‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 69 sur 90 · V. sur ce trille, plus haut, ch. II, p · texte numérisé non relu

V. sur ce trille, plus haut, ch. II, p

geait plus à rien chercher au delà du monde visible et de sa lumière. Mais encore demandait-il aux apparences une illusion de stabilité. Il voulait saisir leur point d'harmonie complète avec son intelligence, les voir et les toucher aussi belles que son rêve les exigeait. Aussi l'Orient lui devenait de plus en plus nécessaire. Il savait bien qu'il se ferait un sang nouveau, chaque fois qu'il respirerait aux sources de la clarté. C'est en Egypte, nous l'avons vu, à Louqsor, que fut écrit le cinquième concerto. Saint-Saëns a conclu ou conclura presque toutes les parties de son œuvre, le regard tourné vers l'Orient : ce concerto, il a pu le faire en écoutant jaillir de la terre et du soleil un hymne pur comme les siens.

La Suite algérienne n'avait pas suffi à fixer les impressions surabondantes de ses longs hivernages. En 4891, par sa fantaisie d'Africa % il indiquait l'esquisse d'une conception lyrique et neuve : les épisodes de ce poème, ininterrompus, mais de mouvements variables, se rapportent à la fois aux contrastes des paysages africains et aux phases libres d'un développement instrumental; la mélodie court du piano à l'orchestre; et le piano, dans le style d'un concerto, brode les thèmes d'ornementations, d'ailleurs tout à fait appropriées à leur caractère local. Seulement, Africa rend surtout l'Afrique elle-même et la sauvagerie de ses aspects : à un début orageux, haletant, qu'il avait rapporté de Biskra, succède un andantino en mi bémol, empreint, dans sa langueur, d'une sorte de placidité, ressouvenir des nuits d'Alger, de leur calme transparence où les objets gardent la fermeté de leurs contours et pres-

1. Au même ordre de compositions appartient la Rapsoclie d'Auvergne (op. 73), pour piano et orchestre, pittoresque, spirituellement traitée, et condensant de même que la Rapsodie sur des cantiques bretons, les mélancolies ou l'àpre gaillardise d'une très vieille race rustique.

que leur couleur diurne. L'allégretto accroît la sensation immédiate du milieu : le rythme martelé, le passage soudain du majeur au mineur, les fredons aigus du hautbois, ce sont des transpositions directes des musiques et des danses telles qu'il les retenait en errant par les hautes rues; et cette évocation s'anime peu à peu jusqu'à des modes frénétiques : les tierces de l'épisode en 50/ majeur dardent comme un essaim de guêpes ivres; le thème en si mineur, quand il s'enfle aux altos, semble une rafale sèche qui se lève de terre; fauve et monotone, il dit l'accablement des heures brûlantes, la stupeur résignée des hommes; enfin, le thème tunisien tournoie dans une folie bestiale. Les timbres durs et sombres des instruments arabes, les roulements des tympanons se perçoivent à travers les sonorités du piano même. L'intention descriptive prévaut sur le lyrisme.

Le cinquième concerto révèle au contraire, avec le pnysage, l'âme heureuse du musicien.

C'est le matin ; il ouvre sa fenêtre. Il est libre, il a jeté loin derrière son dos les tracasseries et les servitudes de l'existence. L'air est immaculé; la lumière, d'une fraîcheur de perle, s'est déjà répandue sur le courant du Nil, autour descolonnes d'un templeancien. Plus près de lui, un rayon effleure sa table, y touche les pages du manuscrit commencé. Et tout de suite, il voit sa phrase initiale en fa majeur, qui danse et sourit, groupe de Muses enlaçant leurs mains délicates. Une consonnance si voluptueusej'unit à ce qui l'entoure que les tintements légers de sa mélodie se développent sans pouvoir quitter l'accord parfait. Il dessine pour le piano, sur le murmure des cors, le jet d'une gamme limpide, et la laisse redescendre en un trait régulier, d'octave en octave, comme des fontaines se divisant sur la mousse à travers des vasques superposées. Un second motif vient à lui, en fa majeur de

même. Le sentiment calme qui émanait de la musique d'un Mozart par le seul effet de l'unité tonale, ramène ici cette unité. D'une forme à l'autre, sa pensée glisse avec une douceur fluide. Le dédain des recherches d'harmonies, à de certains moments \ va jusqu'à faire passer son chant de la tonique à la dominante d'ut majeur, en finissant sur la tonique. Aussi simples que la lumière, les colorations de son orchestre se posent dans des plans unis, complétant de leurs sobres lignes les mouvements du soliste. Une grâce enjouée rehausse la pompe d'un tutti. Les instants de lutte ont l'air d'une joute spirituelle entre deux forces réconciliées. Le plan de l'allégro, qui commence à se dessiner, a toute la bonhomie de la joie ; nul souci d'éviter les plus classiques dispositions : un divertissement en mineur est accusé, au milieu du morceau, avec autant de simplicité que dans une sonate de Haydn.

Mais tout ce qu'il y a en Saint-Saëns de moderne, d'occidental et d'instable est impatient de reparaître2. Au sein d'un bien-être excessif, quand les choses extérieures et l'âme rendent un son identique, elle ne tarde pas à retomber sur elle-même dans la mélancolie des souvenirs ; ou bien des nostalgies l'emportent. Le poco rubato, d'abord languide, d'une tendresse pénétrante et voilée, se termine à une cadence magnifiquement impétueuse. La violence d'un désir, un besoin d'action y provoquent une expansion lyrique, aussi large que les plus larges des autres concertos, mais qui s'apaise bientôt et expire à l'aigu après une pause toute orientale sur la médiante. Plus loin, Yagitato laisse surgir encore le fonds nerveux, passionné, la virilité combative du musicien. D'autre part, on devine sous des raffinements de structure, sous des ordonnances

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