L’ULCÈRE DE L’ESTOMAC
Marie JarlancL — Sœur Iluberline. — Sœur Marie-Stéphanie. — Sarah Arter. Moyenne des guérisons observées à Lourdes.
ous voyons souvent guérir à Lourdes des malades atteints d’uleères de l’estomac.
L’ulcère de l’estomac est une maladie peu commune. Le D^' Gilles de la Tourette a voulu dresser le bilan de tous les cas qui se trouvaient dans les hôpitaux de Paris, du i5 mars au i5 avril 1894.
Sur 4>70^ malades, il y avait 18 cas d’ulcères de l’estomac; i3 femmes et 5 hommes. A Lourdes, le champ de nos observations est à peu près le même; la série de nos grands pèlerinages se déroule surtout pendant un mois, et pendant ce mois, nous avons trois ou quatre mille malades. Dans ces conditions, nous devons avoir quinze ou seize malades, atteints d’ulcères de l’estomac.
Si nous constatons chaque année sept à huit guérisons, la moitié de ces malades guériraient donc à Lourdes. Dans les hôpitaux, il n’est pas question de guérison, surtout par des procédés aussi rapides.
En 1890, nous avions six femmes et deux hommes guéris.
Parmi les malades des hôpitaux, dix étaient des alcooliques, et
LES GUANDES (U’EIUSONS DE LOURDES
six, (les nerveux; mais l’origine nerveuse ne change pas grand’chose à la gravilé de la maladie. Le D‘‘ Rendu fait observer qu’une de ses malades, à la suite d’une frayeur, fut atteinte d’un ulcère de l’csiomac d’origine nerveuse; il n’en survint pas moins une hémorragie et une perforation suivie de mort.
Ainsi donc, nerveux ou non, ruleèrc de l’estomac est également rebelle à tous les traitements et funeste dans ses consé([uences.
L’ulcère de l’estomac est entretenu par une plaie; on a tout essayé pour la guérir : on ouvre vainement l’estomac de ces malades pour coudre la plaie, on ne réussit pas; les conditions générales sont déploral)les. Après plusieurs années de soins inutiles, la résistance est à bout, la mort imminente, et c’est alors que, dans un bain d’eau froide, parfois pendant une prière, la vie revient à flot dans un corps épuisé; l’estomac, qu’une goutte d’eau mettait en convulsion, digère les mets les plus indigestes; au bout de quelques jours, nous observons des reprises de vingt-cinq livres chez des malades qui n’étaient que des cadavres.
Jamais semblables résultats ne seront constatés dans les hôpitaux, car nous avons ici une sorte de résurrection, et la main de l’homme n’a pas une puissance créatrice et ne peut que seconder les efforts de la nature. Dans les longues maladies, la convalescence est une loi qu’il faut subir.
Nous avons une plaie instantanément guérie, et les dernières découvertes de la photographie nous permettront peut-être d’en établir la démonstration matérielle et visible.
Pour donner à notre étude sur les maladies de l’estomac tout l’intérêt (pi’elle conq)orte, nous allons rappeler ici les principales observations publiées dans les Annalea : Sœur Marie-Stéphanie, d’Auteuil, Sœur Hubertine, Marie Jarland, etc. Ces malades étaient absolument exsangues, é[)uisécs par des hémorragies abondantes; il aurait fallu des mois et des années pour réparer les désordres causés par ces grandes pertes de sang; il aurait fallu leur infuser un sang nouveau, et je ne crois pas (pi’il vienne jamais à l'esprit de personne de remplacer la transfusion i)ar des etfets de suggestion; ces malades étaient épuisées par une inanition portée à son
t/ülckrk de l’esto^lvc
l'xlrème limite, et pour eHaccr les désordres causés par uuc maladie aussi loug'ue, il lallail rcl'aire leurs tissus par une alimeulatiou lente et i)rogressive. Toutes ecs moditieatious instantanées sont au-dessus <les eirorts de la nature.
