IL V A LA RUSSIE
5 décembre i91U.
Oublions un instant la guerre et l'heure présente. Remontons le passé. Quittons les champs de bataille et retournons au collège.
Qu'est-ce que c'était pour nous, écoliers insouciants, que cette Russie, au temps de notre enfance?
Un vaste empire barbare et lointain, dont nous connaissions imparfaitement la géographie démesurée et plus mal encore" l'histoire. Son nom prononcé nous évoquait une série vague de figures et d'images, d'une puissante confusion : Catherine... Pierre le Grand... des steppes, des déserts glacés, des larges fleuves gris, des villes aux églises coiffées de bonnets d'or, des fourrures blanches et des chevaux noirs, des traîneaux escortés de loups, des forêts de hou-
Icaux abritant de douces isbas, des cosaques au galop fouaillant la neige. Et puis le knout, la faulx, le samovar, l'accordéon, l'icône... les nihilistes, la plaie Sibérie, des princes et des forçats, des roubles,... des sacoches de cuir, des bombes, des bohémiennes et des lévrkrs, un tzar qui dit à des millions de soldats : « Bonjour, mes enfants », et que ses sujets appellent « Notre Père », des moujiks prosternés qui se criblent de signes de croix, des popes à barbe brune qui ont des yeux bleu de turquoise et une belle voix de basse... tout cela se mêlait et se croisait pour créer en nous la Russie, pour y faire un fond étrange et naïf, tumultueux, pittoresque et sauvage, sur lequel se détachaient plus rapprochées, peintes de plus fraîches et plus saisissantes couleurs, les fresques populaires des campagnes de 1812, l'incendie de Moscou, les colossales fumées dessinant sur le sol autour de Napoléon des ombres de Kremlin, et la Bérésina charriant des ponts de morts, des arches de blessés, des radeaux de cadavres, et la morne retraite, en silence, au pas, sous la mitraille épaisse et triste des flocons...
Bientôt, nous retentissions des noms sonores d'Inkermann, de Balaklava, de Malakof et de Sébastopol s'échappant de la poitrine joyeuse
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de nos pères. Ils nous racontaient avec des cris, à nous qui n'avions pu la voir, la rentrée de nos troupes victorieuses... Et partout la musique des régiments jouait depuis en France une marche nouvelle, la marche de Crimée, le pas redoublé du retour dont les fifres aigus gercent le cœur comme du givre.
Ainsi pénétrait en nous la Russie.
Dès celte époque, le souvenir vivant de nos loyaux combats nous unissait à elle et l'attachait aussi à notre destinée comme un lien déjà solide. Nous savions gré à notre valeureuse ennemie de la veille de nous avoir fourni avec tant de difficultés une occasion de gloire, et tout de suite nous ne pensions plus, au lendemain du congrès de Paris, qu'à commencer réciproquement une amitié préparée par Testime et l'admiration mutuelles de nos armées qui maintenant se connaissaient. Et sans qu'il y parût, sans que rien, pendant une longue et mystérieuse période en ait donné l'espoir ni même encouragé la supposition, à travers nos efforts, nos revers, nos secousses, lentement, obscurément, sûrement, au fond de nos deux
terres si espacées, si éloignées Tune de l'autre, mais communiquant h coup sur, en dessous des pays qui les séparaient, par une invincible canalisation de sentiments, de sympathies et de besoins, germait celte idée, longtemps cachée et s'ignorant elle-même, de l'alliance franco-russe.
A l'insu des deux mères qui la portaient ensemble, elle prenait place et s'établissait dans leurs flancs, prêts à la recevoir, s'y arrondissait, y poussait, leur causait parfois de sourdes douleurs qui avaient l'importance d'avertissements jusqu'au jour où, après des années de celte inconsciente gestation, elles se rendirent compte tout à coup, l'une et l'autre, au même instant critique de leur histoire et de leur santé, qu'elles étaient sur le point de donner ofliciellement naissance à Vidée nationale, fille de leurs confus désirs et de leurs instinctives espérances. Et c'est en 1891 que fut mise au monde, reconnue, et baptisée dans les eaux de Cronstadt, l'alliance franco-russe qui avait déjà bien plus que son âge, viable avant d'être en vie, existant longtemps avant d'être née.
