ZOLA. LE ROMAN ET L’HISTOIRE
Réponse à Zola. — La conférence du Lnxeinbour-. — Zola interprélanl Bernadette. — Les types de guérison créés par lui : Élise Rouquet, la Grivotte, de Guersaint. — Sa manière d’écrire l’iiistoire de Lourdes. — Inllnence de son livre sur les pèlerinages de Lourdes. — Sa bonne foi n’est pas admissible. S il n’a pas vu de guérison, c’est qu’il ne voulait pas en voir.
vapst de publier son ouvrage sur Lourdes, Zola avail ^ouluse faire pèlerin, pèlerin d’un genre nouveau. Pour franchir le seuil du Bureau des constatations, il s’était paré avec une certaine coquetterie du titre de
docteur ès sciences humaines; chacun peut s’offrir un titre de cette valeur.
J’avais été directement provoqué sur le terrain médical et scientifique, par un homme qui était ni un médecin, ni un savant, j aurais pu me dérober, je n’en eus pas un instant la pensée. C’est au cercle du Luxembourg situé en plein quartier de professeurs et d’étudiants que J’apportai ma réponse.
Les invitations lurent lancées, toute la publicité désirable fut donnée a la conférence ; et, dès le début, on pressentit qu’il y aurait grande foule rue du Luxembourg le 21 novembre.
Tout, d ailleurs, y contribuait, et la question était bridante. D’ailleurs, on se ligure dilTicilement à quel point au Quartier on discute à fond toutes ces questions qui se trouvent aux conlins mystérieux de la science et de la religion.
LKS GRANDES GUERISONS DE LOURDES
L’ainucnce dépassa les prévisions. La salle du eercle est fort Jurande; dans la eireonstanee, elle se trouva trop petite. Bien avant la séance, les étudiants, les médecins, les reporters de tous les journaux de Paris avaient pris place; on sentait, cette fois-ci, que la question était nettement posée devant un public d’élite, que si Zola était convaincu d’erreur matérielle, il ne resterait plus qu’à classer son roman parmi les œuvres d’imagination qui perdent toute valeur devant les esprits sérieux...
Le Journal des Débats résumant les impressions de la soirée, disait :
« On a pu voir au cercle catholique du Luxembourg, sur l’estrade, une douzaine de miraculés, calmes, promenant leur regard placide sur un millier d’assistants et protestant, par leur seule présence, contre les théories développées par M. Zola dans son dernier roman. Parmi eux, un aveugle qui avait recouvré la vue, plusieurs tuberculeuses, dont les cavernes s’étaient cicatrisées, une lillette, dont la jambe trop courte avait poussé au contact de l’eau bienfaisante, et, enfin. Elise Rouquet (Marie Lemarchand), la pauvre femme au lupus du roman de M. Zola.
« Et quel curieux spectacle que toute cette assemblée, venue dans ce cercle, en plein vingtième siècle, pour entendre justiüer et venger le surnaturel. Il y avait là, mêlées aux étudiants, des notabilités de la politique et du monde. On en voyait qui taillaient des crayons, s’apprêtant en silence à prendre des notes. Toute cette foule s’agitait au pied de l’estrade, devant Notre-Dame de Lourdes, que le D‘' Boissarie avait fait disposer au milieu des trophées, voulant que ce fût elle qui dirigeât labataille et remportât la victoire.
« A huit heures, la salle est comble, lesportes ont été enlevées de leurs gonds, les couloirs regorgent de personnes <{ui ne peuvent plus entrer. A la hâte on bâtit, tant bien que mal, une estrade supplémentaire, qui est littéralement prise d’assaut.
« A coté du docteur, on remarque le représentant du nonce, ]N1k‘ Peri-Morozini... »
Je disais en commençant ;
LK ROMAN ET l’iITSTOIRE
Le sujet de nia conterence m’est imposée par une question d’aetualilé, <pii, demain, aura disparu de nos préoccupations, qui tient encore une trop grande place dans l’opinion.
Je veux parler du dernier ouvrage de Zola sur Lourdes.
J’ai été directement pris à partie. J’ai le droit de réponse. Cette réponse. Je vous l’apporte.
Je vous démontrerai que Zola n’a voulu ni la lumière, ni la
Zola à la gare de Lourdes.
vérité. Et s’il n’a pas trouvé le surnaturel au bout de sa plume, c’est qu’il l’a cherché comme on cherche l’àme avec un scalpel, en disséquant le cerveau.
