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NOS SERVITEURS

19 décembre i91U.

Tout de suite dès le début de la guerre, ou un peu plus tard, à la date de leur appel, nos serviteurs en âge d'être mobilisés sont partis, et c'est à dessein qu'au lieu des mots de domestiques et de gens de maison, qui n'ont pourtant en eux rien d'offensant ni même de défavorable, j'emploie celui de serviteur^ plus ancien, plus classique et qui me paraît d'une dignité réglementaire en la circonstance, puisqu'il s'agit, cette fois, dans la plus haute acception du devoir social, de ^e/v/r la patrie, d'accourir quand elle sonne, de se mettre entièrement à ses ordres, à son service.

Ils sont donc partis eux aussi, comme les autres, sans vaine fanfaronnade, avec belle humeur et sagesse. Us avaient été moins surpris

que la plupart de ceux qui exercent des professions réputées libérales. Leur condition les avait préparés à mieux recevoir le coup de la grande nouvelle. En effet, ils savaient déjà depuis longtemps pour l'avoir entendu dire à la maison^ et l'avoir retenu, que « ça n'allait pas »... C'est en leur présence, à table, dans l'intimité des réunions de famille, que les moindres bruits, les détails, tous les incidents politiques du drame mondial qui se précipitait, avaient été rapportés, expliqués, commentés... Et si, au contraire, au lieu de parler à Taise et sans détours, on s'était caché d'eux, si l'on avait attendu qu'ils eussent refermé la porte, ils n'avaient été que mieux avertis par ces précautions. Ils étaient donc bien renseignés par leurs maîtres, qui d'ailleurs n'avaient pu s'empêcher — parégoïsme ou par sollicitude — de leur poser, les premiers, l'imprudente et fatale question : « En cas de... quand partez-vous, mon ami? » Ce à quoi, selon l'ordre, ils avaient répondu, les uns : « Le premier jour, monsieur », ou bien : « Le second, le troisième, le huitième, le dixième!... » Mais quelle que fût la date, elle n'était jamais bien éloignée... et la prolongation qu'elle accordait ne servait pas à grand'chose. Le premier ou le quinzième jour il fallait tout de même partir. A

cette occasion, vous vous le rappelez ?... los serviteurs nous ont apporté volontiers leur livret, ils ont exhibé des papiers et nous ont fait des récils honnêtes où respirait une confiance soudaine. Ils sont sortis de leur réserve et de leur sauvagerie. Nous les avons écoutés, sans ennui, avec une curiosité bienveillante, et il est souvent arrivé que c'est au moment de nous quitter qu'ils se sont montrés sous un aspect plus sympathique et se sont faits le mieux connaître..^ Jusque-là nous n'avions quelquefois pas la moindre idée d'eux... Nous savions leur petit nom... à peine celui de leur famille... et rien autre. Il a fallu des collisions d'empires pour que nous découvrions que Valentin avait un frère sergent de ville, un cousin instituteur ou abbé, une vieille mère qui allait sur ses nonante,... et qu'enfin, en quelque endroit de France qu'il fût né,... il était du même pays que nous...

Le moment définitif où les serviteurs devaient « rejoindre » a été entouré partout des mêmes cérémonies intimes. Ils ont dit adieu aux maîtres qui leur ont donné la main de bien bon cœur, sans croire... ah vraiment non !... qu'ils les honoraient. Ils ont recommandé leurs femmes, dont le courage, ma foi, était égal au leur, ils

ont promis d'écrire, de l'aire tout ce qu'il faudrait... et de revenir le plus tôt... Et puis bonsoir, monsieur — madame. Tous n'étaient, certes, pas de même niveau ni de même sort, quoique de condition pareille. Gomme dans tous les étals, on aurait pu déterminer entre eux des divisions : les grands, les moj^ens, les petits... Les grands, c'étaient les domestiques d'aristocratie et de luxe, les valets de millionnaires ou de personnages célèbres menant une vie brillante, agitée et souvent difficile. Les moyens comprenaient la masse des gens employés dans la bourgeoisie, le commerce prudent et la finance avisée, dans tous les milieux tranquilles et considérés... et lea petits formaient l'innombrable peuple des plus humbles, garçons d'hôtels de second ordre et de restaurants à prix fixe, hommes de bonne volonté propres à tout, valets de chambre courants, maris de cuisinières sans prétention... Eh bien, tous indifTéremment, aussitôt appelés et enrôlés, devinrent chacun, par un miracle foudroyant, le même bon soldat, quel qu'il fût auparavant, dans le civil, qu'il vînt de la ferme ou du domaine seigneurial, de Paris ou de la province, de chez un grand homme ou une belle dame, un banquier, un magistrat, un ardent patriote ou un pacifiste. Ils

se nivelèrent dans le rang, accueillis avec une égale camaraderie au sein de cette armée fraternelle où il n'y a ni maîtres ni valets, et où tout le monde endosse avec orgueil la même livrée, la plus noble qui soit, aux couleurs et aux armes de la patrie, le véritable habit à la l'rançaise : l'uniforme.

