‹ Les grandes guérisons de LourdesChapitre 14 sur 88 · LA JEUNE FILLE AUX POUMONS DE DOIS · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE AUX POUMONS DE DOIS

Chaque année, dans la dernièue quinzaine du mois d’aoiit, l’arrivée du train blane avee ses g'rands malades constitue un des épisodes des plus saisissants du Pèlerinage national.

C’est la grande amlmlance mobilisée, mise sur rails. Tout y est :

le fourgon pour la cuisine, la pharmacie, le compartiment des médecins, des infirmiers, les aumôniers et les religieuses qui vont d’un wagon à l’autre porter les consolations ou les secours et surtout une réunion de malades choisis parmi les plus désespérés. Dans aucune salle d’hôpital, vous ne trouveriez un pareil choix ou un pareil nombre d’inlirmités de tout genre.

Le train entre en gare, les Petites-Sœurs de l’Assomption sont aux portières, saluent de la main, les chants retentissent, les wagons s’ouvrent, et vous voyez descendre des poitrinaires aux yeux ternes, fixes, des cancéreux livides, des cardiaques <à la face bleuie, des lupus qui ont détruit une partie du visage, de malheureux enfants avec leurs caries, leurs tumeurs blanches, leurs plaies.

Lorsque ces malades sont étendus sur le quai de la gare, vous avez sous les yeux uu spectacle dont rien ne peut vous donner l’idée. Ces malheureux ont atteint, pour la plupart, la limite extrême de la souffrance.

Au delà, c’est la mort.

Comment ont-ils pu arriver vivants? Comment pourront-ils rentrer dans leurs foyers ? C’est par un prodige qui se renouvelle chaque année et qui n’est pas un des moins grands de ceux dont nous sommes ici les témoins.

A la maladie s’ajoutent les fatigues du voyage. Depuis trois Jours cahotés dans la chaleur, dans la poussière, pressés dans les wagons, ne pouvant pour la plupart supporter que très peu de

LES (;UAM)ES (iUEHISONS DE I.OTIKDES

iiouiTilui'c, toule résistance est à bout. Ils soulèvent autour d’eux une profonde pitié.

Cependant ol)servez-les de plus près. Le nom de Lourdes a retenti! Ils ont touché ce sol depuis si longtemps entrevu, désiré. Les plus faibles ont ouvert les yeux, une lueur les anime, leurs joues se eolorent et les dernières énergies de leur âme se réveillent.

On sait cpi’il y aura des guérisons nombreuses, des grâces et

des consolations plus nombreuses encore. Cette pensée réconforte les plus alfaiblis.

Ils sont bien rares ceux qui n’ont plus la force de réagir, ceux qui ne peuvent sortir de leur marasme au milieu de l’émotion générale. Quelques-uns cependant ont perdu tout sentiment, n’ont plus eonscience de ce qui se passe autour d’eux.

C’est dans cet état qu’ Aurélie Huprelle arrivait à Lourdes, le 21 aoiit dernier. Pendant tout le voyage, elle n’avait bu que de l’eau avec quel- (]ues gouttes de rhum. Depuis Poitiers, elle avait perdu connaissance et n’avait pu rien prendre. Poitrinaire au dernier degré, elle devait mourir en route. Le médecin (pii se trouvait à la porte de la gare au moment du départ avait hautement exprimé toutes ses eraintes.

En descendant du wagon, on l’avait déposée le long d’un mnr, étendue sur un matelas. Elle était là couverte d’une sueur Iroide, les yeux à demi clos, d’une pâleur de cire. Sa poitrine se soulevait lentement par saccades, elle aspirait avec peine l’air qni lui faisait défaut. C’était de l’agonie, on osait à peine la toucher.

Les brancardiers ari'ivent auprès d’elle, la soulèvent sur son matelas avec toutes les précautions possibles, et la portent direc-

lÆS rOITUINAIRES

tcnienl ù la Gi*oUe. Aurélie est toujours sans connaissance ; ni les secousses du trajet, ni l’air frais du malin, rien ne peut la ranimer.

Avant de suivre cette jeune ülle dans sa dernière station à la Grotte, aux piscines, faisons un retour sur sou passé, étudions la nature et la marche de cette maladie <pd l’a mise dans un si triste état.

Ce n’est pas en quelques jours, ou même en quehpies mois, que l’on peut, à vingt ans, perdre toute résistance organique. Il faut qu’une lésion ancienne, profonde, ait détruit les organes essentiels à la vie.

