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L'ENTREVUE

12 décembre i91!t.

Sans faiblesse et sans répit, depuis le début de la guerre, les actions d'éclat, les faits héroïques, les scènes poignantes se suivent, s'enchaînent d'une façon ininterrompue, harmonieuse et fatale, pour former avec la plus logique rigueur le poème impérissable conçu par l'âme des chefs, dicté par leur science et tracé avec le sang de nos soldats.

Chaque jour, chaque heure, nous apporte le *rophée d'une émotion nouvelle.

Tout chauds encore de vie, tout palpitants d'une inextinguible fièvre et précipités les uns sur les autres, les événements, comme une superbe mitraille, nous sont envoyés du matin au soir en tas, par paquets... Nous les recevons en plein visage, en pleine poitrine, et ils nous pas-

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sent devant les yeux et à travers le cœur avec une telle fougue et une telle rapidité, que nous voudrions pouvoir les retenir un moment, en jouir à notre aise... Mais nous n'en avons pas le temps. Ils vont trop vite. La page du Bulletin des Armées se tourne avant que nous soyons au bas. Sur la liste qui les énumère — et pendant que nous la parcourons — les « cités à l'ordre du jour » se multiplient et se déploient en tirailleurs. Dans un sillage de gloire, tout file, galope et disparaît. En vain nous nous écrions : « Assez! Au pas! Halte! Un petit moment!... Que je relise à tel endroit ! Rien que ces deux lignes ! Je veux recommencer, pour l'apprendre par cœur, cet alinéa magnifique !... » La guerre ne nous écoute pas et continue, en dépit de son apparente et fausse lenteur, à nous étourdir par l'abondance et la succession vertigineuse de ses beautés. Beautés de tout ordre et de toute taille qui font de maint épisode oîi elles se signalent un chapitre précieux, capable, à lui tout seul, d'immortaliser le Livre.

Il y a donc des passages fameux, des instants décisifs que l'on n'a pas le droit de laisser se mêler aux autres et se noyer dans l'océan des péripéties. Il faut s'arrêter à ces passages et à ces instants qui ont la hauteur des sommets.

C'est un devoir de les dclacher de l'ensemble et de les isoler pour les considérer mieux, et puis de les gravir avec respect et d'y faire une station, car ils sont des points de repère, des plateaux, et ils méritent qu'au moment et au lieu mêmes où l'histoire vient de les cré-er, notre pensée leur consacre un autel et leur élève un reposoir.

La visite du général Joffre apportant un de ces jours derniers, aux Alsaciens de Thann, l'accolade et le salut de la France est, entre tous, un tableau mémorable d'un tel caractère et d'une telle grandeur, qu'il réclame de nous le recueillement.

Je n'ai pas besoin d'avoir assisté à l'entrevue pour qu'elle soit à jamais peinte et fixée dans mon esprit. J'imagine le décor et les personnages de la scène qui restera comme le lever de rideau du Retour, le premier acte de l'œuvre en marche dont rien ne peut plus empêcher ni modiiiei- le dénouement.

Voici donc la petite salle obscure et modeste de la mairie où sont rassemblés les cinq braves gens qui depuis plusieurs semaines ont assumé

la délicate tâche d'administrer au mieux les intérêts communs. Ils attendent le Chef suprême des Armées Françaises. Celui-ci va venir aujourd'hui, d'une minute à l'autre. 11 ne sera pas précédé de musiques, ni même de trompettes sonnantes, ni d'escadrons en bouquets de sabres... Non. Sans appareil et sans cortège il sera là pourtant, à l'heure voulue par le Destin et par lui-même. Des trompes d'autos l'annoncent, qui font frissonner plus qu'une fanfare. Des pas tranquilles, lents et forts, de larges pas d'ami, solide, exact et sûr, ébranlent le palier. La porte s'ouvre. Les notables sont debout, dressés et tendus, pâles de désirs. Une voix d'officier, une voix mâle, mais qui ne commande pas, jette dans la fierté : « Le général J offre ! » Et cet homme-là, dont ils n'ont cessé d'entendre parler, dont ils ont contemplé si souvent dans les journaux les traits et la stature, il entre... C'est lui-même, le bon vainqueur ! 11 entre « comme chez lui », simple, grave, heureux sans exaltation inopportune. Et c'est aussitôt... le Silence... écrasant, religieux, le silence des rendez-vous qui étreint, qui paralyse, et qui est l'exorde éternel des beaux épanchemenls... Quel amas, quel fracas d'idées y afflue dans ce silence et vient s'y engouffrer ! Tout le

passé s'y précipile au-dc\ aiit de 1 a\eiiir, comme un lleuve amoureux qui baise enfin la mer. Un demi-siècle de douleurs et de souffrances maîtrisées se déroule en cette minute de renaissance et de réparation, car à l'instant des réveils miraculeux se reproduit le même phénomène qu'à l'issue des grandes agonies... Lazare en se levant du tombeau a dû revoir, comme au moment de s'y coucher, défiler à ses yeux la procession de sa vie...

