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LE MUR

28 novembre 191à.

Lorsque nous entendions affirmer en temps de paix par des écrivains militaires que la meilleure des fortifications pour un pays, la seule, c'était « le mur fait par des poitrines d'hommes », cela nous paraissait plutôt une image heureuse et une manière de parler qu'une vérité pratique et matérielle.

Comment, se demandait-on, dès que l'on se piquait de réfléchir, des poitrines d'hommes, aussi larges et aussi rapprochées qu'on voulût bien le supposer, pourraient-elleS;, au delà d'un moment, constituer un obstacle sérieux, durable, et indestructible? Cette pensée ne souffrait pas l'examen. On saluait donc la louable intention enfermée dans une forme expressive et l'on demeurait incrédule quant au résultat.

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Or, voici qu'après la chute des remparts et l'éclateinont des coupoles, après que se sont émiettés tous les bétons, nous sommes amenés à reconnaître que la déclaration prophétique des chefs et des techniciens de la défense méritait d'être prise au mot, au pied de la lettre, et que jamais aucune image pittoresque, aucune figure poétique n'a été plus complètement réalisée que ne l'est en ces splendides heures celle « du mur fait avec des poitrines ».

Oui, aujourd'hui, nous avons l'impression, acquise et consolidée par des semaines d'émerveillement et de reconnaissance, qu'il y a, depuis les rivages du Nord, jusqu'à la pointe de l'Alsace, un mur élevé tout à coup, un vrai mur, composé de soldats, un mur ininterrompu, à l'abri duquel nous nous sentons plus tranquilles que derrière n'importe quelles constructions babyloniennes.

Ce mur est extraordinaire, miraculeux. Jamais on n'en a vu de pareil. 11 déconcerte l'esprit. Il tient du rêve et de la fiction. Et pourtant il existe, on peut le voir, le toucher, le longer, s'appuyer dessus, s'asseoir et dormir contre lui.

Il reçoit le soleil et il donne de l'ombre. Il protège, il est bien ferme. Il esta la lisière de la France en armes, qu'il cJôt ainsi qu'une/>/c»/?/je7e.

Uniquement bâti, comme à chaux et à sable, avec des hommes conscients et résolus pour matériaux, c'est un mur vivant, animé, un mur « pensant » qui ferait méditer Pascal.

Féerique, enchanté, souple, onduleux, mobile, calme et prompt, il bouge, se déplace, avance, sans jamais compromettre son équilibre et sa solidité. Pouvant se passer à ses pieds de fondations, parce qu'elles sont toutes en lui, au cœur même de sa structure, il est plus résistant que s'il avait besoin, pour tenir, d'enfoncer dans le sol des bases qui le feraient prisonnier... tandis qu'il est un mur libre, fier, et sachant s'adapter à toutes les ondulations et à toutes les qualités de terrain. Il reste d'aplomb sur les pentes, il gravit la montagne, il brave les dunes mouvantes, passe la rivière et marche sur les eaux comme Jésus dans la tempête.

Doué d'un organisme humain, il a tout un système artériel et veineux, une circulation qui l'entretient.

Selon la température, il suinte du sang... Mais au lieu de l'affaiblir, cette perte lui profite. Ce sang répandu le cimente, le répare et le recrépit de plus belle...

Il offre cette particularité surprenante d'être espacé, aéré... Au lieu de présenter comme le

mur allemand un bloc épais, soudé coude à coude et sans jeu, il peut se distendre et s'éclaircir en gardant sa cohésion... Un merveilleux courant relie et assemble toutes ses parties pour maintenir entre elles le contact; et les intervalles, qui bien à tort paraissent vides, sont toujours remplis, par l'àme et l'ombre des morts empressés à reprendre leur place. D'ailleurs, chaque brèche à l'instant se bouche toute seule. Les plaies de ce mur sont tellement saines qu'elles se referment comme les tissus d'une jeune chair aussitôt cicatrisée.

Nul ne demande à ce rempart humain d'avoir les proportions de la grande muraille de la Chine. La hauteur d'un fantassin suffit. Il est crénelé par les meurtrières naturelles que font les têtes et les épaules... Par moments, il se hérisse des baïonnettes et, de distance en distance, il est planté de drapeaux. Les balles ricochent sur lui, l'écaillent, le traversent, mais, sous cet affront glorieux, plus il se dégrade plus il s'honore... et quand il s'abat exprès et qu'on croit qu'il tombe... tout de suite, à l'inverse des trompettes de Jéricho, les clairons le relèvent !

Gris, incolore, illimité, informe, mystérieux, il marche comme la forêt de Shakespeare. Il se

déploie au ras des immenses plaines ainsi qu'un filet élastique aux mailles extensibles ramené sur le gibier. Il se défait, se refait à volonté, se casse et se renoue. Il est pareil à une barricade magique et infinie dans laquelle chaque corps est un pavé qui se pose et se retire lui-même. Ou bien il s'élance comme un flot, déferle comme une vague, frappe comme un bélier, entre comme un coin... Et puis il se fixe, se pétrifie et, s'il le faut, comme par une trappe de théâtre, descend dans la terre pour y rester le temps prescrit.

Nous n'avons pas besoin qu'il nous renseigne ; nous savons qu'il est par excellence le mur devant et derrière lequel il se passe toujours quelque chose. Il possède des yeux et des oreilles ; il voit et il sait se rendre invisible. Il est construit avec des pensées, des devoirs, qui en sont comme le mortier, et les cœurs généreux qu'il recèle en ses flancs surpassent les cassettes des vieilles cloisons pleines des plus riches trésors... Il a toutes les attentions, toutes les vigilances, toutes les volontés. Il plie et ne rompt pas. Il rassure, il arrête, il défend.

Fertile et brûlant comme un espalier, robuste comme un môle, flagellé comme une digue, calme et beau comme une paroi d'église ou de

monastère, il est notre Sécurité. Nous le savons inébranlable et nous dormons pendant qu'il veille. El s'il se meut en avant, c'est afin de préparer le tracé des frontières futures, car il ne borne pas plus notre vue que notre espérance : en nous haussant sur la pointe des pieds, nous voyons par-dessus sa crête l'horizon clair d'Alsace et de Lorraine dont il établit chaque jour la parallèle rapprochée.

l^nfin, c'est le mur d' hommes, dont chaque soldat est un pan, le mur des chaudes poitrines sur le parement desquelles, même de loin, reste toujours appuyée avec amour la joue de la femme aux écoutes, le mur national de jeunesse, de force et de résistance éternelle, le mur de la Patrie qui a pour pierres ses enfants.

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