‹ Les grandes heures (volume 2)Chapitre 28 sur 37 · ROSALIE · texte numérisé non relu

ROSALIE

i5 décembre 19 ÎU.

C'est la baïonnette.

D'où lui vient ce nom? Je ne sais pas. De père inconnu.

Avec un éclat de rire, il a dû naître au soleil dans la bouche d'un caporal qui sifflait, en train d'astiquer « l'enfant ». Aussitôt, comme un amadou battu par la pierre à fusil, il a pris feu, il a brillé, brûlé... sur toute la ligne... Rosalie... On n'est pas bête. On avait compris. On avait deviné du premier coup, sans le demander à personne, ç'Mi ça voulait dire. Et voilà que précisément, à cette minute, arrivant de Bretagne, ainsi que dans les vieux refrains, Botrel « vint à passer par là ». 11 ne manqua donc pas de sauter sur cette Rosalie si avenante et d'en faire avec amour, en deux temps trois mouvements,

la chanson qui porte haut ce titre, et que vous connaissez déjà.

Elle est très belle.

Sans doute le sujet prêtait. Tout lui donnait le flanc. La baïonnette ! Quel thème pour un poète et pour un rimeur populaire ayant la précieuse mission de parler en vers et en musique aux soldats! Elle est tellement nationale et française, cette baïonnette, qu'au début même de notre enfance et bien avant que nous allions au pas, elle s'impose, par un attrait mystérieux, à l'admira tive extase de nos regards... Elle prend et captive comme un miroir les deux petites alouettes qui, dans le sillon de notre frais visage, s'éveillent à la lumière... Dès qu'un crayon sucé par un bout peut tenir de travers entre nos doigts de laine, et que de l'autre bout nous gâchons gravement la blancheur du papier, quel est presque toujours l'objet choisi qu'entreprend de figurer notre dessin naïf? Une baïonnette. C'est si vite fait, si logique, si clair ! Sa forme toute naturelle, élancée comme un point d'exclamation, jaillit d'ellemême sous la main pour se brancher au bout du porte-plume. Déjà, dans les soldats de plomb, c'est ce qui frappe le plus : la baïonnette. Tordue, on la redresse. On ne voit

qu'elle... en attendanl que multipliée h l'infini elle étale ensuite une plaine aveuglante et démesurée, un champ d'inflexibles épis.

Observez-la en temps de paix, à vingt centimètres du factionnaire immobile et sérieux dont elle ennoblit la joue et muscle la mâchoire. Comme elle est roide, froide et dure ! Et comme elle dit bien « qu'on ne passera pas »! El quand, le pied en avant, il s'appuie du bras sur elle, à l'angle droit de son barreau, le fantassin tranquille a vraiment l'air d'un grand seigneur accoudé à un balcon. Plus fine et hardie qu'une aiguille, elle est le jet d'eau du fusil, elle en augmente au moral la longueur, la portée, elle s'équilibre avec le pavé de la crosse et donne à l'arme son vrai poids. C'est le jouet favori du troupier aux guêtres de cuir, l'arme des braves par excellence et sous le baiser perçant de laquelle ils aiment bien aussi mourir comme le chevalier d'Assas et le petit Bara.

Effilée pour l'attaque et trempée pour la charge, elle se croise, impétueuse, au poing du gai zouave et du colonial jauni. Le chasseur alpin ne la quitte pas et vole à ses trousses, le Sénégalais la prend quand il faut dans ses dents et le lignard infatigable en fait, hors des repas, sa fourchette ordinaire.

Un moment fameux, qui m'a toujours plu, est colui où l'on commande tout à coup de la mettre au canon. Ah ! il y a là une minute étourdissante, sublime, un enchevêtrement de dards, un guêpier de lueurs, un embrouillamini de pointes et d'acier... (tout cela prompt, limpide, vif [jusqu'à la seconde où chacune, retournée, ayant poussé son cri aigu est en place debout, le bec en l'air, et perchée sur sa douille.