La maladie date de six ans. C’est en i88p, à la suite d’une lièvre typhoïde, qu’elle eut une première atteinte du côté de la poitrine; une congestion qui ne s’est jamais complètement dissipée. Aurélie avait alors vingt et un ans, elle en a vingt-sept aujourd’lmi. Depuis cette épo(pie, elle avait des bronchites répétées, plus graves pendant l’hiver. La plupart des médecins de Beauvais lui ont donné leurs soins. La dernière crise date du mois de janvier i8p5 ; jusqu’au mois d’août de la même année, jusqu’au moment du pèlerinage, il n’y a pas eu d’arrêt dans la marche de la maladie. Dans cet intervalle de huit mois, elle n’a pu sortir que deux ou trois fois, et c’est à peine si elle pouvait se lever dans le milieu du jour.

Le D'’ Hardivilliers, de Beauvais, qui l’avait soignée déclarait dans son certificat que cette jeune fille était atteinte d’une maladie de poitrine à marche aiguë. Des cavernes étendues se creusaient dans ses poumons, la fièvre était constante et très élevée, le terme fatal s’approchait à grands pas.

Depuis le 20 avril, le D‘' Hardivilliers nous donne la date de toutes ses visites et le détail de tous les traitements enq^loyés : créosote, vésicatoires, pointes de feu, etc. Dans le milieu de mai, une liémorragie très aliondante survient, les lésions progressent encore. La respiration est de plus en plus pénible. Le docteur nous indique, semaine par semaine, les progrès du mal. Il voit sa malade pour la dernière fois le 19 août à la gare de Goincourt, au moment où elle va prendre le train pour Lourdes.

« Je la trouve, nous dit-il, d’une pâleur extrême, les traits tirés.

I,KS C» ANDES GUKinSONS DE LOUHDES

souirranl de douleurs vives dans le soniniel, de lapoilrine. Je manifeste toutes mes craintes à sa mère sur l’issue de ce voyage, et mes craintes, ajoute-t-il, étaient parfaitement fondées, car ce voyage s’est accompli dans les conditions les plus })énibles et les plus dangereuses. » C’est au milieu des larmes de sa famille et de ses nombreux amis que s’est elfeclué ce départ.

Tous disaient à Aurélie : « Tu ne pouri'as pas faire ce voyage. » Elle répondait : « Depuis sept ans que je soutire, j’ai bien gagné le ciel. Autant vaut mourir à Lourdes. »

On ne peut lire le récit de ce Aoyage sans ressentir quelque ehose de l’émotion, des angoisses des compagnes de route de cette jeune tille,

A peine dans le wagon, le cahotement, la poussière, la chaleur lui font éprouver des souffrances atroces. La respiration s’embarrasse, devient bruyante, ce n’est plus de ressoutllemen t, c’est du râle, on dirait une agonie. Elle empêche ses voisins de dormir; en outre, il faut laisser les glaces baissées à cause de la fétidité de sou baleine. Déjà son euré nous avait dit : « Quand j’allais la A oir, j’étais obligé depuis longtemps d'ouvrir les eroisées pour pouvoir rester auprès d’elle. Dans ses crachats, on retrouvait souvent des morceaux de poumon gangrenés. »

Depuis son départ jusqu’à Poitiers, elle a sali deux douzaines de mouchoirs et sept serviettes. De Poitiers à Lourdes, elle est presque toujours évanouie, les symptômes d’uue mort prochaine apparaissent sur son visage, une sueur froide et fétide l’inonde. C’est dans cet état que nous l’avons trouvée à la gare de Lourdes, couchée sur un matelas, e’est dans cet état (|u’clle est encore devant la Grotte.

La guérison

Pour guérir dans ces conditions, que faut-il?

Il faut remplacer des poumons à moitié détruits, en pleine décomposition, intiltrés de tubercules dans les parties <pii restent encore; il faut mettre à la place des poumons nouveaux; il faut

I,KS TOmUXAlHKS

raniciiei* de. l’agonie à la santé une malade (jni est déjà dans le eoma et dont le sang est empoisonné. C’est une vie nouvelle qu’il faut infuser; e’csl uue véritable résurrection.

Tous ces résultats ue sout pas de notre domaine. Dans quel([ucs beures, cette malade doit mourir, mais dans tous les cas, on ne peut songer à la ramener vivante dans son pays.

Cependant Aurélie reprend counaissauce, ses yeux s’ouvrent, «lie reconnaît la Crotte. Bientôt après elle peut recevoir la sainte communion; sa respiration devient un peu plus lil)re. Les luancardiers la prennent sur son matelas et la portent aux piscines. Dans ce trajet, les crachements de sang reparaissent avec la toux.