Ce qu'a été et ce qu'est devenue depuis un quart de siècle cette enfant de notre martiale sollicitude et de notre pacifique orgueil, comment, malgré menaces, dangers, pièges, perfi-
dies et tenlalions, elle a grandi en force, en beauté, en sagesse, déjouant toutes les ruses, triomphant de tous les obstacles... est-il besoin de le rappeler? Nous avons ainsi gagné les premiers jours de Tété de 19147 époque à laquelle nous avons fêté les vingt-quatre ans de l'alliance franco-russe qui en marquaient la consécration définitive, l'heureuse majorité... A ce moment, au milieu de nos inquiétudes et de nos fièvres, ce mot de Russie resplendissait pour nous du plus éblouissant éclat, dégageait une confiance sans bornes. Il avait un sens plus net et plus déterminé, une raison d'être qui, à chaque seconde, devenait plus impérieuse et plus nouvelle. Il avait conquis toute la signification d'une absolue nécessité matérielle, morale, pratique et sentimentale; il possédait dans ses deux syllabes une vertu souveraine et le plus sacré des prestiges. Quand nous le prononcions, que nous l'entendions ou l'apercevions tracé si souvent, à tout bout de ligne, dans nos livres et nos journaux, à chaque minute de notre vie nationale, il n'était plus, ainsi qu'autrefois, le simple évocateur de scènes et de mœurs attachantes, de paysages d'un admirable et curieux caractère, il faisait mieux que de nous rappeler les cartes de géo-
graphie de nos études, les étendues roses d'atlas, ou des récits de voyages, ou des souvenirs d'Exposition ; il parlait maintenant, il était familier, il apparaissait tout naturel, attendu, exigé comme la meilleure ponctuation de tous nos desseins. Nous nous représentions ce département de notre amitié, d'une gigantesque superficie, d'une inouïe richesse ; nous savions mesurer alors cet immense territoire d'un seul tenant qui, sans la moindre discontinuité, s'allongeait et se déroulait sur des milliers et des milliers de lieues. Nous sentions qu'il était pour nous un sol ami, un grenier d'abondance, un réservoir d'hommes, un camp, un terrain fidèle et peuplé de forces dont l'esprit pouvait à peine entreprendre l'étourdissant calcul... Il nous énumérait, ce seul mot de Russie, des millions de chevaux, son bétail, ses herbages, ses moissons, ses minéraux, son sel, son pétrole et l'incommensurable étendue de ses champs de fantassins, de ses nappes de cavalerie, de ses plaines de soldats où sans fin. sans limites, les blés sont des baïonnettes, des océans de lances...
Aussi quand nous nous disions que ce colossal empire était notre seconde et fraternelle patrie, que ses intérêts et les nôtres étaient
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associés et noués an point de se confondre et que ses armées étaient désormais tenues en ligne, entraînées, disposées là où il fallait, par des mains averties et loyales qui ne faisaient rien sans avoir reçu, par approbation, l'étreinte des nôtres, et que l'accord était indissoluble entre nos deux volontés et nos deux moyens... n'avions-nous pas sans forfanterie, il y a cinq mois, le droit de lever le front, de regarder dans tous les sens, et de dire avec un juste orgueil: « Il y a la Russie », puisque la Russie de son côté pensait et proclamait tout haut : « Il y a la France »?
Oui. INîais d'autre part, certains, d'humeur ombrageuse, enclins à s'alarmer, émettaient des doutes, des soupçons : « Qui sait, insinuaientils, en hochant la tête, si, le grand jour, cette alliée lointaine et retenue à l'autre bout du monde pourrait, avec toute sa bonne volonté, nous apporter le concours précieux et nécessaire que nous attendons d'elle avec tant de complaisance? N'avons-nous pas tort de tabler imprudemment sur un appui problématique et difficile ? Attaquést, nous aurions vingt fois le
tomps d'ôtre écrasés avnnl que le flot russe humectât seulement le bord des frontières allemandes! »
Faut-il rappeler aussi les plaintes, les gémissements, les reproches des aveugles et des obstinés qui, dans une opiniâtreté systématique, se refusaient à la bienfaisante politique de l'alliance russe ou ne l'acceptaient que de mauvaise grâce en la dépréciant à l'avance ? Oii sont-ils aujourd'hui, ceux-là ? Qu'ils parlent ! Qu'ils se montrent ! Regrettent-ils les sacrifices consentis, les promesses faites, Targent prêté? Non. Plus ardemment que tous ils ont les regards dirigés vers ces chimériques étendues qui ne leur paraissent presque plus lointaines, dont chaque nom prend de minute en minute une sonorité plus proche, et déjà victorieuse ! D'un œil agrandi par l'impatience et d'un cœur qui bat au moins aussi fort que le nôtre ils guettent comme sœur Anne sur la tour... Mais plus heureux que dans le vieux conte de notre enfance, ils voient venir quelque chose... Quelque chose de mieux que le soleil qui poudroie et que l'herbe qui verdoie !... Ce que déjà ils distinguent avec nous, c'est le nuage horizontal, la masse noire de la Russie !... La voilà !... On entend le grondement précurseur de l'immense
mascaret... Chas.^ces vers nous par une bourrasque furieuse d'avant-garde, et toutes froides des steppes de Pologne, des frontières de Silésie et de Galicie, des nouvelles arrivent qui nous claquent aux joues et aux oreilles comme le vent des Karpathes : Tarmée austro-allemande recule, éreintée, broyée, noyée, laissant s'échapper du flanc de ses divisions, ainsi que des entrailles répandues, ses troupes dévidées, ses fourgons ses convois... Dans la déroute on a pris la cajèche de l'Empereur et son manteau bleu ! On a pris des chevaux abandonnés dont les schabraques portaient le chiffre d'or du kronprinz !... Quel beau butin ! De grand présage. Salut, amis Russes!... Venez donc! C'est à présent votre heure. On vous a solidement attendus, sans fièvre, avec un calme de glace et de fer... Mais tout de môme, comme le grand-duc Nicolas répondait la semaine passée aux Cosaques de l'Amour lui annonçant leur arrivée : « Nous serons bien aises de vous voir. »