Ce qui frappe le plus chez Zola, c’est l’ignorance, consciente ou non, des sujets qu’il traite. A Lourdes, il est resté treize ou quatorze jours absorbé par des visites incessantes, par une nuée de reporters, par le soin de sa popularité, et pas une femme n’a de sa beauté le souci que Zola prend de sa mise en scène. Il est toujours devant l’objectif.
C’est dans ces conditions qu’il a tout vu, tout jugé.
l.KS GllANDES OITKIUSOAS DE I.OÎJJIDES
Du rosie, c'esi de propos délibéré (pi’il n’éludie pas :
« ]NIa première vision, dit-il, est la plus exaele; mon œil esl « un ol)jeelil‘ où loules les images viennent du premier v( coup se lixcr. Si je reviens plusieurs fois devant le même « spcelacle, la vision s’obscurcit : tout devient indécis et
« lion. »
Dans ces conditions, on ne fait pas de la science, on ne fait pas de riiistoirc, on fait de la photographie.
Zola est resté deux heures dans le Bureau des médecins; il n’a
pas pris une note; il n’a suivi aucune des guérisons dont il avait
été le témoin; il n’a fait aucune enquête, et il écrit plus de deux cents pages dans son livre sur ces guérisons. Il critique nos moyens de contrôle et nous trace un programme qui va, dit-il, nous mettre à l’abri de toute erreur.
Si son ignorance est un sujet d’étonnement, sa l)onne foi n’est pas admissible ; quand on refuse d’étudier, (piand on fuit la discussion sur les sujets les plus évidents, sur des plaies guéries, quand on fait mourir des malades qui se portent bien, quand on crée des types en dehors de toute vraisemblance, la justification n’est pas possible.
Les romanciers ont des privilèges. Mais ils n’ont pas le droit, sous prétexte de roman, de falsilier l’histoire, de tourner en dérision les choses les plus sacrées.
On peut différer d’opinion ou de doctrine, on ne peut seiemmeni dénaturer les faits, émettre des assertions tellement fausses qu’en les imprimant on est convaincu de leur fausseté.
Il est indigne d’un écrivain de remplacer une démonstration franche et loyale par des insinuations constantes, des doutes non jusliliés, des points d’interrogation, en présentant les faits sous de fausses couleurs, en les tronquant à dessein.
C’est bien la manière de procéder de Zola.
Non seulement il falsitie sciemment les faits les plus avérés, mais encore, par des insinuations, par des plaisanteries de mauvais goût, il tourne en dérision hommes et choses, tout ce (jui s’impose au respect même d’un adversaire.
LE UOMAN" ET l’iIISTOIHE
11 (liMialuro la (iguro si pleine de candcufcl de eliaiiiic de liei na- <lelle, subsliluc une légende invenléc de loules pièees à riiisloiee V l'aie.
Toul d'abord il avait élé séduit par la siinplicilé de cette enlani : <( Celle jeune (ille est vraiment inléressanle, dil-il, je dirais plus : elle est passionnanle. L’explication bnmaine pourrait être essayée, elle ne diminuerait nullement celle gracieuse ligure d’enfant. » Pour en écrire l’iiisloire, que fait-il? 11 va dans le village de liartrès, cause avec qucbpics bons villageois, admire le penebani herbu des eoteaux, les eimes des montagnes lointaines. Le voilà lixé sur le earaetère de son sujet prineipal :
« Ce qui ravissait eu elle, poursuit-il, e’étaieni des yeux d’extase, <le beaux yeux de visionnaire. » ()u’en sait-il? Il ne l’a jamais VUE. Il ajoute avec la même assurance : « C’élait dans son regard <[uc sou curé avait sûrement lu avec trouble tout ce qui allait lleurir en elle: le mal étoulfant dont soulfrait sa triste chair, la ilouceur bèlanle de ses agneaux, la salutation angélique promenée sous le ciel et répétée jusqu’à l’hallucinalion, les prodigieuses histoires entendues chez sa nourrice, et les veillées passées dans les retables vivants de l’église. »
Il n’est pas facile de lire tout cela dans les yeux d’une enfant. Zola nous sert toute une légende de sorciers et de revenants, de lectures de contes à la veillée, de prédictions faites après coup.
Les démentis, les protestations s’élèvent, tous les témoignages <|u’il invoque se retournent contre lui.
On lui rappelle que Bernadette n’a fait que de courts séjours à Bartrès, qu’elle ne savait pas lire au moment des apparitions el <pi’ellc ne comprenait pas le français : les veillées à l’église n’onl jamais en lieu, son asthme ne s’est développé (pie beaucoup plus tard à la suite de bronchites répétées prises sur les bords du Gave, où les étrangers l’entraînaient sans cesse.
