V. plus haut, ch. II, p
nance d'un archange à cheval, faisant jaillir des astres en étendant ses ailes. Il envahit l'espace de son rayonnement ; puis on le voit passer sous des portes triomphales, il entre dans les avenues du mystère, et derrière lui, le sillage d'une clarté mourante emplit la courbe immense des horizons.
Rien n'est plus suave qu'au sortir de cet éperdûment, reprise par le soliste, exténuée et lointaine, la phrase du désir mystique. Elle sursaute pourtant une seconde fois, allonge son essor, retentit plus haut. Des sixtes. aux cordes, palpitent dans une progression ardente ; les trombones, passant au milieu, y versent l'éclat d'un plein soleil étalé sur la mer. Le piano est alors emporté par un vertige ; il élargit au-dessus de l'orchestre une couronne étincelantede sons éthérés; il monte de plus en plus, il s'épuise à toucher le faîte de l'exaltation possible. Si, rompant l'écorce des apparences, la vue d'un être fini pouvait atteindre l'effort intérieur du monde, ses myriades de germes en travail, le jeu entrecroisé de ses forces, et, à travers les modulations de sa fécondité, l'ascension qui le soulève, toujours plus près, vers sa Cause éternelle, cette minute de la mélodie répondrait peut-être à un semblable ravissement. 11 ne se prolonge point; vaincu par la violence même de sa ferveur, le désir s'assoupit; le piano, qu'irisent les violons, redescend peu à peu, le long d'une spirale chromatique, les degrés frissonnants de l'extase. Une enharmonie referme un voile sur la vision.
La sublimité du morceau est transcendante. Sans en savoir la date, on devinerait qu'il est issu de la phase biblique et chrétienne où Saint-Saëns engendra ses oratorios et Samson. Chose singulière, la même année, Wagner composait son Parsifal i. Il y a plus d'antithè-
1. Auquel il songeait d'ailleurs, depuis 1856 (v. correspondance avec Liszt, tr. Schmitt, t. II, p. 140).
ses que d'analogies entre les façons de sentir de ces deux hommes. Malgré tout, dans cette partie du concerto, l'accent de la contemplation mystique se maintient à une hauteur surnaturelle, comme dans la scène du Grâl, et la claire ordonnance du mouvement y produit des figurations musicales presque aussi plastiques que celles du drame chanté.
Le reste de l'œuvre, après un tel andante, aurait pu fléchir. Il n'en est rien. Au vivace, les motifs du moderato repartent avec une énergie nouvelle. Involontairement, le concerto en ut mineur représente les deux périodes successives des destinées humaines : d'abord les antiques fatalités ; puis la délivrance, la révélation de la béatitude; et, dans l'acceptation passagère des pesantes limites terrestres, une activité régénérée, des espoirs sans bornes. Quand les cordes raniment ici la phrase funèbre du premier temps en sol mineur, avec un rythme plus agile, sur les triolets contraires du piano, il semble qu'une lumière vivace et libre frémisse en ces formes sombres. Elles marchent d'une allure dogmatique', aisée, précise. On a encore là sensation d'une lutte, mais d'une lutte créatrice, suscitant la naissance de réalités plus parfaites : le motif du 6/8, (en mi bémol) en est le fruit, pour ainsi dire, concret : on croirait entendre un ouvrier robuste forger sur son enclume un indestructible outil. L'insistance des notes brisées définit un labeur farouche, insouciant toutefois et jovial. Cette page est épique, sans nulle hyperbole. Elle manifeste le plus haut degré d'une vigueur si sûre d'elle-même que sa tension se règle, comme inconsciemment, sur la résistance de l'obstacle.
Cependant, l'idée n'a pas encore atteint sa gloire totale. Le deuxième andante est une halte de douleur purificatrice. De même qu'au tournant d'une vallée une file austère de pénitents, les violons, les altos, les violoncelles se continuent en style fugué, déroulant le
motif du désir mytique. Graduellement, ce désir se dramatise, une agitation colossale s'accélère au piano, et au bout de son trille en octaves \ qui s'exaspère comme le cri d'une attente frénétique, le choral apparaît, dépassant sa beauté première, en ut majeur et à trois temps :
mm
Il apporte le message de paix, le nôme d'une existence identifiée pour jamais au Principe de toute joie. Le piano le proclame avec le frémissement de trompettes sacrées. Les parties de la période procèdent les unes des autres, se correspondent selon une symétrie ample et tranquille. Quoique nettement close, par la fière impulsion du rythme elle ouvre à l'allégresse un champ illimité, et se développe dans une immense plénitude, forme idéale d'une cité d'élus. Saint-Saëns transfigure ainsi son lyrisme: en effaçant les modes fragiles de sa sensibilité sous le triomphe de la règle, sous une apothéose liturgique, il met en son chant les prémices d'une vie béatifiée, il prélude au cantique qui sortira des êtres unanimes, à l'aurore de la résurrection.
Après le concerto en ut mineur, il resta vingt ans sans en composer, pour le piano tout au moins. Dans l'intervalle, ses aspirations s'étaient repliées vers des images de bonheur simplement terrestres. Il ne son-