‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 70 sur 90 · V. pp. 10 et 11 du concerto · texte numérisé non relu

V. pp. 10 et 11 du concerto

d'accords et des combinaisons mélodiques un art attentif et patient.

Jusqu'ici, dans Fallegro, le paysage s'est presque confondu avec l'enchantement intérieur du rêve. A mesure que le soleil montait, la clarté dévoratrice imposait au vide espace, aux formes lointaines, mouvantes ou en repos sur l'horizon, des apparences féeriques, et les choses les plus brutales devenaient presque irréelles par trop de réalité. Les dernières mesures du morceau, avec les fusées évanescentes du piano, et les quintes ou sixtes des hautbois et clarinettes, voix pastorales éparses et qui s'assoupissent, présagent la mollesse du plein midi. C'est avec l'andante que prennent corps toutes les impressions accumulées par Saint-Saëns durant ces heures de silence et de lumineux anéantissement. A un réalisme brûlant se superposent les chimères de la fantaisie : au début, l'âpre palpitation des cordes, puis l'explosion stridente du piano sur le grondement des timbales, remémorent les musiques africaines et leur tristesse oppressive, uniforme. Ailleurs des lacis de traits s'enroulent, s'évaporent, miroitements volatiles de mirage, traversés par une note des premiers violons de plus en plus haute, mince et tremblante. Trois accords parfaits (si bémol, fa majeur, re majeur), aux longues résonnances, suggèrent à eux seuls l'image d'une étendue embrasée et sans bornes. Le développement est formé d'ondulations sonores successives, affranchies d'une stricte continuité. Entre chaque strophe on sent la détente d'un plein repos. Mais l'âme des sites, l'âme du feu vibrant enveloppe de sa présence continue les phases de la mélodie, et fait un ensemble merveilleusement lié. Tout aboutit à l'allégretto en 50/ majeur, à la cantilène des bateliers nubiens :

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Ce fut pour Saint-Saëns le chant d'extase d'un soir diaphane, alors que son cœur trop gonflé des fécondations de la lumière s'ouvrait à une délivrance dans le mystère des astres et la fraîcheur des eaux. Cette phrase tranquille et presque mourante de volupté, recueillie au bord du fleuve antique, sur les lèvres d'esclaves inconscients,, il put l'articuler de nouveau comme si elle était de lui, et lui donner dans son poème une solennité d'adoration qui s'élève au-dessus des lieux et des temps.

Cependant, il n'a point voulu s'arrêter sur une impression langoureuse. Avant tout, il cherche en Orient un renouveau d'ardeur, le sentiment d'une vie surabondante, inépuisable. Les lois de la construction musicale coïncidaient avec l'instinct de sa nature pour amener h la fin du concerto une vision de l'Orient orgiastique et sauvage. Bien qu'il en ordonne avec mesure les frénésies, il leur laisse l'essence de leur paroxysme : là se multiplient des lourds battements d'octaves titubantes, les crépitations de tierces, les flèches de traits lancinants envoyés au suraigu. Quel emportement de jeunesse soulève ce molto allegro! A de certaines entrées des cordes, au dernier motif du piano, il semble qu'un vent d'orgueil et de délire va dilater l'inspiration, jusqu'aux sphères de flamme où succombe le désir humain.

Par son lyrisme pictural, le cinquième concerto n'a pas eu d'antécédents ; la spontanéité de l'émotion, de la facture, la finesse et l'intensité des effets le mettent parmi les plus séduisants chefs-d'œuvre du musicien, et c'est peut-être le plus achevé de ses concertos.

Le concerto est une des formes qui font le mieux mesurer l'émancipation du sentiment et de la personnalité chez les modernes. Pas plus que cette émancipation elle-même, il n'a sans doute encore atteint le terme de son développement. Le mérite de Saint-Saëns sera moins d'avoir porté le genre à sa plus nette splendeur que de lui avoir posé une limite et une règle. Son lyrisme est tonique, nourricier parce qu'il nous dévoile jusqu'où peut aller l'exaltation du Moi, sans rompre son harmonie nécessaire avec la réalité. Toutefois il n'a pu délivrer le concerto de son infirmité native, l'exuhérance envahissante d'une personnalité instrumentale, puisque, sans elle, le genre cesserait d'être. La suprême force pour celui qui crée est d'agir invisible au milieu de son œuvre, en proportionnant à tous les éléments une somme impartiale d'existence. C'est pourquoi nous trouverons Saint-Saëns plus grand dans ses symphonies.

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