GUÉRIE LE 8 SEPTEMBRE
Les premières atteintes du mal dont souffrait M"® Jeanne Tulasne datent du mois de juin 189a. Elle éprouvait des douleurs sourdes que l’on prit d’abord pour des douleurs névralgiques ou rhumatismales, et qui allaient s’aggravant de jour en jour.
Au mois d’aoùt, on craignit une péritonite, et la jeune fille fut traitée en conséquence, sans aucun profit.
Enfin, le \f\ octobre, après avoir constaté une déviation de la colonne vertébrale et la saillie bien accusée de trois vertèbres, les médecins déclarèrent que c’était le mal de Pott. Il était urgent, disait l’im d’eux, d’enfermer la malade dans un corset plâtré, et de
(I) Nous reproduisons le récit détaillé et très émouvant fait par M. l’abbé Verger, curé de Saint-Julien, de Toui'S.
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remmener au bord de la mer. Un mois plus tard il serait trop tard, ajoutait-il; des abcès allaient se former, la jeune tille ne serait plus transportable; il fallait saisir tout de suite l’unique chance de salut qui restât !
Le corset de plâtre fut appli<pic. Au bout de six mois, devenu trop large et trop lourd, il fallut le remplacer, et c’est alors, le 21 avril i8[)6, que la jeune tille partit pour Pornic. Mais la mer, qui devait la guérir, lui fut fatale dès le début.
La malade ne retira aucun bénéfice d’un séjour de plusieurs mois au bord de la mer, qu’elle quitta plus affaiblie qu’au moment de son arrivée à Pornic,
A peine rentrés chez eux, brisés d’émotion et quasi désespérés, ^1. et M'«e Tulasne firent appeler un cinquième médecin, (pii ordonna de coucher la malade. Celle-ci, en effet, se mit au lit le 27 septembre pour ne plus se lever... qu’à Lourdes,
A partir de cette date, le mal ne fit que s’aggraver, des douleurs lancinantes dans le dos revenaient à tout instant, et dans la famille on n’avaitplus le moindre espoir.
La pauvre enfant, elle, espérait toujours, non plus dans l’art, ni dans la science des médecins, mais dans la bonté de Dieu. Elle priait la sainte Vierge de lui ménager sa guérison pour son jour de naissance, le 8 septembre. Ce jour-là, elle aurait vingt ans, et c’est à Lourdes qu’elle voulait être guérie. Telle était sa confiance que j’en étais effrayé, et que depuis cinq ou six mois, j’en fais l’aveu, j’avais cessé de la voir, en invoquant de mauvais prétextes : je ne voulais ni l’encourager, ni la décourager. J’avoue encore que j’ai hésité jusqu’au dernier moment à suivre le pèlerinage, tant je redoutais d’assister à la scène de désespoir qui, dans ma pensée, devait en être la conclusion.
Le médecin, plus autorisé que moi, opposa une défense aussi formelle que possible; on lui demanda un certificat qui n’engageait en aucune façon sa responsabilité : il le refusa; et, tout en le regrettant, je ne suis pas de ceux ({ui l’cn blâment, car au point de vue purement humain, ce voyage était une folie, et l’entreprendre, c’était braver la science ou peut-être tenter Dieu.
Cependaul, il fallait un ccrlilical; les médecins de Lourdes l’exigent et ne font aucun cas des guérisons de maladies qui ne sont ])as attestées et décrites parun membre de la Faculté. Le Lieffring, nouveau venu dans noire ville et déjà fort apprécié, fut appelé auprès de Tulasnc et, après examen, délivra le certificat demandé (i).
Le 6 septembre, de bonne heure, la jeune fille fut étendue sur un malelas et couchée dans un long panier d’osier fabriipié tout exprès, et on l’emporta sans connaissance à travers les rues de la ville jusqu’à la gare. Un de ces fanatiques, moins rares qu’on ne pense, qui ont horreur de la liberté pour les autres, se trouva sur le passage et se plaignit tout haut de la police qui n’intervenait pas ; « C’est abominable! disait-il... On la ramènera dans un cercueil. »
La jeune fille fut hissée, non sans peine, dans un compartiment de troisième classe, entourée de son père, de sa mère et de deux ou trois parentes et amies; et le lendemain nous arrivions à Lourdes, et aux premières clartés du jour on apercevait la flèche de la basilique. M"® Tulasne fut portée sur un brancard tout près de l’hôpital. Le mardi soir, on la plongea une première fois dans la piscine sans aucun résultat; le lendemain, on l’y plongea une sconde fois le matin, une troisième dans l’âprès-midi. Ms'' l’Archevêque, son vicaire général, des prêtres de Touraine, les parents et amis s’associaient aux prières que l’on faisait à haute voix devant une foule énorme. Hélas! quand la malade reparut, elle était toujours couchée sur son matelas dans le panier d’osier, et il me sembla que les visages en larmes du père et de la mère n’étaient plus
(1) Voici le certificat du docteur Lieffring :
« Tours, le 7 août 1897.