A côté de ces grands enseignements, que signitient les expérienees <le nos cliniques, véritables jeux d’enfants! On place un pain à cacheter dans la main d’une malade, on lui persuade que c’est un vésicatoire, au bout de (pielqucs heures, survient une rougeur, une vésication légère; voilà les stigmatisés de la science; on ne peut même elfaecr à volonté ces congestions superficielles, car l’instantanéité, disons-nous, n’est jamais dans le domaine de la nature. Dans les hôpitaux, le tiers des malades atteints d’ulcères de l’estomac meurt, les autres restent le plus souvent valétudinaires toute leur vie; à Lourdes, ces mêmes malades guérissent dans une proportion de cinquante pour cent, et ces guérisons sont instantanées, complètes et sans rechute.
LKS GUANDICS GUKHISONS DE LOURDES
MARIE JARLANÜ
Elle avale par erreur de l’acide sulfurique. — La maladie
dure seize ans.
« En 1873, Marie Jarlaml avait trente et un ans. C’était une femme robuste, élevée à la eampagne, occupée dans son enfance aux Iravaiix des champs. Elle n’avait jamais été malade; elle était meme dans des conditions de santé au-dessus de la moyenne. Domestique chez M. de Lavelle, président du tribunal de Sarlat, elle est restée dix-sept ou dix-huit ans dans cette maison, jusqu’à la mort de son maître.
« Au mois de mars de l'année 1878, Marie Jarland boit, par erreur, un verre d’eau de cuivre étendu dans du bouillon, c’està-dire environ 35 grammes d’acide sulfurique dilué. Elle ressent aussitôt une grande amertume, une chaleur brûlante dans l’estomac; mais elle ne vomit pas. Le lendemain, elle éprouve une fatigue générale, des douleurs de courbature dans les membres. Au bout d’un mois, les vomissements se déclarent, elle rejette deux ou trois fois par jour scs aliments.
« Il se fait autour des parties plus profondément atteintes un travail de destruction qui pénètre jusqu’aux vaisseaux et entraîne des hémorragies abondantes.
« Dans le cours des trois premières années, elle a vingt-neuf vomissements de sang noir, coagulé, qu’elle rejette par pleines cuvettes. Au bout de trois ans, les hémorragies cessent. Il semble que la cicatrisation tend à se faire. Mais l’économie a été trop ébranlée pour que ce travail aboutisse à uue réparation complète. L’estomac ne peut reprendre ses fonctions. La digestion est très dillicilc. Les vomissements continuent ; le lait seul peut être supporté en petite quantité.
« Jus(pi’à son pèlerinage à Lourdes, en 1887, c’est-à-dire pendant (piatorzc ans, INIarie Jarland va rester dans ces conditions misé-
L ULCKRK DE L ESTOMAC
râbles. Ou sent, au niveau de l’estoiuae et de la grande eourbure, une luiueur volumineuse, douloureuse, soulevée par les artères profondes de la région.
« Quelques médecins prononcent le mot de « squirrc » ou de « cancer». Évidemment, il s’est formé, autour des points ulcérés, une zone inllammafoire qui épaissit les tissus et forme une tuméfaction visible.
La douleur est si vive en ce point que la malade ne peut serrer ou rattacher ses vêtements, et que toute pression est insupportable.
« Elle a été soignée par trois médecins, par le Nave, par le Sarrazin et par moi.
Je l’ai vue pendant bien des années, alors qu’elle avait ces hémorragies si abondantes, que rien ne pouvait arrêter. J’avais porté le diagnostic d’ulcère simple de l’estomac. Sans trouver les traces d’une affection organique, je ne savais pas quel serait le terme d’une maladie aussi grave. Le D>- Sarrazin, qui l’a so’-gnée en dernier beu, alors qu’on trouvait une tumeur volumineuse, a du concevoir des craintes sérieuses. La pensée d’une lésion organique s’est présentée à son esprit.
T.KS (JUANDES GUEIUSONS DE LOTDmiCS
li()0
« Pciulanl les (jualic ou eiii(j[ derniers mois qui préeédèrenl son voyage à Imurdes, l’élal de notre malade s’edait sensiblement aggravé. La tumeur de l’estomac était devenue plus sensible. Marie ne se nourrissait qu’avec un demi-litre de lait. Le jour de son départ, elle ne put rien prendre. Elle lit le voyage à peu près à jeun, aussi, sa faiblesse était telle qu’elle avait des syncopes continuelles.
