‹ Les grandes heures (volume 2)Chapitre 25 sur 37 · S'ILS VOYAIENT CA · texte numérisé non relu

S'ILS VOYAIENT CA

28 novembre 191 ù.

Cent fois par jour cette phrase, exclamative, troublante et tenace, avec tout le convoi d'idées qu'elle traîne à sa suite, occupe ma pensée.

D'elle-même elle s'applique d'abord naturellement aux défunts, et en premier lieu aux parents qui ne sont plus. Elle m'évoque mon père. Je me rappelle sa foi patriotique à laquelle je dois la mienne, les avertissements et les prophéties de sa lucidité, ses espoirs, sa confiance inaltérable. Je n'ai pas besoin de fermer les yeux pour revoir 1870, me retracer la précipitation de notre départ de Tours sous la menace de l'ennemi, notre arrivée à Bordeaux un noir matin d'hiver, par un froid sibérien, dans la neige, notre logement trouvé à grand'peine, en haut d'une sinistre petite rue

étroite dont je ne sais plus le nom, en face d'un vieil hôtel abritant, sous la corniche de son toit, lies rangées de pigeons transis... et ce soir de Noël enfin où, au retour de la messe de minuit, je vis couler des larmes sur le visage paternel tandis que nous étions consternés devant notre maigre feu, dans le silence du désastre... Ensuite je me rappelle — après la paix — la reprise des espérances, les alternatives d'inquiétude et de tranquillité, à mesure que passait le temps qui s'efforce de faire oublier, et puis, bientôt, la voix de mon père s'élevant, ne cessant de me répéter tout le long des années, môme aux périodes les plus sereines d'apparence, ces mots qui me sont restés dans le cœur et dans l'esprit : « Tu verras une guerre, mon enfant, tu verras la guerre, la seule ! une guerre auprès de laquelle toutes les antres... enfin, inutile d'en dire plus long, tu la verras ! Elle approche. » La dernière fois qu'il me fit, plus que septuagénaire, cette prédiction, c'était place de la Concorde aux premiers jours du mois d'août, dans l'or d'un couchant merveilleux. Au coin du pont où nous nous étions arrêtés, il frappait le trottoir avec sa canne pour mieux enfoncer les mots : « Tu-la-ver-ras ! » Et — comment faire comprendre cette nuance? —

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il avait à la fois l'air alTreusement triste et libéré... presque joyeux...

Il y a dix ans de ce souvenir.

Aussi, quand, à la même saison, le 2 août dernier, par un autre soir fuligineux de chaleur et de poussière où le ciel semblait une cuirasse dans le brouillard, je me suis trouvé providentiellement, comme pour un rendez-vous, place de la Concorde, au même coin du pont, au milieu de la sublime houle qui ballottait ce jour-là Paris et la France, j'ai entendu tout à coup près de moi la canne de mon père frapper doucement la dalle du sol, et sa voix me redire : « Eh bien ? »

Et depuis — associant, ainsi que nous le faisons tous, les disparus aux péripéties de la gigantesque épopée — à chaque minute, à chaque nouvelle, à chaque communiqué, à chaque trait, à chaque récit d'héroïsme qui viennent m'embraser l'âme, je pense aussitôt à mon père et la phrase explose en moi : « S'il voyait ça ! »

Nous sommes des milliers et des milliers à cette heure à nous tourner avec amour vers les morts de notre nom et de notre sang pour les regretter davantage, car ils manquent plus que jamais. Nous les cherchons à nos côtés, nous

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leur lisons les journaux, nous voulons les prendre à témoin des beautés et des grandeurs, des nobles souffrances aussi, dont nous les jugeons frustrés, qu'ils mériteraient plus que nous de connaître, après lesquelles ils ont soupiré si longtemps, partagés entre la crainte et le désir de leur réalisation fatale. Ont-ils donc langui des années dans la continuelle et ardente mélancolie de la victoire pour s'en aller juste à la limite du succès, au dernier moment qui était le bon, sans récolter le fruit de leurs souhaits obstinés et fidèles, de leur confiance angélique? Ah! quel ennui! quel dommage! Même octogénaires et plus, ils étaient, à notre gré, déjà partis trop tôt!... Combien n'avons-nous pas de meilleures raisons aujourd'hui d'estimer qu'ils sont malgré tout morts bien jeunes, avant d'avoir atteint la maturité de leur espérance, et que leur vie pourtant si pleine de travaux n'aura pas été complète et harmonieuse du moment qu'ils n'auront pas vu la Belgique léonine, le grand roi Albert, la splendeur de notre France galvanisée, la loyale Angleterre et la sainte Russie debout, et tout ce qui bouleverse de saisissement et d'admiration le monde suspendu d'angoisse comme s'il touchait à sa fin, quand au contraire un magnifique et

