‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 45 sur 90 · Au 1er acte · texte numérisé non relu

Au 1er acte

2. Dans l'hiver 1892-93 ; peut-être l'influence du site a-t-elle modifié quelque peu, à son insu, la réalisation dernière.

Quelle volupté, la première fois qu'il y débarqua, à ces heures où la lumière se fait de pourpre, où la terre enivrée laisse se répandre une moisson d'aromates! Il connut aussi l'ineffable lassitude des soirs K Qu'on imagine une nuit d'Alger, sa limpidité magique et son silence envahissant son âme, comme le jour nouveau qui semble, avec la lune montante, sur les palmes et les lys, éclore de toutes les profondeurs de l'espace. Et en Egypte, il éprouva des joies pareilles, plus aiguës peut-être. Le 5e concerto (op. 99) est né dans un moment de parfaites délices. Les mélodies de ce poème nagent sur des étendues presque immatérielles à force de clarté. Des bateliers Nubiens descendaient le Nil en chantant. Saint-Saëns était là, il se pencha, il retint la merveilleuse cantilène qui venait à lui des solitudes : elle est devenue un des motifs de l'andante. L'Orient est pour lui la terre du repos, de la délivrance et de la splendeur. La jeunesse de son inspiration, d'année en année, s'y renouvelle. C'est là que Dieu lui a le plus hautement parlé.

Nous avons vu Saint-Saëns, à travers les causes et les milieux, préciser les limites de son génie. Sensitif comme il l'était, avec sa flexibilité, battu par des impulsions contradictoires, il pouvait ne donner qu'un musicien fantaisiste, un romantiqueattardé. Cependant son développement, admirable de rectitude, eut l'har-

1. V. un soir à Blidah de la Suite Algérienne, Fandantino d'Africa, etc.

monie d'une épopée. C'est un merveilleux spectacle, la croissance de sa pensée, attirant à elle une somme inouïe d'éléments, et les triant par une intuition si sûre, dans un esprit de constante vérité.

11 faut maintenant concentrer notre analyse en un portrait plus intime. Si nous ne pouvons toucher le secret principe de ses énergies, leur unité dernière, hors des Formes où elles se projettent, du moins observerons-nous leurs expressions les plus spontanées, sa personne, ses gestes, ses habitudes. Ainsi nous aurons restreint l'inconnu de son être et presque saisi son activité telle qu'elle passe immédiate dans ses productions.

Pénétrons donc chez lui, regardons-le vivre et travailler. Cette étude sera fructueuse, d'autant plus que son caractère est totalement constitué: et sa physionomie est plus impressionnante que jamais, aujourd'hui que les années de travail, l'intimité des sensations, les joies, les lassitudes en ont façonné les plis.

Nous entrons : un homme très simple d'accès, de stature moyenne, un peu gros, la démarche d'une vivacité singulière, les épaules fatiguées d'un travailleur, mais une carrure solide, la ferme aisance de quelqu'un qui s'appuie sur un pouvoir intérieur et ne peut douter de sa force. A vingt-cinq ans, il était « pâle, grêle et phtisique. » Quel lent empire sa volonté a-t-elle donc pris sur son organisme pour le douer d'une telle résistance î

En causant, il ne révèle d'abord que ses claires aptitudes pratiques. Il va droit au fait, point au delà. La chose présente semble l'absorber tout entier. Sa voix, au timbre incisif, accentue les phrases avec une sobre autorité. Ses moindres gestes sont pénétrés de distinctions. C'est un homme de grande race évidemment, maître de lui, portant les signes d'une royauté native.

Il serait difficile, au premier regard, de le parquer dans une catégorie sociale: il n'a, ni comme Keyer, le physique d'un officier, ni la face doctorale de Franck, ni la tète artiste de Massenet. Il ne rappelle pas un seul des musiciens du temps passé. Il ne lui échappe aucun de ces cabotinages que les.gensen vue essayent même sur leurs amis. On sent qu'il aurait horreur de pontifier, de marcher sous un dais. Il s'admire peu, ne croit guère à l'admiration d'autrui.

