‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 59 sur 90 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

les FORMES

Que Saint-Saëns écrive des sonates, des concertos, des symphonies, le jeu intérieur de ses facultés ne changé pas; le pouvoir fécondant de son art tient moins aux formes variées où il se divise qu'à l'énergie vitale partout agissante. Pourquoi donc allons-nous distribuer son œuvre en des catégories, et ramener à des types généraux une succession de poèmes dont chacun représente i^n moment particulier, quelquefois unique de sa volonté ?

Si la musique n'était qu'émotion, joie du vague, ébranlement indéfini, elle pourrait, en partie, négliger les formes. Un contour de phrase, un style, un plan, étant quelque chose d'extérieur au sentiment, en restreignent l'ineffable. Et même, à quoi bon noter des sons?« Ce qu'il y a de plus divin dans le cœur de l'homme n'en sort jamais. » Tout au moins le musicien prétendrait-il, à chaque minute de son rêve, rénover de fond en comble l'expression, par crainte de consacrer une formule, de substituer à sa libre extase un ressassement de lui-môme et d'autrui. Les formes connues lui seraient une servitude intolérable. L'horreur des

formes, nous l'observons aujourd'hui dans ce qu'on pourrait appeler l'école des vaporeux. On a trop subi de ces musiques pâles, nuages de sonorités adombrant des légendes anémiques, frissons crépusculaires, thèmes avortés, désossés, ataxiesde rythme, accords sans suite qui défient les règles élémentaires de la sensation, où le verbe n'a plus d'autre loi que de se détruire incessamment et de dissoudre, en se dissolvant, les fantasmagories qu'il évoque. Il serait naïf dé chercher en ces aberrations décadentes la promesse d'un art vivace. Elles achèvent simplement une période putride de la sentimentalité. La peinture et la poésie ont été, ellesaussi, livrées au symbolisme, à Timpressionisme; elles les ont déjà rejetés. La musique, plus attardée, s'y complaît encore. Ce ne peut être pour longtemps. La peur de la tradition, le dédain du bon sens, menant à l'étrange et à l'incohérent, exaspèrent la torture de l'impossible, jusqu'au dégoût même de l'art. Il y a des conditions humaines de santé et de beauté que jamais la pensée ne repoussera sans tomber dans le chaos.

La notion de la forme est aussi essentielle au chant qu'à la statuaire. Balzac a constaté cette loi fondamentale : « La vie est plus incomplète sans le squelette que le squelette sans la vie *. » Mais la forme est bien plus que le squelette, elle est la vie, en tant que la vie s'incarne en des organes; elle est à la fois le principe générateur et la figure tangible où s'achève le travail intime de l'être sur lui-même. Pour l'être fini, la forme est l'apogée de l'être.

Gomment le son naît-il? En imprimant une forme à l'air agité par les vibrations. De nature fugace, s'il ne détermine pas ses rapports, ses points d'attache avec d'autres sons, il reste une chose coulante et molle comme le vent. Aussi, d'instinct, le chant prend des

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