Pour écrire sérieusement cette histoire, il eût fallu remonter aux sources. Zola devait consulter le médecin de l’enfant, le !)'■ Balencie, qu’il a rencontré dans mon cabinet. Pendant huit ans, le docteur a vu Bernadette presque tous les jours à l’hospice de Lourdes.
I>KS GUANDES GUERISONS DE LOURDES
Absolument incrédule ;i l’endroit des apparitions, il essayait sans cesse de prendre l’enlant en défaut.
« Tu dis, lui répétait le médecin, que tuas vu une Dame, comment élait-clle? Et Bernadette lui décrivait avee une précision toujours égale les détails de costume, d’attitude et de physionomie de la Dame.
— Tu te trompes, reprenait le docteur, tu as cru lavoir.
— ]\lais non, répondait Bernadette, elle remuait la tète, les bras; elle me parlait comme je vous parle.
— Et tu ne la vois plus maintenant?
— Non, depuis la dix-huitième apparition, je ne l’ai jamais revue. » Et chaque jour les mômes questions se répétaient sous vingt formes diverses. Jamais cependant le docteur n’a mis en doute la bonne foi de l’enfant, jamais il n’a prononcé le mot d’hystérie.
Zola pouvait consulter M. Estrade, employé des contributions. M. Estrade avait accompagné Bernadette à la Grotte, la recevait souvent chez lui, avait assisté à son interrogatoire chez le commissaire de police. Encore un opposant de la première heure, qui, devant la transfiguration de l’enfant, avait vu tous ses doutes s’évanouir.
Il pouvait consulter l’abbé Pomian, qui vivait encore, qui avait fait le catéchisme à Bernadette, l’avait préparée à sa première communion, avait été son véritable éducateur.
Mais qu’avait-il besoin de tous ces témoignages? Zola croyait qu’avec de la suggestion, de l’entraînement, des nerfs et de la foi, il allait tout expliquer. Et comme cette enfant se prête mal à cet amalgame, il la rejette avec dédain, il essaye de ternir cette ligure qui le charmait naguère. Bernadette n’est plus qu’une idiote et une hystérique.
Il croit pouvoir nous expliquer les apparitions avec quelques contes à la veillée et la salutation angélique promenée sous le ciel. ]\Iais qu’il prenne donc une bergère de son choix, qu’il la place sur le penchant herbu des coteaux, qu’il la nourrisse de la lecture des Quatre fils Aymon, (]u’il l’entretienne de Lourdes et delà Salette. et qu’il la conduise devant une grotte et lui fasse évoquer à son
Mî ROMAN ET l’iIISTOIUE
OJI
gré unf» vierge inconnue, découvrir une fontaine, proclamer un dogme nouveau, entraîner le monde entier a sa suite.
Pendant (ju’il écrivait la Débâcle, il a dû penser souvent à nue autre bergère ignorante comme Bernadette, qui laissa sa quenouille pour SC mettre à la tète de nos armées, lit reculer des généraux expérimentés et ramena la victoire sous nos drapeaux. S’il connaît le secret de ces inspirations soudaines, de ces vocations sublimes, qu’il nous le donne! S’il peut créer de toutes pièces des Jeanne d’Arc et des Bernadette, qu’il se mette à l’œuvre! Quand on joue avec le surnaturel, quand on cherche l’explication humaine de ce qui ne peut être expliqué, on se heurte à chacpie pas à des inconsé(piences qui choquent.
Combien je préfère le loyal aveu de iNI. Bernheim :
« Je puis, dit-il, donner des hallucinations, mais jamais je ne créerai une Jeanne d’Arc avec cette ardeur de foi, avec cette volonté ferme, cette intelligence d’élite, ce courage indomptable, cette candeur virginale ; ligure uni({ue dans l’histoire, gloire la plus pure de notre patrie française ! »
Les Guérisons
Les guérisons de Lourdes devaient former le point culminant de l’œuvre. C’était le nœud du problème : l’opinion attendait avec impatience le jugement du romancier.
Il a trompé l’attente commune. Il est tombé comme l’arbre du côté où il penche, mais maladroitement, après bien des hésitations. Il pouvait nier ou admettre le surnaturel. Dans tous les cas, il devait fortement documenter son œuvre. Il nous sertun résumé d’impressions confuses, mal établies, en contradiction avœc les faits, mais à l’usage de cette multitude de lecteurs qui préfèrent une plaisanterie même de mauvais goût à toutes les preuves qu’on pourrait leur donner.