Mais cette réserve n'est-elle que du bon ton? Son œil, quand il se pose sur vous, prend une élrauge fixité. Les muscles de son visage sont comme tirés par un pli involontaire de méfiance et d'ironie souffrante. Dès que le dialogue s'anime, on devine l'être spontané qui frémit, un fond nçrveux, une prodigieuse combustion vitale. Il a beau, grâce à des habitudes de réaction froide, arrêter les secousses à l'épiderme, le choc en retour des impressions est violent, ce qu'il y a d'électrique dans sa nature pétille. Sa parole a des inégalités d'inflexions qui trahissent lesalternativesinconscientesde la joie et de l'inquiétude. Ses sensations, invinciblement, s'extériorisent en actes. Il revient d'Egypte; nous parlons d'un site, d'un effet de mirage qui l'a frappé. Aussitôt il tient un crayon, il sabre d'un croquis le manuscrit étalé sur sa table. Cinq minutes après, il est question de l'Enfance du Christ de Berlioz : il se lève, s'assied au piano, en joue un fragment. Sa mémoire ressemble à un orgue magique : on frôle une touche; d'impétueux souvenirs jaillissent. La conversation Va par sauts. Il darde un trait lucide sur un point, et n'y revient plus: fixant les idées abréviali veinent, de la même façon qu'il note en une mélodie l'image d'un être. Il chante à lui seul une scène d'opéra, donne l'illusion de l'orchestre, reproduit la voix d'une actrice qu'il n'a pas entendue depuis trente ans. Sa figure, plus mobile que celle de

Rembrandt, laisse se succéder les mimiques les plus soudaines, incroyablement variées. Par instants, ses cils battent; des flèches démoniaques partent de son regard et de ses lèvres. Sa verve est-elle un excès de gaîté? Sa gaîté n'est jamais entière *. Les deuils, les fatigues ont altéré son insouciance d'autrefois. Il se monte ainsi, pour lui-même, par besoin de se dépenser. Et, pas une minute, il ne perd la mesure, ne verse dans la bouffonnerie.

Cependant, il s'est remis à sa table; il reprend son travail. Dans les intervalles de la causerie qui continue, nous pouvons l'observer plus librement, son intérieur et lui.

Son intérieur nous arrête peu. Point d'atelier somptueux, de faux décor : cela, c'est enfantin et bourgeois. L'instinct de la propriété, chez lui, s'est tellement simplifié qu'il n'habite même pas dans ses meubles, et il a déposé à Dieppe, en son Musée, tous ses souvenirs de voyage. Il est des musiciens qui ne peuvent se passer d'excitations visuelles, de fleurs autour d'eux, de vases, d'étoffes éclatantes. Saint-Saëns a rarement cherché des stimulants factices : par exception, lorsqu'il écrivit la Nuit persane, il brûlait des parfums d'Orient. Faut-il parler d'une robe de chambre japonaise, en crépon jaune safrané, où il se drapait un certain été, et dont il faisait, en plaisantant, miroiter les plis?

Dans son appartement, tout est simple, plein d'ordre. Aux murs, des photographies d'amis; sur le piano, le portrait de sa mère, et toujours, quelque partition récente. Justement s'y trouve le Prométhée

1. L'hiver dernier encore il écrivait à un ami en le consolant affectueusement d'un deuil : « On s'habitue à vivre avec son chagrin comme avec une maladie chronique; on retrouve la gaîté, la joie de vivre ; mais la gaîté ne va plus jamais jusqu'au fond. »

de Fauré : certains chœurs, par leur allure, font penser au style de Saint-Saëns. — Non, se hâte de répliquer le Maître, les harmonies ne se ressemblent pas.

En même temps, la plume levée, et se parlant à luimême : « Mettrai-je ça aux cors ou aux altos? » — Et il continue à orchestrer quelques minutes sans rien dire, allongeant sur les portées une écriture amoureusement égale et nette.