« Le 26 septembre, elle arrive à Lourdes, à sept heures du matin. Après avoir entendu la messe à la Grotte, elle prend un bain de piscine, sans aucun résultat; un second le soir. Le matin du 27, troisième bain; elle n’éprouve aucune amélioration.
« Le soir, à cinq heures, dernier bain; dans la piscine, une secousse violente se fait sentir à l’estomac. En sortant, elle né trouve plus trace de sa tumeur. Elle s’habille, elle peut resserrer sa robe, sans gène, sans souffrance. >
« A peine dans le train, à huit heures du soir, le même Jour, elle éprouve une sensation de faim irrésistible, qu’elle n’avait pas ressentie depuis bien des années. Elle mange une aile de poulet. Dans la nuit, elle boit un litre de lait. Le matin, à cinq heures, à la gare de Bordeaux, elle prend une tasse de chocolat.
« Cet estomac, malade depuis quatorze ans, dont la muqueuse était ulcérée, les parois enflammées, hypertrophiées, avait retrouvé, en un instant, l’intégrité de son jeu et la souplesse de son tissu. Depuis le27 septembre, depuis le bain de piscine pris à cinq heures du soir, il n’y a pas eu le moindre faux pas dans cet organisme.
« Instantanée, la guérison est restée complète et sans rechute. »
Cet estomac avait été brûlé profondément. Sans doute, une lésion traumatique peut devenir l’occasion de complications nerveuses qui se greffent sur elle. Mais alors, le tempérament des malades doit nous renseigner.
Sur ce point, nous ne pouvons avoir de doute. Voilà une robuste tille de la campagne (pu, dans tout le cours de son existence, n’a pas présenté un seul trouble nerveux, cpii n’a, dans ses antécédents, aucune tare héréditaire. Pour admettre <pie, pendant quatorze aus, tous les accidents observés appartiennent à une prédisposition
l’ulckhe de i/eSTO^[AC
lUM'vouse, il laudraiL ([lie celle dialhcse eût élc bien soinnoleide, bien eachée jns{[ue-là.
Marie Jarland esl, à riieine aeluelle, à mon service. Je peux l’étudier et l’observer cliacpie jour. Je ne trouve chez elle aucune prédisposition nerveuse, et je ne puis admettre (pie le verre d’acide • suHuriipie a été l’éliiicellc (pu aprovo(piéun tel incendie ; je ne puis admetlrc cette thèse sans aucune preuve, pour donner satisfaction à une doctrine, à une théorie préconçues. La chose n’est pas sérieuse.
()uand nous écrivons l’histoire d’un malade dans un luipilal, d’un client cpie nous rencontrons sur notre route, nous pouvons faire une étude cliui({ue, mais cpie d’incounus devant nous! Antécédents, caractère, tempérament, tout nous est étranger. C’est avec des notes de convention et sur des données générales que nous traçons le récit de la maladie et de la guérison.
Dans l’observation de Marie Jarland, tous les détails sont personnels. C’est une histoire vivante, une photographie d’une ressemblance alisolue. Tous les éléments sont faciles à grouper. Son intelligence, sa vie morale ont pu se développer lentement et sans secousse, dans un milieu où les occupations matérielles occupent la plus grande place. Le système nerveux se fortifie, s’écjuilibre à l’aliri de ces commotions (pii usent, dans les villes, les jeunes organisations.
Dans son cœur, la piété se développe sans ellbrt. Elle a une dévotion particulière pour la Vierge de Lourdes. Avant de pouvoir visiter la Grotte, elle a souvent fait le pèlerinage spirituel.
A Lourdes, sans impatience du résultat, mais sans découragement, elle prend quatre bains de piscine. Ce n’est (pic dans le train, au retour, ({ii’elle a la certitude de sa guérison.
11 est facile d’écrire l’histoire de ces malades. C’est à nos côtés et sous nos yeux que leur vie s’écoule. Nous pouvons, par une longue étude, redresser nos jugements et nous mettre à l’abri de toute surprise.
