LA « GRIVOTTE )) DE ZOLA
La maladie
« La Grivolte, nous dü M. Zola, était une grande lille qui avait dépassé la trentaine, délianeliée, singulière, au visage rond et ravagé, que ses eheveux ciépiis et ses yeux de llannne rendaient presque belle. Elle était phtisique au troisième degré. J’ai un poumon perdu, disait-elle, et l’autre ne vaut guère mieux: des cavernes, vous savez. J’ai maigri, uue vraie pitié; je suis toujours en sueur, je tousse à m’arracher le cœur : je ne puis plus cracher, tant c’est épais; je ne tiens pas debout, je ne mange pas. A ces mots, un étoutTement l’arrêta : elle devenait livide. Elle avait Tait le tour de tous les hôpitaux de Paris; elle sortait à l’heure actuelle de l’hôpital Lariboisière. »
Dans les registres de Lourdes, à la date du aa août iSpS, nous lisons :
« Marie Lebranchu, âgée de trente-cinq ans, Paris, rue Championnet, 17a, est atteinte, d’après le certiticat du !)>• Maripiezy, médecin de l’hospice, d’une tuberculose pulmonaire, avec ramollissement et cavernes. Son père et sa mère sont morts poitrinaires.
« Marie Lebranchu a été soignée à riIôtel-Dieu, dans le service du professeur Germain Séc. Là, on a examiné ses crachats et l’on y a trouvé des bacilles caractéristi([ues du tubercule. Depuis dix mois, elle est à l’impital franco-néerlandais, spécialement consacré aux poitrinaires.
« Elle restait constamment au lit, vomissait du sang, avait perdu <piarante-huit livres de son poids et remplissait son crachoir de pus. Elle ne gardait, du reste, aucune nourriture : c’était la phtisie à la dernière période. »
On le voit, les deux descriptions se valent. Le récit de Zola
LKS l’OlTUlNAIllKS
n’ajoulc rien aux lésions observées; que le roman.
riiisloirc vraie csl aussi sombre
La guérison
« A la piscine, la érrieoife pleurait à chaudes larmes, parce qu’on ne voulait pas la baigner.
« C’était un véritable scpielette crachant du sang : Or, la tremper dans l’eau, c’était le miracle ou la mort; et devant une telle alternative, on pouvait hésiter. INIais la Grivotte, elle, n’hésitait pas; elle racontait ([u’elle avait dù insister, supplier, sangloter, pour qu’on se décidât enfin à la prendre et à la baigner.
« La sainte Vierge prouva que Marie Lebranchu avait eu raison d’insister.
« Elle n’était pas plongée dans l’eau glacée depuis trois minutes, avec son enrouement de phtisique, ipi’elle avait senti les forces lui revenir comme un grand coup de fouet qui lui cinglait tout le corps.
« Je suis guérie, disait-elle, je suis guérie!...
« Elle était méconnaissable: droite, élancée, les joues en feu, les yeux étincelants, avec une volonté et une joie de vivre qui la soulevait. » {7jo\sl, passim.)
Le registre des médecins nous dit : « Au sortir de la première immersion dans la piscine, le samedi 20 août, Marie Lebrandiii vient au Bureau des constatations. On l’examine avec soin, et l’on ne trouve dans sa poitrine ni râles, ni souille, ni matité, pas la plus petite trace de lésion dans le poumon. On l’examine de nouveau, le lendemain 21. L’ancienne malade ne tousse pas, ne crache
I,KS GRANDES GUERISONS DK LOURDES
pas et mange avec appétit. Chaf[ue jour, jusipi’à son départ, on constate (pic la guérison se maintiendra parfaitement liien. »
Où les auteurs se divisent
Jus([u’ici, l’accord existe pour la maladie et la guérison : La Grivotte est poitrinaire au dernier degré ; elle guérit dans la piscine. Le romancier qui a été témoin de cette transformation, va nous expliquer comment elle a pu se produire.
(( Savons-nous, nous dit Zola, si, dans certaines circonstances, un bain glacé ne peut pas sauver un phtisique? Peut-on parler au nom des lois absolues de la science? Où sont ces lois en médecine? Qu’on me les montre.
« Des forces, mal étudiées encore, agissent : l’entraînement du Amyage, des prières, des canti(j[ues et surtout le souille guérisseur, la puissance inconnue (pii se dégage des foules dans la crise aiguë de la foi. » Ce (( souille guérisseur (pii se dégage des foules », c’est une trouvaille.
Malgré tout, l’explication est insuirisante ; nous sommes déjà dans l’inintelligible. Aussi, tout en admettant la guérison, Zola se venge sur le corps médical de cette concession qu’il est obligé de faire. (( Je comprends, dit-il, (pie le D‘’ Bonamy appelle les médecins du monde entier pour A-éritier scs miracles; plus il y aurait de médecins, moins la Aérité se ferait. »
Il n’est pas tendre pour la profession!
Et, pour plus de précaution, il se demande si cette phtisie ne pouvait pas être nerveuse, et si cette guérison, plus apparente (pic réelle, n’était pas Feifet d’une commotion momentanée.
Ici, le problème se compli(pie; il est plus facile de comprendre (pi'avec des cavernes cicatrisées et des lésions éteintes, la malade ait pu retrouver ses forces (pie de nous la montrer en pleine santé, avec des poumons à moitié détruits. Ni pour un jour, ni pour une heure, vous ne ferez lever une poitrinaire agonisante, brûlée par la lièvre ; vous ne pourrez lui faire suivre pendant (piatre heures, une procession de nuit, la faire asseoir à une table bien servie et