Il est beau à regarder, dans le calme exercice de son génie. Son front se déploie en pleine lumière, d'une coupe volumineuse, harmonieusement bombé par la pression des lobes, un front où la pensée bat à Taise, d'un large flot. Les yeux, très en saillie — indice d'une mémoire puissante, — et dont la sclérotique énorme roulait tout à l'heure une flamme malicieuse, s'abaissent maintenant sur ce qu'il écrit avec une attention paisible. Ses traits respirent la droiture de la volonté. Mais les parties excentriques, tourmentées de son tempérament ont laissé sur sa physionomie leur empreinte violente. Le fond du regard demeure pesant, trop chargé de choses; on y retrouve lastupeur triste qu'eut l'œil de Pascal, de Beethoven, et celui de tous les Voyants absorbés par l'effort intérieur. Sous les yeux se plissent des cercles de rides. Le nez, d'une courbe despotique, aux narines très ouvertes, pincées du bout, répond à l'exubérance réprimée des appétits. Les deux forts sillons qui partagent les joues racontent des congestions de travail, des alternatives d'exaltation et d'épuisement. Le dédain de la sottise s'est inscrit dans la bouche serrée, et malgré la barbe blanchissante qui l'atténue, elle semble avoir gardé le spasme amer de la révolte et du chagrin. Les luttes constantes ont raidi d'une contraction presque sauvage cette figure qui serait rude et tragique comme celle d'un homme de guerre, si elle ne portait intimement une exprès-

sion de finesse • voluptueuse et le reflet des extases sans nombre qui l'ont baignée.

Quand il s'arrête d'écrire et se remet à causer, il nous laisse entrevoir, en des lueurs d'éclairs, ses sentiments les plus profonds. D'habitude il les tait par pudeur, en haine de la pose ; son œuvre suffit à les dire, et il sait qu'il ne peut être lyrique dans l'existence comme il Test dans un concerto. Il s'est, en partie, préservé de cette déformation commune chez les artistes : ne plus voir en toute chose qu'une matière poétique à transposer. Il est resté largement, sérieusement homme. L'ironie, le sens du grotesque, ne sont pour lui que l'écorce défensive d'une nervosité, douloureuse. Au fond, il éprouve un immense besoin de sympathie: il se voit seul, étant haut; et les murs d'un cloître renfermeraient moins étroitement que la passion de produire ne le cloue à son labeur *. Mais comme cet ascétisme se fondrait volontiers dans la douceur des affections ! La puissance d'amour qu'il concentre sur ses poèmes déborde aussi sur les êtres. Il a de ces mois où s'échappe brusquement une chaude vibration de tendresse. Lui, si clairvoyant, il est d'une indulgence sans bornes à l'égard de ceux qu'il aime. Il a mis beaucoup de lui-même en son Benvenuto Cellini, combatif, violent, suscitant magnifiquement la vie, consumé par le désir de la beauté et généreux jusqu'au sacrifice. Seulement, aulieu de presser en tous sens les réalités, à la façon des artistes du xvie siècle ou des romantiques, il a voulu soumettre à une harmonie de plus en plus sévère les ardentes métamorphoses de sa pensée. Sans atteindre la pureté d'un Primitif, qui, oublieux de sa gloire, eût

1. Gp. Flaubert donnant de sa vocation cette image austère : « De cet arbre au feuillage verdoyant, j'ai voulu faire une colonne toute nue pour y poser tout en haut je ne sais quelle flamme céleste. » (Correspondance, t. III.)

cherché Dieu seul dans la musique, il a fait de sa vie un haut enseignement : emporté avec l'époque vers le déséquilibre, il a conquis l'équilibre, la paix, la santé; et il a simplifié son âme par le travail et l'action.

"Avant de le quitter, nous voudrions l'interroger sur sa méthode de travail.