LES GH AN DES GUEUïSONS DE LOURDES
SOEUR IIÜBERTINE
Les pèlerins belges ol)tenaient, le 8 septembre i8t)3, une iinpor- ‘ tante faveur : une de leurs malades avait trouvé, le matin, dans la piscine, une guérison instantanée et complète.
Sœur Hubertine, de la Congrégation du Très-Saint-Sauveur, était arrivée dans le plus triste état.
Son médecin, le D*’ Klein, déclare « que cette jeune Sœur, depuis plus de trois ans, ne peut supporter aucune nourriture; le lait meme, avec la glace, provoque des vomissements : ces vomissements contiennent souvent du sang noir en grande quantité. » Un jour, dans une crise plus violente, la Sœur a rendu deux cuvettes de sang. On a cru la perdre; son pouls était imperceptible. Elle a reçu rcxtrcme-ouction.
Tous les médicaments ont été essayés et sont restés sans effet : lavage de l’estomac, cocaïne, morphine, même l’hypnotisme, qui, du reste, n’a pas eu de prise sur elle.
Le médecin ajoute : « Le caractère de Sœur Hubertine, que j’ai étudié pendant deux ans, exclut toute hypothèse de maladie nerveuse; il s’agit bien d’une maladie organique, d’un ulcère de l’estomac, ainsi que le prouvent la quantité de sang qui a été rendu, sa couleur noire et la gravité de tous les symptômes. »
Dans cet intervalle, il y a eu des alternatives diverses, mais jamais d’arret, et la Sœur est restée quatorze mois sans quitter le lit.
Elle a consulté les médecins de la Faculté de l’Etat de Liège, ceux de Roubaix et d’Epinal; tous ont été unanimes; ils ont reconnu un ulcère de l’estomac.
C’est une maladie bien cruelle (pie l’iilcèrc de l’estomac. Les malheureux (pii en sont atteints voient leurs forces s’en aller chaque jour : c’est une agonie lente, contre laquelle on ne peut rien, cl (pii semble inévitablement les conduire vers une issue lïitale. Parfois, une hémorragie foudroyante entraîne la mort subite. C’est la faim
l’uixkre de l’estomac
avec toutes ses tortuees ; le lait lui-mèine augiucnte les soutFranccs, et rcstomac ulcéré se révolte au moindre contact.
Dans ces conditions, le voyag'cdc la Sœur avait été bien pénible. Pendant sa durée (deux jours et demi environ), elle avait lunnecté ses lèvres avec du lait et de la glace; c’est à peine si elle en avait pris un verre durant tout le trajet.
Elle arrive exténuée à riiôpital, le jeudi soir; et, le lendemain matin, 8 septembre, elle est reprise de ses vomissements habituels: elle rend une quantité notabledc sang.
On la porte à la Grotte; la Sœur n’a pas la consolation de taire la sainte communion : avec ses vomissements, la chose est impossible; de la Grotte on la conduit à la piscine. Elle se prête à tout, elle a contiance qu’elle va guérir.
A peine dans l’eau, une violente contraction l’étreint, il semble que son estomac se déchire ; un frisson la secoue dans tout son être, et puis, aussitôt, le calme se fait.
La Sœur reprend sa voiture et rentre à l’hôpital. I.à, sans hésiter, elle prend un bol de lait chaud; il y avait deux ans qu’elle n’en avait pas pris autant. Son estomac le supporte. Bien plus, elle éprouve la sensation de la faim, sensation qui lui était depuis si longtemps inconnue. A midi, elle prend place à la table commune, elle mange de la soupe, deux portions de haricots, trois pêches, du pain en quantité, elle boit du vin et du café.
Elle sort à pied, elle va et vient toute la journée; mais, à quatre heures, poussée par la faim, elle rentre à l’hôpital pour prendre un bol de café au lait. Le soir, au souper, pommes de terre et fruits comme le matin (i). La Sœur suit la procession aux llambeaux dans
Sœur Hubertine.
(1) C’était un Tendredi; la Sœur veut observer rabstinence.
