‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 47 sur 90 · Wagner, étude sur Berlioz · texte numérisé non relu

Wagner, étude sur Berlioz

plus banals des artistes, ceux qui singent tout le monde, prétendaient être eux-mêmes, ne ressembler à personne. Il comprenait trop bien qu'étant une nature, il aurait, même à son insu, un style. Il ne s'est pas dit non plus avec la modestie bourgeoise du poète :

Mon verre n'est pas grand ; mais je bois dans mon verre.

Il s'est plongé à plein cœnr dans la fleuve ample et calme de ses origines. Sans vouloir revenir à l'impersonnalité des primitifs — ce que nous demandons à une œuvre, c'est, avant tout, d'être l'empreinte, la figure d'un esprit, — il a augmenté son Moi des particules organiques que les vies antérieures avaient élaborées pour lui. Car le labeur d'un homme n'est jamais qu'un fragment d'un effort plus généra1 ; et les idées n'ont point de maître : la propriété d'une trouvaille s'efface avec les âges ; à distance, on ne démêle plus, dans les résultats d'une époque, ce que tel ou tel a osé faire. Il existe un fonds permanent que retourne sans lassitude la succession des producteurs. Celui qui vient au terme d'une période est le mieux partagé : seul, il voit l'ensemble, hérite du tout. A travers les phases du chant humain se continuent des modes identiques d'exultation et de douleur. L'union de la mélodie et du langage, le rythme, les rapports symétriques des phrases *, obéissaient pour Pindare aux mêmes lois que pour Saint-Saëns, et la beauté qui émeut les foules dans Déjanire était en substance dans un Nome dorien. Mainte chanson populaire, par son simple arôme local, dépasse, comme expression d'une race, tout ce qu'inventerait le plus impersonnel drs lyriques. L'accent de la terreur chrétienne et de l'humilité suppliante se répétera, jusqu'au dernier jour, tel qu'en deux strophes le Dies irae l'a fixé. Des milliers de Mes-

Page 1