Que se passe-t-il en lui au moment où il compose? « Je n'en sais rien, répond Saint-Saëns. On est peintre ou on ne l'est pas. Les idées viennent comme elles veulent, et il suffit qu'on coure après... Pendant que je travaillais à Henry VIII, arrivé au quatrième acte, à la romance de Catherine d'Aragon, je ne trouvais rien... Je laisse la romance, je n'y pense plus. Huit jours après, en passant avenue de l'Opéra, tout à coup ]' entends mon motif; j'ai couru chez moi pour le noter, et seulement alors je me suis aperçu que c'était un 5/4. Je me souviens aussi que, pour Phryné, l'embryon fut le chœur : C'est Phryné,.. quand elle passe — je le fis, sans m'en douter en mode grec — et que je cherchai des accords pour la scène de l'apparition... En somme, l'idée première ne dépend pas de nous : il ne s'agit que d'être attentif au bon moment. Il faudrait que toute l'œuvre se fasse d'ellemême comme un enfant. Le temps, c'est la grande affaire. Parce que j'ai été forcé plus d'une fois d'écrire très vite, les mufles m'ont fabriqué une réputation de facilité... Au contraire, j'ai besoin d'aller lentement. Il y a des choses qui m'ont donné un mal énorme... Je suis de plus en plus difficile pour moi, et quand j'ai fini le premier acte d'un opéra, je suis épouvanté d'en avoir deux autres sur les bras. Jamais je n'écris plus de trois heures de suite; orchestrer, c'est différent... J'orchestrerais douze heures, tant qu'on voudra ; encore, maintenant, mes yeux commencent à se fatiguer... Mais, pour vous dire de quelle façon je pro-

cède, il faudrait que d'abord je m'en rende compte, et si j'en ai conscience sur l'instant, ensuite, je n'ai rien de plus pressé que de l'oublier. »

Il est possible cependant de compléter l'analyse du merveilleux phénomène. Le don de la mélodie a beau être inexplicable en soi. La germination d'un motif et d'une œuvre suit des phases «logiques.

Son cerveau est un récepteur d'une sensibilité inouïe. Toute la tension de son -organisme aboutit à cette fonction : retenir, associer des éléments mélodiques. A de certaines heures, l'afflux accumulé des principes de vie de fatigue, irrite en lui l'ardeur de créer; il s'en délivre en les fixant dans les combinaisons pressenties. Concevoir est alors une telle extase que les agonies d'ensuite ne comptent pas. Il écoute battre le cœur naissant de l'idée; elle est sa chair; tout ce qu'il a d'énergie se condense sur elle pour en hâter la formation.

Et pourtant il la voit encore lointaine, indécise comme une étoile réfléchie dans une eau profonde. Qu'on suppose le moment où il ébaucha sa grande symphonie. C'était à Londres, en hiver, un jour de pluie *. Mais sur ce fond noir la flamme du verbe s'élança, ses pourpres liturgiques se développèrent 2. Quel fut le point initial de l'œuvre? Sans doute, le motif qui en concentre l'unité, le staccato en doubles croches de l'allégro moderato :

1. L'état de l'atmosphère l'impressionne beaucoup. Pendant l'hiver où il composa Ascanio, il écrivait d'Alger à un ami : « Je ne fais rien, voilà bientôt'deux semaines, à cause du mauvais temps. »

2. Cette symphonie est consacrée à la mémoire de Liszt; mais il ne faut pas y voir d'intention funèbre : quand il l'écrivit, Liszt vivait; il pensait la lui dédier. C'est par une harmonie fortuite ou une étrange intuition qu'elle s'est appropriée d'avance au mémorial et à l'apothéose d'un grand esprit.

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Ce dessin, il l'aperçut d'abord sommaire, inachevé, mais lié àun timbre instrumental, celui des violons. Et il ne l'esquissa pas isolé. Ce fut seulement la touche fondamentale qui déciderait la tonalité, ui mineur à laquelle il était du reste prédisposé. La construction de l'ensemble le tourmentait déjà : il voulait un poème d'une stricte et splendide unité, et il en embrassait l'ampleur dans sa vision, comme si ce fût déjà terminé. Ensuite, il revint au premier thème, et, tandis qu'il le maintenait sous un regard opiniâtre, d'autres thèmes s'en détachèrent, ainsi que les grains de blé hors de l'épi qu'on presse. La pensée première repoussait de son sein les détails multiples. Certaines parties éclataient vigoureusement ; d'autres demeuraient dans l'ombre. A un degré plus divin, il sentait la même ivresse que l'artiste décorateur, lorsque, d'une simple figure de lignes, il voit sortir tout un système de motifs. Les doubles croches du staccato enveloppaient une courbe mélodique qui, tracée dans sa nudité, donnait le chant l :