Cette question de guérisons le préoccupait beaucoup :
« C’est un point très délicat à traiter, dit-il. Qui pourrait afllrmer que tel malade n’a pas trouvé la guérison dans la piscine ? Si nous
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l,i;s (iUAM)ES GUKHISONS DK LOURDES
osions jctei- nos plilisi([iics dans l’can IVoidc, quisail ? J'ajonlc (jiie le eonli'ôlc de la guérison me parail, impossible, cl le mieux csl de s’en lenir à ce ([uc l’on nous dit. »
Toules ecs rélicenecs sont dans le genre et le goût de l’auteur. Avec cela, il a des portes de sorlie sur tous les champs.
Quand Zola vint à nous, il avait une parole aimable pour tous. Tandis <pi'il rassurait ses amis sur les dangeés de sa conversion possible, il disait aux catholiques : « Je serai respectueux de vos croyances. Rien dans mon livre, œuvre tic bonne foi, ne pourra être considéré comme un outrage à la religion. » Il nous servait de V inconnu, de V au-delà, de V incompréhensible ; puis il prenait sa revanche avec ses amis, banquetait avec les francs-maçons. Il venait essayer de glaner dans ce chanq) des miracles. Il cherchait unealfaire. Il l’a trouvée ; mais il n’a pas trouvé le surnaturel. Il redoutait de le trouver, il se tenait en garde.
J’hésitai longtemps à recevoir Zola dans les bureaux des médecins. Le secret médical nous lie vis-à-vis de nos malades. Pouvais-je, devant un romancier et devant sa cour de Journalistes, interroger des femmes et de Jeunes ülles, mettre à nu leurs inlîrmités?
Je u’en avais pas le droit.
Devant la pression de l’opinion, il me fallut céder. On disait que cet homme avait trouvé son chemin de Damas, (ju’il allait se convertir, et par moments, autour de lui, la foule était prise de vertige.
Zola est venu deux fois dans mou bureau, mais son attitude a été bien étrange. Au milieu d’une vingtaine de médecins, il se mouvait à l’aise, nous donnait des conseils, voulait redresser nos Jugements. Il nous demandait si nous présentions les garanties d’impartialité <Ie savoir. Tout cela en face et sans rire, c’était plaisant.
Il s’est intitulé iiompensement « docteur ès sciences humaines ». Il arrivaitavec une leçon apprise, des clichés préparés. On redoutait (juelque imprudence du mailrc, il avait fallu le préserve!* de toute surprise.
— Récuse/ d’abord, lui avait-on dit, toutes les maladies internes. Sur ce terrain, les médecins se trompent souvent, vous pouvez l)icn reconnailrc voli*e incompétence ; et vous voilà débarrassé, du coup.
m; roman kt R iiistoihe
soimls, à peu près de loiil.
Il reste les phiies: vous ave/, nu moyeu d’eu sortir, deiuaiide/ aux
les ont pas vues, récuse/-les. Ils n’ont eertaiueinent pas examiné tous leurs malades. Mais si par hasard, il les avait examinés, vous
diriez (pie vous ne les avez [>as vus.
Enfin pour plus de ,qaraulie, vous demanderez une Commission
lers ; de fouclionuaires : le commissaire ou les gendarmes.
était nouveau. — Une salle d’exposition de malades ! — Je ne sais si ces exhibitions sont tolérées jiar la loi, mais elles ne sont pas encore entrées dans nos mœurs.
Enfin, des photographies de bras, de jambes... les plaies les plus cachées dévoilées, exposées sur nos boulevards et dans les vitrines.
Comme ce serait avantageux pour les personnes qui ne seraient pas guéries, pour leurs familles. Jœs Journaux se sont extasiés devant ce programme que l’aul du maître avait entrevu.
médecins de Lourdes s’ils les ont vues a^■ant leur guérison. S’ils ne
d’examen prise en dehors d’eux, une salle d’exposition des plaies, des photographies et vous les laisserez se débrouiller dans ces combinaisons inextricables.
C’est bien ainsi qu’il a procédé. Il nous a demandé une Commission prise en dehors de nous, composée de membres désignés parle suffrage universel : le maire, les conseil-
hhi attendant, vous écrirez votre livre.
Valenüiie Rousseau. Coxalgie. Cette guérison a donné lieu à une violente polémique dans les journaux du Nord.
Elise Rouquet. — La Grivotte. — de Guersaint.
Trois faits ont plus particulièrement occupé Zola :
Élise Rouquet, la femme au lupus;