« .le soussigné, docteur en médecine, certifie queM"“ Jeanne Tulasne, âgée de vingtans, domiciliée à Tours, 8, rue Hagueueau, est .atteinte d’un mal de l*ott lomliaire, avec accidents névropatliiques dans la zone du sciatique gauclie et atrophie musculaire du membre C(jrrespondant.
« Celte malade est transportaljle à Lourdes dans les conditions d’immobilité prescrite pour son état.
« En foi de quoi, je lui ai remis ce présent certificat.
« LiEFFni.N'G, 16, rue Rapin. »
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éclairés par une aussi viv e coufiauce: seule, la jeune lille espérait toujours.
Après de nouvelles prières à la Grotte, ou l’emporta devant l’église du Rosaire, où allait passer le Saint-Sacrement au retour de la procession. Plus de cent eimpianlc malades attendaient comme elle, les uns étendus sur uii lit, les autres assis dans une petite voiture, appuyés sur leurs béquilles ou à g’enoux. La loule répétait unanimement les acclamations (pi’un prêtre, à la voix énergique et vibrante, faisait retentir le long du chemin sous le porti({ue du Rosaire : « Hosanna au Fils de David! — Seigneur, nous croyons en vous, — nous espérons en vous,
— nous vous aimons! — Seigneur, guérissez nos malades. — Faites que je voie, — faites que j’entende, — faites que je marche, etc... » Notre malade priait avec tout le monde, et attendait avec impatience le sourire du Sauveur.
J’étais là, tout près, et je déclare en toute sincérité que je n’ai jamais subi plus violente émotion. Mg^’ l’Archevè(pie portait le Saint-Sacrement ; il s’arrêta longtemps, longtemps devant la chère malade; tous les yeux, toutes les sympathies, toutes les compassions s’étaient fixés sur elle. On attendait le mot toutpuissant de Notre-Seigneur : Snrge et ambiila; mais ce mot n’avait pas encore été dit, et le Saint-Sacrement s’éloignait très lentement. Alors, ramassant toute son énergie, joignant ses mains tremblantes, cette jeune tille si timide se pencha vers Notre-Seigneur et le poursuivit, à la lettre, de ses cris : « Seigneur, faites que je marche... ; Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir, oui, vous pouviez me guérir... ; faites que je marche! »
Traduire l’accent, le geste, le feu de son regard, l’ardeur de sa supplication, je m’en sens capable. Monseigneur, tout en
bénissant les malades voisins, entendit ses eris : il se tourna de nouveau vers elle en la signalantanSainl-Saerement,et toutàeoup, sans être aidée ni soulevée par personne, la jeune lille s’assit. Alors des elameurs spontanées s’éehappèrent de toutes les lèvres : « Guérissez-la. Seigneur, guérissez-la, guérissez-la ! »
bdle était en elFet guérie. Elle voulait se lever, marelier devant la foule, et aller se prosterner aux pieds du divin Maître: mais on l’en empèeha. Tout le monde autour d’elle fondait en larmes ; un braneardier donna l’ordre de l’emmener au plus vite, et on s’empressa de la eonduire, non pas à l’iiôtel, mais à l’hôpital et dans laehapelle de l’hôpital, qui fut fermée à double tour. Plus de deux mille personnes l’avaient suivie; dans la foule se trouvaient son père et sa mère séparés d’elle, ainsi que toutes les personnes qui l’avaient aeeompagnée partout. Quand M. et IM"’® Tulasne, après beaueoup de pourparlers, entrèrent dans la ehapelle, leur fdle était debout, et elle marehait.
Je n’essayerai pas de dire l’émotion profonde de tons les témoins de la seèneque Je viens de raeonter. C’est inénarrable.
Le lendemain, jeudi, M"® Tulasne fut présentée aux médeeins qui composaient le Bureau des constatations médicales. Ces messieurs, vous pouvez m’en croire, ne sont pas enthousiastes et se tiennent habituellement dans une atmosphère des plus réfrigérantes. Il y avait là plusieurs médecins de Paris, un antre de Marseille, d’autres de je ne sais où, au total sept ou huit, dont la plupart étaient de passage et attirés par la curiosité. Le D‘ Boissarie présidait la séance. Après avoir pris connaissance des deux certificats, et interrogé la jeune lille et ses parents, il invita tous les médecins à examiner le « cas ».
L’ Archevêque d’Avignon présent, ainsi que d’autres personnages de marque, parurent fort intéressés par les discussions savantes des docteurs. — De toutes ces discussions, que je ne veux pas reproduire à cause de mon incompétence, il résultait que nous étions en présence d’un cas très rare; que les vertèbres avaient repris leur place normale, ([uc la soulfrance avait disparu, et que l’atrophie très légère de quelques muscles de la jambe ou du pied qui subsis-
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lait comme un Icmoin du mal, dispacailrail à sou lour, selon toiile ajipareuce, par les seuls ellorls de la marche.
Avant le départ, mou cher ami, j’ai eu la bonne fortune de rencontrer un des médecins chargés de l’examen ; je lui ai demandé de nouvelles explications plus à ma portée; il me les a données très aimablement, et il m’a dit en propres termes : « C'est un miracle (i). »
INI, l’abbé Verger écrivait encore :
Mon cher ami.