],KS (JHANDKS (iUKHISONS DE I-OUHDES
loul sou parcours, cl, à dix heures, avaul de se couelicr, ellemau^e encore nu paiu d’épiees, uu œuf frais et boit uu verre de vin.
Ou croit rêver eu culeudaul le récit d’une pareille Iranslbriualiou: mais e’est bien sou estomae, (pii, le malin, rejelait du sau^à llols, ([ui suivant les médecins, n’était qu’une jilaie qui subitement, a retrouvé la tolérance la plus eomplèle. Cet estomac, si ou avait pu l’ouvrir, ou aurait trouvé sa surface ulcérée et saignante. Qu’étaient devenues toutes ees lésions?
La médecine peut-elle expliquer des modilicalions si profondes et si instantanées?
Sœur Hubertine appartient à une famille nombreuse. Ils étaient onze enfants, ils sont encore sept. Elle avait une robuste constitution qu’elle a usée au service des malades. Elle a passé, pendant un an, toutes les nuits auprès d’un malheureux prêtre, dormant à peine une ou deux heures par jour. C’est là ([u’une Iluxion de poitrine est venue l’arrêter, c’est là que sa maladie d’estomac a pris naissance.
Dans sa congrégation, les Sœurs sont constamment auprès des malades et passent une nuit sur deux. Aussi, la religieuse ({ui l’accompagne nous dit : « Nous mourons jeunes dans notre communauté. »
La Sœur Hubertine n’a consenti à prendre du repos que lors- ([u’elle a été alisolument à bout. A ce point, rien n’a pu la relever. Tous les remèdes ont été inutiles, et sa vie, disons-nous, n’était plus qu’une lente agonie.
Elle est restée six mois sans pouvoir faire la sainte communion. Et, plus tard, c’était en viatique qu’elle la recevait : elle ne pouvait avaler qu’une très faible parcelle de la sainte hostie. Elle était donc privée à la fois de la nourriture spirituelle et corporelle.
La Sœur avait la certitude <pi’elle serait guérie à Lourdes ; elle buvait de l’eau de la Grotte, et, dans ces longs mois où toute espérance lui faisait défaut, sa pensée était sans cesse au pied du rocher.
Elle n’avait jamais demandé de venir à Lourdes. Les religieuses^ du Sauveur aecompaguent souvent les pèlerinages alsaeicnslorrains, mais elles ne viennent jamais pour un motif personneL
I/ULCKIIE DE l’estomac
Sœm‘ lluherlinc, pourroslei* lulèlc à s;i règle, avail repoussé loules les proposilions qu’on lui avail lailes dans ce sens. C’est à son insu ({u’on l'a lait inscrire parmi les malades du pèlerinage belge, et c’est par obéissance ([u’elle est venue.
Le médecin, qui l’inlcrrogeait hier, lui disait:
« Qn’avez-vons promis pour obtenir votre guérison?
— Mais rien, répond la Sœur. Nous n’avons pas le droit de promettre, puisque nous ne possédons rien. » Et, pressée davantage, elle ajoutait : « Je demanderai peut-être à ma supérieure la permission de mettre une plaque pour rappeler la date de ce grand jour.
— Pourquoi avez-vous demandé votre guérison ?
— Mais, pour pouvoir reprendre ma place auprès de mes malades et pour leur rapporter de Lourdes une impression salutaire. Souvent nous soignons des incrédules, des hommes qui ont perdu toute foi, et nous avons beaucoup de peine à leur faire accepter les derniers sacrements ; quand ils sauront que j’ai été guérie à Lourdes, ils ne résisteront plus. »
Comme nous sommes loin des motifs humains qui guident d’ordinaire notre conduite et inspirent nos prières!
C’est dans l’exercice de la charité que la Sœur a pris sa maladie, et c’est pour reprendre l’exercice de la charité, pour la rendre plus ellicace qu’elle demande sa guérison !
Cette religieuse a trouvé la voie droite et sûre qui devait la conduire à la guérison. Elle l’a trouvée, au jour et à l’heure voulus, elle l’a trouvée instantanée et complète. C’est une sorte de résurrection (pii s’est accomplie en elle.
