‹ Les grandes guérisons de LourdesChapitre 33 sur 88 · JEANNE GASTEAU · texte numérisé non relu

JEANNE GASTEAU

Mal de Pott

Jeanne liabile sur la place des Pclils-Pères. en l’ace de l’église, à l’oinbre pour ainsi dire du sanctuaire. Couchée depuis de longs mois, elle avait fait placer son lit auprès de la croisée, alin de pouvoir suivre le mouvement ininterrompu des üdèles. Son regard arrivait jusque sur le seuil de l’édilice ; de là, elle s’unissait à toutes les prières, elle suivait par la pensée toutes les cérémonies.

Les habitués de Notre-Dame des Victoires ont remarqué bien souvent cette jeune lille, toujours couchée à la même place, derrière cette croisée, les traits creusés par la lièvre, le regard brillant qui portait l’empreinte de la soulfrance et de la maladie.

Elle était bien l’image de ces jeunes poitrinaires que la mort a touchées de son aile, et qui s’acheminent d’un pas plus ou moins rapide vers le terme fatal.

Jeanne, à peine âgée de dix-sept ans, était malade depuis cinq ans. C’est en 1887, l’année de sa première communion, qu’elle ressentit les premières atteintes de son mal.

Le médecin reconnut une déviation déjà très prononcée de la taille ; il conseilla l’usage de corsets avec tuteurs en fer sous les bras.

Mais cette déviation n’était que la conséquence d’un travail plus profond qui se fyisait dans son organisme : cette jeune lille portait en elle tous les germes d’une affection tuberculeuse, qui devait se généraliser dans la suite.

Le père de Jeanne était mort jeune, d’une maladie de langueur (pii avait retenti sur la poitrine; les enfants paraissaient avoir hérité du tempérament de leur père. Jeanne plus encore (pie son frère et sa S(eur, semlilait porter le poids de cette hérédité fâcheuse.

Sa s(L'ur aillée avait eu une enfance dillicilc, sa taille s’était également déviée, mais, plus tard, sa santé s’était fortifiée, elle avait pu

:\IAL DE l'OTT

onlrei' clicz les Frcineiscuiiies et snppoi'lcr les laligues de la vie de eomiminaiüé.

Gasleau, resiée veuve avee (rois enlanls, avait dû liquider sa maison de eommeree dans des eoiidi lions onéreuses et s’élait retirée àNeuilly. Klle avait faitappeler le D' Tlmvien, pour soigner sa lille.

Le mal s’était aggravé, la déviation de la taille était si prononeée que tout le eorps était rejeté d’uneoté; une lianche remontait très haut, nue Jambe était beaucoup plus courte que l’autre. Dans ces conditions, la marche était à peu près impossible.

Pour rétablir ré({uilil)re, le docteur suspend la jeune üllc par la tète et les épaules, et moule sou corps dans un vêtement de plâtre.

Cet appareil doit rester en place deux ou trois mois, pour être appli(pié de nouveau dans les mêmes conditions. Pendant trois ans, les corsets se succèdent et sont remis avec tout le soin possil)le.

Vains ell’orts: rinlirmité progresse toujours. Bien plus, il survient une complication plus grave. Au niveau des reins, la colonne vertébrale est douloureuse, sensible au moindre choc; un abcès correspondant à cette région ne tarde pas à se former et à faire saillie dans le flanc droit. C’est une tuberculisation des vertèbres, un mal de Pott qui vient assombrir singulièrement la situation.

Gasteau a quitté Nenilly pour venir se üxer à Paris dans le logement (pi’elle occupe encore aujourd’hui. Sa lille ne mange plus, elle a constamment de la lièvre avec des redoublements très marqués; la présence de l’abcès a déterminé un développement considérable dans le côté, les moulages en plâtre ne peuvent plus être supportés. C’est à ce moment que la poitrine se prend ; on trouve dans les sommets des poumons des lésions évidentes. A Paris, le 1)*' Menessier succède au D^' Thuvicn.

Nous sommes au mois de novembre 1891 : la malade s’alite pour ne plus se relever. Le médecin fera ])icn ([uelques tentatives pour la faire sortir du lit, mais la jeune lille ne peut se tenir debout, elle met un ({uart d’heure pour aller d’un lit à l’autre ; elle est doublée en arc de cercle, il faut la soutenir des deux côtés. On essaye de l’alimenter, mais sans résultat ; chaque jour elle s’alfaiblit davantage'.