Ainsi prête, elle n'attend plus que la voix du chef ou le coq du clairon pour partir et foncer. Elle frémit déjà d'impatience et de désir, de soif et de gourmandise. Une fois lâchée, elle entraine tout, le fusil, les gros souliers, l'homme et son bagage, et la compagnie... elle arrive sur le tas, elle plonge à fond dans le tambour des poitrines, dans la peau d'âne qu'elle crève ainsi qu'une outre humaine. Elle accomplit son inexorable et terrible besogne, elle ne sait plus ce qu'elle fait, elle est jeune, elle est belle, elle est ivre, elle est folle, et calme cependant, jamais irrésolue, ni distraite, ni égarée, allant toujours droit à son but et précédant la foudre de l'assaut, comme l'éclair dont elle a pris exprès le fulgurant zigzag. Et d'une sûreté scientifique, chirurgicale, atteignant en plein l'adversaire, sans même égratigner dans la cohue le

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camarade voisin. C'est une furie lucide, animée d'intelligence et de feu et prodigieusement douée des réflexes de la bataille. Voilà pourquoi c'est elle qui toujours, après l'avoir aidée, l'achève et la conclut, lui donnant avec sa signature sanglante le paraphe de la victoire.

Honneur donc à la baïonnette ! Et vive Rosalie que Botrel a si chaudement célébrée!

Cette Rosalie, qui doit faire merveille au grand air, sur la route, attaquée par les poilus... je l'ai entendue chanter l'autre jour dans une ambulance et, vous pouvez me croire, ça n'en était pas moins bien. Ce « morceau » de mouvement, de course et d'escalade exécuté dans la paix, par des immobiles, par des combattants inoffensifs et allongés, cette « charge » enlevée sur place par des soldats sans armes, couchés sur le dos, les mains vides... Non, vous n'imaginez pas la poignante saveur d'un pareil contraste... et quelle classe de musique... et quel « théâtre de la guerre » aussi formaient la toile et les portants, et les acteurs de ce nouveau « foyer », que leur vaillant destin tenait... pour un congé de plusieurs jours, éloignés de la Scène !

Tandis qu'accompagnée au piano et lancée avec entrain par l'auteur lui-même, Rosalie al-

lait de l'avant, les blessés la chantaient, mais comme i^i tâtons, ne la sachant pas encore. Ils l'apprenaient. Ils la quittaient, pour y revenir. Ils y mettaient une émouvante et grave volonté. Tous, ils s'y cramponnaient, sans exception, le colonial à la tète bandée qui a deux médailles sur son peignoir de laine, le zouave saigné aux reins, le petit mineur d'Arras auquel on a trois fois de suite retiré des noyaux d'obus de la gorge; il ne chantait pas celui-là, mais en approuvant il suivait de son œil vif et brun les paroles sur le papier...

La polka dont ell' se charge S'exécute au pas de charge, Verse à boire !

Ali, le tirailleur de Gafsa, aux pieds gelés, souriait sans la moindre gêne au rylhme de la strophe; il n'entendait pas les mots, mais il comprenait le sens... Y avait bon...

Et faut voir la débandade Des mecs de Hambourg et d'Bade Verse à boire!

Et les boiteux, les manchots, ceux qui se traînent bossus et les épaules remontées par les béquilles, et ceux qui ont des roses des vents de taffetas collées sur la figure, et les

porteurs de inains empaquetées, et ceux qui ont la mâchoire en lambeaux, dont on ne voit plus que le bout du nez, tous, je vous dis, tous s'intéressaient à ce beau brin de Rosalie;

Toute blanche elle est partie, Mais à la fin d'ia partie,

Verse à boire ! Elle est couleur vermillon,

Buvons donc !

Et il n'y avait pas jusqu'aux plus atteints, frais opérés, bordés haut sous le menton, auxquels il est recommandé doucement d'être sages... de ne pas bouger... qui n'eussent dans le blanc de leurs vastes yeux et le charbon de leur prunelle une immense joie quand éclatait le bouquet de la chanson d'Epinal :

Rosalie! Verse à la France,

Verse à boire!

De la gloire à pleins bidons I

Buvons donc '

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