La Sœur a pris sa place, le jour meme, à la piscine : elle a baigné les malades, elle a été rendue à sa vocation.
Si vous ax iez voulu la voir, il aurait fallu la chercher parmi les llospilalièrcs les plus vaillantes et les plus actives. Elle était là, telle (pie vous l’auriez vue il y a trois ou quatre ans, avant que la maladie et la soulfrance l’eussent courbée sous leurs cruelles étreintes.
Je devais revoir la Sœur à Roubaix six ans après. Le 3 décembre iSqj), je faisais une conférence dans cette ville, en cherchant les
LKS (niANDES GUERISONS DE LOURDES
anciennes inii-acnlécs de la région, le nom de Sœur Hubertine lut prononcé. « Elle est ici, me dit-on, sœur garde-malade tonjoursen bonne santé, » etle soir jela présentai à mes huit cents auditeurs qui connaissaient tous celte religieuse et qui furent vivement intéressés par le récit de sa guérison.
Je désirais connaître l’opinion du professeur de la Faculté de l’Etat de Liège qui avait soigné Sœur Hubertine. Comment allait-il interpréter cette guérison pour la faire rentrer dans les lois naturelles?
Les circonstanees me servirent à souhait.
Le D‘ Sémal visitait Lourdes. Membre de l’Académie de médecine de Bruxelles, seeré taire général du dernier Congrès d’Anthropologie criminelle, très mêlé au mouvement scientifique, il était réfractaire à toute idée de surnaturel. Il se trouvait dans notre bureau au moment où Sœur Hubertine racontait sa guérison.
« Voilà, lui dis-je, une guérison qui se produit, sous vos yeux, je ne puis, ni ne veux la discuter. Demandez à votre collègue, le professeur de Liège, son impression sur ce fait. Il est en mesure de se prononcer, il a soigné cette religieuse. »
Je ne sais quel fut le résultat de l’entretien des deux professeurs; mais à quelque temps de là, paraissait dans le Pairiole une note du professeur qui dégageait énergiquement sa responsabilité dans l’appréciation de ce fait.
Il disait :
« On vient de mettre sous mes yeux un articulet de votre journal relatif à la guérison d’une religieuse du Saint-Sauveur, de Liège. Cet article renferme une double erreur de fait que je me crois tenu de vous signaler et que vous n’hésiterez pas à rectifier.
« 1° Vous dites que Sœur Hubertine n’avait pas quitté le lit depuis longtenq^s lorsqu’elle a entrepris le voyage de Lourdes. Vous avez été mal renseigné sur ce point. Cette religieuse arrivait de France lorsqu’elle me lit l’honneur de me eoiisulter, et elle s’est rendue de sa personne dans mon cal)inet pour réclamer mes soins.
« 2° Une seconde inexactitude me touche plus personnellement.
l’ulcère de l’estomac
J’aurais dit que le mal était sans remède. Je n’ai jamais tenu pareil langag'e.
« Une telle affirmation eût impliqué de ma part une singulière ignorance des choses médicales. L’ulcère de l’estomae guérit très souvent, dans la moitié des cas environ. On observe, en outre, dans cette maladie, des rémissions inattendues tellement accusées, tellement persistantes que l’on peut les prendre aisément pour des guérisons définitives. »
Voilà c]ui est très net. Le docteur a mis toutes choses au point. Sœur Hubertine ne gardait pas le lit, sa maladie était curable, et l’on a mis au compte de Lourdes ce qui s’observe couramment dans la marche de cette maladie.
Cette conclusion est irréfutable comme la solution d’un problème... dont on a déplacé les termes en les modifiant légèrement. Ce n’est qu’une nuance, mais cette nuance suffit pour changer le résultat.
Je répondis : « Vous dites que Sœur Hubertine ne c[uittait pas le lit. Elle est venue chez moi dans mon cabinet. » Mais elle est venue à Lourdes, c'était encore plus difficile. Elle est venue chez vous en voiture. Vous êtes un prince de la science, et vous ne vous dérangez pas facilement, vos moments sont comptés. En réalité, la Sœur a fait un premier séjour au lit de cjuatorze mois sans interruption. Dans les derniers temps, elle se levait cjuelques heures chaque jour.