I,KS OHANDES GUKIUSON.S DE EOUEDES

Au mois de juin, on appelle un spéeialisle ; celui-ci traite Jeanne Gastean Iranchemcnt comme une poitrinaire ; il lui fait des injections de i^aïacoL

Les injections n’ont pas plus de succès que les autres traitements. L’abcès, qui part du niveau des reinset descend dans le flanc droit, devient saillant ; à son niveau, le son est absolument mat, la paroi est épaissie, infiltrée.

Les médecins s’apprêtent à faire une ponction dans cet abcès,

mais l’état de la malade est si misérable qu’ils conseillent à la famille de la faire transporter à l’hôpital Saint-Joseph, pour pratiquer cette opération.

En suivant la marche progressive de cette maladie, il n’est pas possible de conserver des doutes sur sa nature, sur son issue fatale et prochaine.

Voilà une fille d’un tempérament très faible, avec une déviation de la taille qui l’a réduite à un état d’inlirmité déplorable.

Vers fàge de seize ans, les vertèbres déviées deviennent tuberculeuses : c’est le mal de Pott avec les abcès qui en découlent. La poitrine se prend, il y a de la toux, des lésions dans les poumons. La jeune fille cesse de manger, la lièvre la consume, depuis huit ou dix mois elle ne quitte pas le lit.

Le 1)‘ Menessier a nettement caractérisé cette situation dans un certilicat annexé au dossier.

Dans un long entretien que j’ai eu avec lui, il a précisé, plus encore que dans son cerlificat, tout ce qu’il avait constaté. Il insiste sur la lésion du poumon, sur les symptômes du mal de Polt, sur cet abcès par congestion (ju’il sentait si bien sous son doigt et qu’il a été tenté à plusieurs reprises de ponctionner.

Jeanne Gastean.

lUAL DK rOTT

Il n’cst pas nécessaire d’ètre médecin pour comprendre Ionie la £?ravilé de celle silnalion. Jeanne est venue au monde avec des anlécédents taelicux du côlédeson père. A vingl mois, elle a eu une méningile des plus graves : depuis cinq ans, elle snbit des conditions de déchéance (pie rien ne peut enrayer, elle lait des tubercules dans tous ses tissus. Elle descend rapidement une pente latale, ce n’est plus qu’une question de mois ou de jours. Il ne faut plus parler de guérisou ; une tuberculisati(3n aiguë, générale, ([ui envahit à la fois le système osseux et le poumon, ne peut s’arrêter dans sa marche.

Le pèlerinage. — La guérison.

Dans ces conditions, Jeanne tourne sa pensée vers Notre-Dame de Lourdes. Dansla famille Gasteau, on avait une piété tendre pour la sainte Vierge. La mère avait voué tous ses enfants au bleujus(pi’à l’àgede sept ans. Pour Jeanne, elle avait fait plus encore, ellel’avait consacrée, à quatre ans, tout spécialement à la sainte Vierge, et, toute sa vie, elle devait porter la livrée de Marie. INI. Gasteau père était un bon catholique, et, dans les dernières années de sa vie, il avait donné à ses enfants une très belle statue de Notre-Dame de Lourdes. J’ai vu cette statue sur la cheminée, entourée de Heurs, bien évidemment l’olijet des soins pieux de toute la famille.

La piété trouvait, dans tous ces cœurs, si éprouvés par la souffrance et le malheur, un terrain de choix.

Jeanne s’était fait inscrire parmi les malades du pèlerinage national, et le moment du départ approchait. Mais comment transporter à une telle distance une malade si faillie, qui ne prenait à peu près rien, avec une fièvre continue et des souffrances que le moindre choc rendait intolérables?

L’entreprise était téméraire.

Jeanne avait une confiance sans bornes, elle était certaine de guérir à Lourdes, et rien ne l’aurait retenue.

On la conduit au chemin de fer avec mille précautions, dans une

LKS GRANDES flTIERlSOXS DE EOTJRDES

voiture, au pas, el en suivani les rues au pavage le plus doux et le plus régulier.

Dans le chemin de fer, il faut subir les conditions communes; les chocs, les trépidations retentissent douloureusement dans ce corps si endolori. Pendant tout le voyage, qui dure trois jours, la malade ne prend guère qu’un demi-litre de bouillon. Comment a-t-elle pu arriver vivante? lüUe aurait dù mourir cent fois pendant le trajet.

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Malades à la grotte.

Enfin, le samedi 20 août, au matin, nous sommes au port : voilà Lourdes!

