MÉLODIES VOCALES
S'il n'avait été nécessaire, pour la logique de l'exposition, de suivre séparément jusqu'en ses fruits extrêmes, un des deux rameaux de l'art, le rameau instrumental, — devenu, par l'effort des temps modernes, magnifique et envahissant, — les mélodies vocales se seraient offertes à nous, avant toute autre forme. Le chant a en effet un droit d'aînesse, une primauté d'origine sur les instruments : l'homme chante comme il respire et comme il parle. La vibration des fibres du larynx est encore plus spontanée dans le chant que dans la parole. Malgré les modifications méthodiques que lui imprime la virtuosité, la voix semble toujours rester près de la nature et de l'émotion inconsciente. Nul instrument n'est mieux construit, et ne pénètre plus sûrement les plus épais des auditeurs. Mais, antérieur par son essence au verbe parlé et à la langue instrumentale, le chant n'a jamais visé — sauf dans des périodes de déséquilibre (le rossinisme) — à s'isoler de ces deux éléments ou à les opprimer; et, en arrivant aux mélodies vocales, nous atteignons le point où ces trois puissances expressives, la poésie, l'instru-
mentation, le chant, se rejoignent et s'enrichissent de leurs sèves mélangées.
Une chose est possible, quand on étudie ce genre indéfiniment jeune et qui prend, chaque jour, pour ainsi dire, une vie neuve, c'est de rencontrer, dans la réalité, tout ensemble et ses humbles commencements et ses transformations savantes, d'entendre, après une chanson de paysan, d'ouvrier, un lied symphonique.
Les chansons populaires ont toujours éclos avec certains signes spécifiques que reproduisent en partie les compositions vocale^ les plus raffinées. Le texte rythmé en est le support essentiel : que ce soit une chanson faite « pour danser en rond », une chanson d'amour, une chanson épique, satirique, celui qui l'invente et ceux qui l'écoutent y voient d'abord l'histoire déroulée, l'allusion drôle, le sens amoureux des mots. Le chant n'y vient que pour exalter le rythme de la parole, à laquelle il se soumet avec une extrême justesse de notation prosodique, et, plus le milieu d'où procède la cantilène est naïf, primitif, plus la poésie règne en souveraine, plus la musique est esclave : il est aisé de le vérifier en feuilletant les Archives du chant de Delsarte ou un recueil d'airs locaux apportés du fond de la province, de Bretagnp ou d'Auvergne; un exemple étrange de cet effacement de la mélodie sous la parole, on le trouverait dans ces interminables mélopées que les chanteurs marocains, traversant les villes arabes, à l'époque du Rhamadan, psalmodient sur des formules invariables, au bourdonnement bas et indistinct d'une flûte.
La musique elle-même des chansons populaires est reconnaissable à des caractères souvent observés et presque constants : contiguïté des sons, périodes de courte haleine, coupées symétriquement — sauf des extensions irrationnelles aux chutes de phrases, — tendance au mineur, qui est le mode instinctif de la
mélodie inconsciente, force des accents rythmiques, ardeur entraînante, mais impersonnelle. Beaucoup sont constituées de deux thèmes, l'un, plus franchement mélodique, et repris comme refrain, l'autre, plus voisin du récit, sorte d'antistrophe, déployant les épisodes du sujet.
L'impression des lieux, l'humeur des races \ se transcrivent dans une chanson avec plus de fidélité ingénue que dans une œuvre savante. Rien ne prouve aussi bonnement la réelle existence des nationalités musicales. Sans même opposer une cantilène française à un thème écossais ou Scandinave, — ce qui mènerait à des conclusions trop faciles — il suffit de mettre en présence une brunette bourguignonne, un air breton, un air du Béarn. La première est d'une maigreur vivace, d'un tour fin, narquois; le deuxième est langoureux ou dur en sa jovialité; le troisième, rude et grave. Ces trois mélodies, dont chacune a la figure authentique de son pays natal, se tournent le dos de même que ces trois provinces. Pour la plupart, les chansons proprement gauloises, — telle, la ronde : Margoton va à l'iau 2.., ou le motif que Saint-Saëns a pris pour le chœur de la Saint-Jean dans Etienne Marcel — se distinguent à leur allure leste et décidée ; elles expriment le sans-façon d'une race enfant, une extrême douceur et facilité d'âme. Le linéament des phrases, un peu grêle, adapté aux sensations des humbles, est conduit pourtant et terminé d'un seul jet très ferme.
1. Un petit fait où ne s'accuse que trop l'altération du tempérament français depuis la Révolution, c'est le contraste de nos vieilles chansons, si pimpantes, saines et gaillardes, avec les ignominies dont s'alimente le peuple à présent, avec : Viens, Poupoule... ou les platitudes emphatiques de l'Internationale.