Voilà, pour le premier point, la vérité totale.
Pour le second : L’ulcère de l’estomac guérit souvent, dans la moitié des cas; peut-être plus souvent encore. H y a des rémissions longues que l’on pourrait prendre pour des guérisons. Nous sommes d accord. Mais jamais l’ulcère de l'estomac ne guérit de cette façon. Ce n’est pas le fait lui-même qui importe, c’est le mode de guérison. Encore une nuance qu’il faut conserver.
Voilà une malade qui souffre depuis trois ans, qui ne se nourrit plus; elle ne prend que du lait glacé et par cuillerées; on la porte exsangue sur un matelas. A huit heures du matin, elle vomit encore une demi-cuvette de liquide noirâtre; une heure après cette malade
LKS CHANDKS (iUÉRlSOAS DE LOUJU)KS
va s’asseoir à une labié (riiôpilal, mange de tout sans dislinction, sans choix, ne peul se rassasier: elle resie del)oul louLe la journée, suit les [)roeessions, soigne les malades, et depuis trois ans cette Sœur n’a pas eu un moment de défaillance. C’est une singulière rémission. Où est la convalescence, le retour graduel des forces? L’instantanéité dans la guérison, nous ne l’observons jamais d’une façon absolue.
Toutes les théories générales sur la curabilité de l’ulcère de
Procession devant le Bureau des constatations.
l’estomac n’ont rien à voir ici. Le nœud du problème est ailleurs.
Mais pourquoi le docteur se donne-t-il le facile plaisir de réfuter des propos qu’il n’a pas tenus? Alors qu’il pouvait nous rappeler ce qu’il avait dit à la Supérieure. Voici ses paroles textuelles :
« La maladie de la Sœur est grave, ce n’est pas nerveux, e’est un nlcère de l’cstoniac; il faut soigner cette Sœ'ur, badigeonner l’estomac avec de l’iode et de l’Iiuilc de crolon, lui donner des pilules de nitrate d’argent et la nourrir de lait glacé. »
Le lendemain, les vomissements de sang redoublent. On accourt auprès de lui. ()uc devons-nous faire? « Appelez un autre médecin,
L’rr-cî.iîK DE i/ESTo:\tA(;
je dois m'ahsenler, eclle sa'ui' esl l)ien nud;ule: ces alleclions sonl souvent mortelles chez les pauvres i>ens (pii ne se soif?nent pas; mais elles peuvent guérir avec du temps et des soins. » Le docteur u’iudicjuait pas alors (|ue la g-uérisou l'ùt possible eu une seconde et sans aucun médicament.
Ainsi donc, Sœur lluberline pouvait g'uérir avec du temps, des soins, avce des rémissions ])lus ou moins complètes. Sa maladie était curable, mais elle ne l’était pas par ce procédé. Son ulcère de l’estomac avait été reconnu par six ou Unit médecins; comment s’est-il cicatrisé en une seconde? La Sœur était exsangue, épuisée, portée sur un matelas; instantanément elle s’est relevée. Debout toute la Journée, elle a supporté toutes les fatigues du pèlerinage, le régime de l’hôpital. Voilà le côté véritablement inexplicable de cette observation.
La Belgique est assez riche en faits merveilleux pour ne pas accepter de fausse monnaie scientifique. J’ai dit : toutes les théories générales sur la curabilité de l'ulcère de l’estomac n’ont rien à voir ici. Que l’ulcère de l’estomac soit d’origine nerveuse ou non, sa guérison instantanée ne s’observe jamais en prenant ces deux mots dans leur sens absolu.
Une s’agit pas d’une instantanéité relative donton suit les progrès pendant quelques jours comme chez les malades de la Salpétrière, mais d’une guérison absolue, sans convalescence, qui s’obtient dans une seconde. Cette guérison nous ne l’observons jamais dans les hôpitaux, et Charcot le reconnaît expressément dans son mémoire sur la foi qui guérit.