De la gare, la malade est portée sur un lirancard directement à la Grotte. Elle fait la sainte communion, elle est à jeun, elle n’a presque rien pris pendant tout le voyage.

De la Grotte, elle va prendre sa place à l’hôpital des Sept-Douleurs, salle du Sacré-Cœur. C’est le premier moment de repos ou d’arrêt depuis trois jours.

Vers les trois lieurcs de l’apres-midi, Jeanne est portée à la piscine, mais elle est si faible (pi’ellc s’évanouit dans l’eau; elle sort du bain plus malade encore, si c’est possible.

MAL DE POTT

C’est riicui'c (le la procession du Saint-Sacrement. Les malades sont à leur place, groupés sur le passage qu’elle doit suivre. Sur la première ligne, les brancards où sont couchés les grands malades, (piekiues petites voilures disséminées çà et là.

Derrière les brancards, assis, à genoux, appuyés sur leurs bécpiilles, les paralytiques, les infirmes, toute la série des plaies et des tumeurs blanclies. Enfin les parents, les amis immobiles, anxieux, forment une haie épaisse, impénétrable, qui s’étend depuis la Grotte jusqu’aux arcades du Rosaire, et depuis le Gave jusqu’au rocher.

Un grand silence règne dans cette multitude, les malades attendent dans un recueillement profond ce moment solennel, si longtemps désiré.

Quels seront les heureux privilégiés, ceux que la main de Dieu va soulever sur leur couche et faire marcher triomphants et transformés au milieu de son cortège?

Jamais prince ou roi n’entendit sur son passage semblables acclamations, prières aussi ardentes. Mais jamais prince n’eut un pareil pouvoir, ne fut aussi accessible, aussi compatissant pour les malades et les déshérités.

Ce moment d’attente est imposant, grandiose. Lorsque le Saint- Sacrement apparaît, tous les fronts se découvrent, on fléchit les genoux, un frisson parcourt la foule, les acclamations retentissent, le ciel parait se mettre en communication directe avec la terre.

Jeanne arrive en retard au sortir des piscines, portée sur son matelas.

On a quelque peine à lui trouver une place dans le troisième ou quatrième rang. Elle est là avec sa robe bleue et son ruban d’Enfant de Marie, plus pâle encore si c’est possible, sans mouvement, sans paroles.

Le Saint-Sacrement approche; Jeanne soulève un peu la tète,

GUliniSONS DE LOUnDES Al

elle enlr’ouvre les yeux; sa mère veut la relever. « Laissez-moi, » lui (lit-elle.

Cependant, elle lait eneore un effort, elle se soulève lentement, elle parvient à se mettre sur son séant pendant que l’on donne la bénédiction à la Grotte.

Le Saint-Sacrement traverse de nouveau les rangs des malades. « Alors, nous dit-elle, j’entends une voix intérieure (pii me dit : Lève-toi! Lève-toi! Des fourmillements parcourent tous mes membres comme une llamme, et aussitôt Je sens un calme absolu.

« Cette douleur sans trêve que je ressentais dans le flanc a subitement disparu, ce côté si tendu, si volumineux s’est affaissé brusquement: je me redresse sur mon matelas, et je traverse aisément tous les rangs des brancards qui étaient au devant de moi. Je me dirige vers la Grotte.

(( INIa mère avait un moment détourné la tète, elle regardait une jeune poitrinaire, qui nous avait beaucoup intéressées pendant le voyage, qui se levait de son côté et suivait le Saint-Sacrement.

(( En reportant les yeux sur mon matelas, elle le voit vide; une émotion indicible la saisit. Elle m’aperçoit bientôt marchant libre, agile, les vêtements à peine attachés, au milieu des malades, elle me rejoint dans la direction de la Grotte.

« Je me mets à genoux, les bras en croix, je reste une demi-heure en prières, je ne ressens aucune fatigue, et cependant, après ce voyage de trois jours, je n’ai encore pris aucun repos et à peine quelques gouttes de bouillon. »

Une force inconnue la soutenait, une joie sans bornes l’inondait. Elle voyait sa Vierge bien-aimée, elle conversait avec elle.

Qui pourra nous traduire les accents de reconnaissance et d’amour qui de son c(eur montaient vers le ciel? Qui nous dira les ravissements de son âme? C’est là, dans cette prière, dans cette première etfusion, que la pensée d’une vocation religieuse s’est présentée à son esprit, et cette pensée remplira désormais sa vie tout entière.

En recueillant de sa bouche le souvenir ineffaçable de ces instants solennels, je comprenais cpi’il est des sentiments ipii ne peuvent

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