‹ Les grandes formes de la musiqueChapitre 78 sur 90 · MUSIQUE SACREE · texte numérisé non relu

MUSIQUE SACREE

Que la musique soit primordialement le plus religieux des arts, c'est un lieu commun vénérable et difficile à contester. Mais pourquoi lui a-t-on, de tout temps, accordé, plus qu'à la statuaire et à l'architecture ellemême une parenté immédiate avec la forme et l'esprit des religions?

Sans doute, aux époques de foi neuve, quand tous les arts vivaient au sein du temple, les hommes ont dû sentir cette vertu ineffable du chant : mieux que le rythme des colonnes, mieux que l'image de bois ou de marbre, l'hymne sorti de leurs poitrines allait droit au cœur du Dieu: à chaque articulation sonore des paroles consacrées, c'était le souffle de leur chair qu'ils envoyaient vers sa face, c'étaient eux-mêmes qu'ils offraient tout entiers. Dans la communauté du cantique, ils percevaient aussi plus complète leur communauté de race et de croyance. Incessamment jointe au culte, la musique en portait le sceau, autant du moins qu'une expression immatérielle et synthétique du sentiment peut s'identifier à des rites concrets. L'ordonnance des sons dans leur succession rythmique devenait un sym-

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bole de cet ordre total qui est la ressemblance de l'univers avec sa Cause. Remuant les parties profondes de l'être aimant et pensant, la musique y atteignait les sources de la sympathie, répondait à un besoin de mystère, d'unité intérieure, de joie, à tous les principes de désir et d'émotion qu'enferme l'instinct religieux.

En Orient, chez les Hébreux, les Phéniciens, les Grecs, la musique religieuse, vraisemblablement, ne fut d'abord autre chose que la musique populaire, adaptée à des formules de liturgie. Les psalmodies que nasillent encore les porteurs d'eau arabes en travaillant font songer aux broderies vocales dont s'enroule, dans la grand-messe catholique, chaque syllabe du Kyrie* et le Kyrie fut emprunté, comme on sait, par l'Eglise d'Occident, au rituel de l'Eglise d'Orient, où se perpétuaient, avec un sens nouveau et épuré, les inflexions des prières païennes.

Mais les Grecs avaient compris que les hymnes destinés aux dieux devaient avoir un caractère unique. La mélodie, dans leurs Nomes sacrés, s'effaçait sous les mots, et les mots étaient graves; d'où son accent grave aussi, uni, impersonnel ; d'où son rythme ample et flottant comme celui de la parole nue. Elle circulait autour de quelques notes, et se trouvait par là mieux en harmonie avec la notion d'une Loi suprême. Les pauses sur la mèse !, les cadences qui se réitéraient identiques, conformaient l'âme des prêtres et du peuple à la permanente identité de l'essence divine, et ce que les intonations avaient de traînant les rendait plus suppliantes.

Des formes aussi austères et simples possédaient une sorte d'universalité; elles étaient préparées à recevoir le Verbe chrétien Les Grecs créèrent et défini-

1. On note du milieu, celle qui servait de trait d'union entre les deux tétracordes, par exemple, dans le ton de mi mineur : la.

rent les modes de la seule musique religieuse que l'Eglise ait pu adopter pour sienne, du chant grégorien. Elle modifia toutefois leur conception en ajoutant à ses hymnes les nuances de douleur, d'humilité, d'amour inséparables de ses dogmes. Le chant des Psaumes uu celui de la Préface dut à l'accent de la prose latine, à son rythme oratoire et équilibré une autorité précise qui manquait aux liturgies orientales. La mélopée des offices, d'abord abandonnée en partie à l'improvisation, fut graduellement fixée, puis, plus tard (au xne siècle) affranchie des ornements parasites qui l'avaient trop longtemps surchargée, mais, d'autre part, vers la même époque, altérée, dépouillée de sa variété rythmique, lorsqu'on substitua aux neumes 1 la notation en valeurs mesurées qu'exigeait la marche polyphonique des voix.

Tous ces faits n'ont plus pour nous qu'une portée rétrospective. Le chant grégorien n'eut pas un épanouissement progressif aboutissant à des formes de plus en plus complexes et éloignées du point d'origine. Les changements qu'il a subis ont été presque toujours des déformations. Pour le trouver en sa pureté, il faut remonter aussi loin qu'on peut vers son état primitif; c'est ce qu'ont tenté les Bénédictins avec une science des plus sagaces.

Mais le chant grégorien, toutes les fois qu'il est exécuté selon son style et ses traditions vraisemblables 2, conserve une puissance, une efficacité singulières, h demi indépendantes de la splendeur des textes ou des

1. Les neumes étaient des accents posés au-dessus du texte des chants rituels, et servant à indiquer, d'une façon rudimentaire et approximative, la direction ascendante ou descendante du mouvement mélodique. (V. Combarieu, Recherches sur le problème de V origine des neumes.)

2. 11 est impossible en effet de savoir au juste comment s'exécutait le plain-chant primitif.

rites, puisqu'elles agissent sur des ignorants, sur des incroyants, et il est nécessaire d'expliquer l'impression d'un art si archaïque et si plein de vie. Récemment, la Papauté, dans une Instruction lucide et large *, codifiant un ensemble de préceptes vitaux pour la musique sacrée, en définissait les trois qualités cardinales : (( la sainteté, l'excellence de la forme, l'universalité ». En quoi le chant grégorien remplit-il exactement ces conditions? Pourquoi « une composition musicale ecclésiastique est-elle d'autant plus sacrée et liturgique que, dans le mouvement, l'inspiration et le goût, elle se rapproche davantage de la mélodie grégorienne »? La « sainteté » du chant grégorien tient à ses racines orientales et à l'esprit de foi des chrétiens qui le constituèrent. On y sent une gravité intime, humble et triste, mêlée de componction. Une basse église romane, une crypte en seraient le milieu naturel. Même dans les Alléluia toute sentimentalité est liée sous l'abnégation d'une formule jubilatoire traditionnelle. Les mouvements sont lents, paisibles. Lamélodie, purement vocale, laisse passer tout entière l'âme des versets divins; Ne leur imposant ni rythmes carrés ni phrases aux arêtes symétriques, elle ondule avec eux, s'y ploie comme une vague seploie à la courbure d'une carène en marche. Les inflexions, par leur justesse et leur profondeur spontanée, suffisent à la rendre expressive : les inflexions sont la vie essentielle de cette musique Ainsi rien n'est plus poignant que le chant de la Passion dans l'office du Vendredi-Saint, où une simple cadence sur : Respondit Jésus, respire un infini de résignation et d'amour meurtri. Composée de périodes vastes, inégalement partagées, et appesantissant, amplifiant les syllabes des mots (dont certaines portent deux ou trois sons, ou le double), une mélodie grégo-

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