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vital frisson l'avcrliL qu'il « recommence » ! Et c'est alors que dans la tristesse et le regret de tout notre être exalté nous nous écrions, presque inconsolables : « S'ils voyaient ça î S'ils voyaient ça ! »

Mais ensuite l'image tendre et délicieusement vénérée des mères que nous avons perdues se dessine à son tour sur l'écran du passé, dans son cadre de respect, de calme et de vertu... Nous pensons aussitôt à leur douceur profonde, à leur immense charité, à leur âme d'impressionnabilité divine, à leur imperturbable et touchante foi dans la mansuétude des hommes, à leur aveuglement volontaire en présence de la malice, de la scélératesse et du crime... qu'elles niaient parce qu'elles ne pouvaient pas, dans leur perfection, les concevoir!... Et à ces mères idéales viennent s'ajouter toutes les autres mortes, les grand'mères, les aïeules aux cheveux blancs qui n'étaient que prières, sainteté, sacrifice, renoncement, et puis la troupe exquise des parentes, des saintes et chères créatures de faiblesse et d'émoi facile, qu'un rien, qu'un souffle du rideau, l'aboiement du petit chien,

le bruit d'un fouet dans la rue, leur dé qui tombait sur le parquet, faisaient trembler comme la feuille, les vieilles dames qui étaient « de nos amies »,... qui nous ont gâtés enfants, les tantes de province, effarées et timides, que nous avions la fierté naïve de protéger, et aussi les frêles jeunes filles sans défense et sans résistance à la vie, condamnées aux prompts départs... toute cette phalange adorable de sensibilité, d'humilité physique, et comme désarmée, se présente à nous telle qu'elle serait : en larmes, ou muette, anéantie d'épouvante et d'horreur... nous n'en pouvons pas une minute supporter l'affreux spectacle, et soudain terrifiés pour elles à l'aspect du sang répandu, des morts, des blessés, de toutes les souffrances et douleurs dont est chargée la terre, nous crions dans une rétrospective frayeur en songeant à ces pauvres êtres : « S'ils voyaient ça ! » Seulement notre cri n'est plus un regret, mais une action de grâces. — « Quel bonheur qu'ils ne voient pas ça ! » Nous remercions Dieu de les avoir rappelés assez à temps pour leur épargner une épreuve qui dépassait leurs moyens.

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Est-ce tout? Non. La phrase, comme un souple refrain, prend à chaque instant un sens nouveau, une signification diverse et toujours poignante.

Confondu par le dévouement magnifique des infirmières penchées jour et nuit sur nos blessés, je m'imagine les parents éloignés, inquiets, sans nouvelles, supposant tout... et je me dis avec un sourire rassuré : « S'ils voyaient ça !... »

Devant notre honnêteté nationale et le sangfroid du pays, devant le calme et l'esprit courageux du peuple, devant les mots et les actions des soldats... tournant malgré moi la tête du côté des ennemis, je m'exclame : « S'ils voyaient ça ! »

Et puis vagabondant aux siècles endormis, remontant la prodigieuse histoire, éveillant les héros lointains et rapprochés, tous les grands morts qui seraient contents d'être là, je les fais défiler souvent le soir, dans ma longue insomnie : de François I" et de Henri IV à Richelieu et au grand Condé..., je les promène partout où ils se sont battus, jusqu'aux plaines de Belgique où je me plais alors, pour d'autres

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Waterloos, à faire repasser botte à botte et réconciliés, Wellington et Napoléon. Ils montent leurs mêmes chevaux de guerre : le Duc de Fer, son bai favori Copenhague, et l'Empereur, sa jument blanche Désirée...

Tandis qu'ils s'éloignent dans le brouillard, je me dis : « S'ils voient ça!... S'ils voient ça ! »

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