Tours, le 9 septembre 1898.
Je liens do bonne source et je m’empresse de vous annoncer que la guérison de Jeanne Tulasne a été otliciellement constatée, mercredi dernier, par le Bureau médical de Lourdes. II a été reconnu, après enquête, que cette jeune lille était véritablement atteinte d’une carie des vertèbres, d’un mal de Pott osseux, et (jue sa guérison devait prendre place parmi les plus importantes de l’année 1897. Voilà donc un fait acquis. Mais depuis que j’en ai raconté les principales circonstances à vos lecteurs, on m’a souvent demandé de compléter mon récit, en révélant au public un détail important qui n’a été connu que d’un petit nombre de personnes et sur lequel, à mon grand regret, j’avais dù garder le silence. J’ai beaucoup hésité, craignant de froisser des scrupules dont j’apprécie plus que personne toute la délicatesse, mais je me persuade aujourd’hui que l’intérêt de la gloire de Dieu est en cause et que je n’ai pas le droit de me taire plus longtemps. Vous me direz si j’ai tort ou raison.
Vous vous rappelez, mon cher ami, que M*'® Tulasne a été guérie, non pas dans la piscine où on l’avait plongée trois fois, mais devant l’église du Rosaire, au passage du Saint-Sacrement.
M^® l’Archevêque s’était arrêté longtemps devant elle, dans l’espoir évident que le divin Maître prononcerait le mot que tout le monde attendait et que la foule réclamait à grands cris, disant : « Guérisscz-la, Seigneur, guérissezla, guérissez-la!... » Et ce mot, Notre-Seigneur ne le disait pas.
La jeune lille tendait vers lui ses mains tremblantes, son père et sa mère fondaient en larmes, et nous, les amis de Touraine, nous avions le cœur serré. Dans l’entourage immédiat de notre archevêque, un prêtre étranger perdait patience : « Vous vous fatiguez. Monseigneur, disait-il ; les autres malades attemlent... »
El lentement, très lentement, le Saint-Sacrement s'éloigna, emportant notre dernière esperance. Seule, la pauvre malade n’était pas ébranlée, elle répétait sa prière d’une voix plus déchirante : « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir, » et la foule haletante suivait avec un intérêt passionné
(1) M"° Tulasne avait encore un al)céspar congestion dans le flanc, qui était descendu dans la cuisse; l’observation n’en fait pas mention, mais l’enquête l’a établi.
celle lutte acharnée de la foi la plus ardente et d’une confiance invincible contre la Miséricorde inlinie qui semblait ne rien vouloir entendre.
Ému jusqu'aux larmes, rArchevèque s’arrêta devant la maladelaplus proche, puis devant une autre, puis devant une troisième qu’il ne connaissait pas.
Celte troisième malade était une amie intime de la famille Tula.sne, une babile ouvrière brodeuse en tapisserie, M"’® Catay, de Tours, que la maladie avait terrassée, elle aussi, et qui, après avoir connu l’aisance, vivait péniblement de son travail et du travail de sa lille.
Presque chaque jour, la mère et la lille rendaient visite à Jeanne et l’encourageaient de leurs pieux conseils, parlant surtout de Lourdes et des
Transport des grands malades sur des brancards.
bontés de la sainte Vierge. En reconnaissance de leur affectueux dévouement, Jeanne eut l’idée de demander à son père un sacrifice d’argent qui, dans la circonstance et pour des causes que je n’ai pas à dire, était très lourd. Il s’agissait d’entraîner ses amies à Lourdes, de payer les frais du voyage, au moins pour l’une d’elles, de les héberger toutes deu.x à la Flcur-d’eau, et de s’assurer de la sorte le concours de leurs ferventes prières. Et ainsi fut fait.
M'"® Catay, touchée plus qu’on ne peut dire des attentions généreuses et délicates dont elle était l’objet, s’oublia constamment elle-même durant tout le pèlerinage et ne cessa d’implorer la guérison de sa jeune amie.
Lors donc que Monseigneur se présenta devant elle, qu’elle vit de ses yeux la sainte Hostie, sous laquelle était caché mystérieusement le divin Sauveur, Celui qui s’est engagé à ne pas laisser sans récompense le verre d’eau froide, elle ne dit qu’un mol, qu’elle réi)élail pour la centième fois ; « Mon Dieu, si
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de nous deux une seule doil guérir, que ce soit Jeanne!... » El. de fait, à ce luoiueul précis, Jeanne lui iuslanlauéiuenl guérie. rArclievèque, qui eulcudail ses cris, s’élait tourné vers elle avec l’oslensoir, et lout à coup, secouée de la tète aux pieds })ar un l'risson violent, la jeune fille s’était assise toute seule, de son propre mouvement, et disait à sa mère ; «Je suis guérie, maman; je ncsoull're i)lus, je veux me lever. »
Vous savez le reste, mon cher ami, et maintenant vous savez lout. La guérison de M““ Tulasne a été la récompense d’un acte de charité, et vous estimerez sans doute avec moi que cet acte de charité est la clef du miracle. Veuillez agréer, etc.
P. Veugeu, curé de Saint- Julien.