Ce silence imposant ne gêne personne. Il encourage et facilite. Il rapproche déjà les parents de la même famille qui se croyaient perdus et qui se retrouvent, se reconnaissent. Chacun des assistants, pétrifié de noble joie, pense,... pense à flots, à torrents : « Voilà... Nous y sommes... C'est pour de bon. Pas un rêve... Réalité. Nous existons encore et voyons le prodige. Quel bonheur ! A présent nous pourrions mourir... Mais nous ne le voulons plus ! »

Ainsi la minute rapide et qui dure, et qui s'étale par faveur, recouvre chez ces privilégiés de la frontière les accents étouflés d'un large Te Deum qui tout bas chante en eux et leur monte à la tête... Le temps n'a plus, dans cette occasion, sa mesure ordinaire. Il se disloque. Les minutes sont suspendues et planent

comme d'immobiles oiseaux à l'aile ouverte et fixe. Il y a des bruits intérieurs de sani^ bouleversé qui vient heurter le front, déferler à la tempe et sonner à l'oreille ainsi qu'un battement de vieille horloge où va se dégeler tout à coup le timbre de l'Heure française... Et tour à tour entremêlant leurs harmonies, passent des frissons de sapins, des vols printaniers de cigogne, des roulements d'affûts et de canonnade mourante, et comme une chute éloignée de chaînes qui se rompent...

Mais ce silence est si poignant qu'il ne peut pas se prolonger. Son intensité le limite. Il a d'ailleurs besoin de lâcher son secret, de s'exprimer en se détruisant, de pousser, par la voix, le cri qui se démène en lui et qui veut en sortir. Aussi, le général, comme on casse une vitre d'un coup de poing pour avoir de l'air, le rompt-il sans tarder, ce silence qui n'en peut plus... Il parle.

Et ce qu'il dit c'est le résumé de ce que tous à l'unisson affirmaient antérieurement.

Ecoutez les mots parfaits qu'il choisit, qu'il met en avant, les mois cornéliens avec lesquels il réalise. Tous ont leur armement, leur valeur, et, pareils à des soldats, sont dignes d'être médaillés. Il n'en faut pas omettre un seul. Ré-

pfHons-les. Dégainons-les!... sans nous lasser. — Notre retour est définitif. Vous êtes Français, pour toujours. La France vous apporte avec les libertés qu'elle représente^ le respect de vos libertés... Je suis la France. Vous êtes V Alsace. Je vous apporte le baiser de la France.

Ah ! ce son ! ce métal ! ces accents! le bruit, qui ne ressemble à rien, de ce mâle baiser planté par la bouche du Vainqueur attendu, sur les joues contractées des vétérans de la Défaite... connaissez-vous rien de plus beau? Qu'il ait été réellement donné ou non, ce baiser, peu importe! il était pensé, désiré, voulu..., il est marqué au procès-verbal. Il s'applique, il retentit, et nous l'avons tous entendu claquer dans l'entrevue de Thann.

Chacune des phrases martelées par Jofîre en cette solennité si simple est d'ailleurs un chef-d'œuvre de grandeur et de netteté. Elles n'étaient pas préparées dans la poche, sur un papier. Il les a trouvées au moment. Elles lui sont venues en face, dans l'action, paroles tricolores : tendres, claires et vives , paroles bleues,

blanches et rouges. Elles ont une éloquence et une largeur d'évangile, une certitude biblique. On pourrait les détacher du cep une à une et les presser comme des grappes noires, pour en faire jaillir un vin miraculeux et régénérateur.

... Définitif... QweWe proclamation dans celte épithète! Pour toujours... La divinité de la durée!... Le baiser de la France... Une pâmoison !

Après ces mots enchantés, un des Alsaciens dont la voix tremblait — et tremblera longtemps encore à ce souvenir — répondit du même ton: « Vous pouvez compter sur nous, entièrement, absolument... »

Et puis on se quitta, sans pourtant se dire adieu. Une fois pour toutes le contact était pris et la jonction opérée. Chacun de son côté retournait au Devoir qui n'avait pas cessé. Mais... quelle pureté soudaine alors dans l'air et dans les cœurs! Quelle atmosphère de baptême! Quelle béatitude au ciel des âmes détendues !

Dans les autos qui les remportaient à fond de train comme exaltés eux aussi, le général et ses officiers ne parlaient pas. Ils regardaient ce qui n'était déjà plus et qui continuait .. Ils

récapitulaient la scène dont la Grâce unique venait de leur être accordée... ils la rebuvaient lenlcment, baignés de reconnaissance et de satisfaction. La neige tombait, mais comme à Noël avec une joie de Nativité... Le brouillard n'était plus à présent que la robe de la lumière. Et, dans la petite maison de Thann, plongés — après l'apparition — en une rêverie sacrée, les cinq notables se taisaient, écoulaient encore et caressaient en leur esprit la formule libératrice : Vous êtes Français... Pour toujours...

Ces paroles de JofTre, les premières qui ont sanctionné et régularisé sur le terrain notre retour en Alsace,... il faut dès aujourd'hui, avant même qu'elles figurent dans nos précis d'histoire et au nouvel atlas de la Revanche, il faut les graver sur le marbre, au mur de la chambre où elles ont été dites comme une Vérité, pour qu'elles y restent éternellement et que des quatre coins de la France et du monde on vienne en pèlerinage les lire.

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