Il est sept heures du matin. On la soulève sur un drap pour la plonger dans l’eau. On la soutient de tout côté, car elle ne peut faire aucun mouvement, elle est al)solument inerte.

A peine dans l’eau, uue constriction lui déchire la poitrine, elle ressent une angoisse (ju’elle ne peut définir; une douleur brûlante la transperce. Puis tout à coup, le calme se fait, toute souffranee disparaît, elle ressent une sensation de bien-être eomplet. En (juelques secondes elle est guérie, sans transition, radicalement guérie.

Elle rentre à l’hôpital, elle a faim, elle mange avee plaisir, ce qu elle n’avait pas fait depuis liuit mois. Le sommeil (pi’elle lï’avait pas goûté depuis longtemps l’accable bientôt et répare ses forces.

Lors({u’elle vint au bureau des médecins, nous l’auscultâmes avec le plus grand soin sans trouver aucune lésion dans ses poumons. Le professeur Soulier, de Lyon, membre de l’Académie de médecine, notre ancien camarade d’internat, était en ce moment <lans notre bureau. Pas plus ipie nous, il ne put constater aucun signe de plitisie, l’intégrité de la poitrine était absolue.

Mais qu’étaient donc devenus ces tubercules, ces cavernes? Si nous voyons quehpiefois des malades revenir de l’agonie à la santé, échapper à la mort qui paraissait imminente, c’est lors(|uc l’économie est surprise en pleine force. Sous uii assaut violent et subit, elle peut se relever, comme se relèvent, après un vent d’orage, les arbres qui n’ont pas été déracinés.

lÆS GlîANDKS GUEIUSOMS DE LOURDES

Mais jamais avec ccs usures louglemps prolongées, (pii clélruisent les organes csscnlicls, qui ne laissent plus aux poumons une surfaee rcspirable sulïisautc, vous ne voyez guérir les malades. Il arrive un moment où la phtisie n’est plus eurahle, les erreurs de diagnostie ne sont plus possibles, les inlluenees nerveuses ne sont plus de mise, à ee point toutes les objeetions s’arrêtent.

C’est bien à eette limite dernière que se trouvait Aurélie Huprelle.

Le D^’ Hardivilliers, en retrouvant le 3o août cette malade qu’il ne comptait plus revoir, ne put se défendre d’une émotion profonde. Dans un certificat, (]ue nous avons sous les yeux, il écrivait :

Le 3o août 1890, je suis appelé chez M”® Huprelle, de retour de Lourdes. Je constate avec surprise que tous les symptômes de tuberculose décrits, ci-dessus ont complètement disparu.

Iîe:uiv;iis, le l" septembre 1895.

D'^ IlAUDIVILCIEaS.

Six jours apres, le meme médecin écrivait à INI. le curé de Saint- ^Nlartin : « Un miracle seul a pu faire disparaître tous les symptômes de tuberculose pulmonaire que présentait cette malade. »

Le Docteur n’a pas été le seul à constater cette guérison. A’ous l’avons constaté comme lui et le professeur Soulier avec nous.

Les incrédules eux-mêmes, ils sont nombreux dans le pays d’ Aurélie, n’ont contesté ni sa maladie, ni sa guérison. Qu’ont-ils dit? ils ont dit : « Cette Jeune fdle n’avait plus de poumons, on lui en a mis de neufs, on lui a mis à Lourdes des poumons de bois. » Et dans le pays, on ne connaît plus Aurélie que sous le nom de la jeune fille aii.x poumons de bois.

Les faits de cette importance sont rares. Il est diflicile de pousser plus loin la rigueur de la démonstration.

Une caverne, c’est une plaie creusée au sein du poumon : l’oreille la limite avec la même précision que l’œil peut limiter une plaie su[)erüciclle. Une guérison instanlanée suppose une création nouvelle de tissus.

LKS POITIU^AIHKS

Nous avons revu IM'’e Huprcllc dans le courant de Thiver, à Paris ; elle était transformée. Elle avait engraissé de vingt livres, tout resjiirait chez elle la santé, la force, la vie. Son teint avait retrouvé ses couleurs, son éclat. Depuis sa guérison, elle n’a pas été arrêtée nn seul jour; elle a traversé les froids de l’iiiver, les épidémies d’intluenza sans avoir un simple rhume.

MARIE LECRANOIÜ

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