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De celui-ci, modifié par un mouvement contraire, se dégageait le sanglot terrible du fortissimo :

1. Les citations musicales, éparses au cours du livre, sont reproduites avec l'autorisation de MM. A. Durand et Fils, éditeurs de musique; nous tenons à les remercier de l'obligeant concours qu'ils ont prêté à notre travail.

Mais une rupture du rythme lui révéla dans Je staccato la présence du Dies irœ :

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Epaissi au grave, exposé par les cuivres, le même motif encore préparait celui de l'apothéose :

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Transporté en majeur, et avec des pauses suspensives, il devenait le plain-chant du Maëstoso :

Enfin par une transformation nouvelle du rythme, un admirable sujet de fugue s'en déduisait :

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Cet effort de réfraction analytique une fois accompli dans son cerveau, il se tourna vers l'ordonnance de l'œuvre. Il disposa sur plusieurs portées les indications des thèmes, puis recopia son esquisse, voyant mieux l'idée, ainsi posée hors de lui, y mettant une continuité plus nette, un tour déjà plus absolu. De nouveaux motifs s'inséraient entre les premiers, au point qu'il était contraint d'en repousser la surabondance : leurs affinités communes de structure rendaient certaine l'unité mélodique du tout. Les déve-

loppements s'érigeaient comme une charpente de basilique. Les formes orchestrales se groupaient, se divisaient. Il indiquait ici une modulation, ailleurs une harmonie frappante. Mais combien terrible et complexe s'offrait l'exécution d'un tel poème ! Il avait brûlé une de ses symphonies dont il était mécontent. Après celle en la, il fallait qu'il se donnât, cette fois, tout entier, dans une plus vaste réalisation. Il osait, — ce qui avait effrayé Wagner — , malgré la 9e de Beethoven, faire d'une symphonie l'expression totale de Tâme et de la musique, et le plan de son épopée était d'une suprême ampleur.

Entre l'idée pourtant et la chose écrite, si parfaite qu'elle nous semble, il percevait une distance décourageante. L'expérience acquise, sa science énorme n'atténuaient que bien peu les difficultés : prolonger sur chaque partie l'élan d'amour de la conception première; le renforcer, l'élargir jusqu'à la tin; continuer l'émotion tandis qu'il luttait avec les formes; atteindre un dramatique poignant par l'austérité même du style; égaler à la constance de l'essor la beauté du détail; mener selon une parfaite logique des développements aussi vastes; étager par grandes masses une telle futaie d'éléments; donner à la fois l'impression du spontané et dft définitif! Nul point d'appui extérieur ne le soutenait : quand il compose pour le théâtre, le texte poétique lui est un stimulant plus encore qu'un obstacle; là, les phases du chant instrumental ne répondaient qu'à ses alternatives de triomphe ou d'angoisse devant l'idée. Bien qu'il entourât son travail des conditions les plus rationnelles — s'y mettant le matin, empoignant sa tâche de suite avec une fougueuse décision, ne s'y enrageant point quand il était las, — tout le jour, l'œuvre aimée l'obsédait, persistait à se développer en lui dans une sourde, accablante rumination; mais, chaque

matin, un espoir plus fort le portait en avant, l'illusion le ressaisissait d'approcher davantage de ce qu'il aurait voulu faire. Telle fut l'égalité de son labeur que la symphonie commencée en janvier, put être jouée cinq mois plus tard. Qu'importaient ses fatigues, le tourment d'un rêve jamais satisfait, puisqu'il venait de dresser pour les générations un temple de vérité? Ses ancêtres, son époque l'exigeaient de lui ; et il n'y a point de proportion entre les souffrances de l'artiste et les extases qu'il assure à la série illimitée des temps.

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