il en avait conçu les motifs longtemps avant. Il ignorait l'Afrique, lorsqu'il composa le second acte de Samson : pourtant, on croirait que sa phrase, autour de Dalila, caressante et si ferme, a copié l'ondulation des golfes.

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