Ce que Ton a jusqu'à présent appris des serviteurs n'a fait que confirmer, en la dépassant presque toujours, l'excellente impression qu'en partant ils avaient donnée par leur tenue. Les nouvelles qu'ils envoient marquent la confiance et le meilleur état de santé morale. Généralement vigoureux, ils supportent bien la fatigue. Ils ne perdent pas leur gros appétit, ils n'ont plus à s'occuper que d'eux-mêmes — cela les change — et si la tranchée est un peu basse, ils ont du moins cette satisfaction de n'avoir pas besoin pour y atteindre de grimper six étages, et ils ne s'y cognent pas la tête, — par habitude de la mansarde. Débrouillards et bricoleurs, ils sont adroits à tout, en dehors de leur branche et de leur spécialité, et ce qu'ils ne savaient pas, l'urgence et le besoin ont vite fait de le leur enseigner... A la fois disciplinés et comme libérés, dégagés de mille entraves, ils se sentent montés à des hauteurs qu'ils n'occu-

paient pas la veille. Tout leur esl maintenant accessible, permis : le franc-parler, le franc-agir, l'éclat, l'héroïsme, le galon, le grade, la médaille!... Ils ne s'en privent pas à l'occasion... Plus d'un en une brusque décision — comme si c'étaient ses huit jours — a déjà donné sa vie, et tous ont fait simplement à l'avance le sacritîce de la leur. N'avez-vous pas lu il y a deux semaines l'admirable lettre qui a été publiée, dans laquelle, en prévision de sa mort, un cuisinier, tombé depuis au champ d'honneur, adressait à sa femme ses recommandations suprêmes en un langage qui était la calme expression des sentiments les plus purs et les plus élevés ? J'en sais un autre qui, parti avec son jeune maître automobiliste, obtint de ne pas le quitter et de rester son chauffeur, et qui un mois après, en service commandé, fut tué raide à son volant, d'une balle au front, face à l'ennemi qu'il avait eu le temps de voir et de braver. Si on « relevait » les serviteurs qui se sont déjà signalés au feu, qui ont versé leur sang, qu'une blessure a touchés ou mutilés à jamais, je suis sûr que la liste en serait assez longue pour fournir un livre d'or des Gens de Maison plus épais que le carnet des dépenses. Ils ont souvent bien du mérite. Ils ont vécu, travaillé jusqu'ici, peiné.

économisé, dans l'espoir — légitime bien qu'éloigné — du repos à la campagne, chez eux, où chaque année l'argent mis âprement de côté vient arrondir le petit bien familial... Ils se flattaient de se retirer, pas trop tôt, pas trop tard, au puys^ où ils seront enlin quelqu'un, où ils cesseront d'être impersonnels, où leur nom est connu et apprécié de père en fils... Et puis voilà que cette guerre!... Ça ne fait rien. Tant pis. La France dabord,... ma vigne et mon pré après... s'il en reste! Ils se rendent compte aussi d'ailleurs, avec leur pratique bon sens, qu'en s'élançant sur le barbare pour l'arrêter et le chasser, et qu'en libérant le sol violé ou menacé, ils assurent la conservation définitive, même s'il ne court aucun danger, du lopin, perdu tout là-bas, de leur petite patrie... Et pourtant certains d'entre eux n'ignorent plus que leur village est à cette heure saccagé, et qu'ils n'y retrouveront que des ruines... L'avenir est pour ceux-là sinistre et ténébreux. Après, quand les privilégiés retourneront dans leurs « foyers » préservés, que deviendront-ils, eux qui n'en auront plus ? Qu'importe ? A ce moment-là il sera bien temps d'aviser. On reprendra le premier service, celui d'avant... En attendant... on n'est pas sur le pavé, on fait partie

du personnel de la France qui est la plus grande des Maisons. Une bonne maison aussi, la première de toutes.

Forls de cette pensée, les serviteurs remplissent leur devoir, avec une simple endurance. Ils s'appliquent à contenter les chefs comme si c'étaient de nouveaux maîtres, moins difficiles que les anciens ; ils apportent leurs talents à la tâche commune et journalière, et, le fusil à la main, font le ménage, avec un entrain magnifique. D'ailleurs, rapidement philosophes, endurcis à cette existence nouvelle, ils en goûtent bientôt la rude et belliqueuse insouciance. Ils sont tranquilles, ils savent bien qu'on ne les renverra pas... Pour le moment ils n'ont plus de besoins. Beaucoup d'entre eux ne touchent plus leur mois... Où sont les beaux gages? Bah ! Ils en prennent leur parti. Et durant les longues heures d'inaction ils se racontent entre eux chez qui ils étaient, d'où ils viennent. Ou bien ils écrivent à leur femme et à leur « patron » des lettres courtes et sans orthographe, dans lesquelles éclate néanmoins la sincérité de leur souvenir.

Entre tous, les jardiniers sont accessibles, parfois, à la mélancolie du regret, parce qu'ils suivent le jardin de là-bas, qu'ils ne peuvent pas s'en déplanter et qu'à l'idée de ce qui va

souffrir de leur absence et puis du manque de soins, et puis de tout, ils ont comme un ver blanc au cœur... Alors ils entreprennent des papiers longs et serrés où ils recommandent... faute de mieux... en cas qu'il gèlerait... etc., et l'on devine que chacun de ces mots échappés de leurs gros doigts leur a coûté un soupir... Mais ceux-là aussi se battent avec plus de colère et de raison et comme s'ils avaient un grief personnel, parce qu'ils comprennent que le jardin, en somme, c'est la terre, et que tous les carrés de terre, tous les potagers, tous les vergers, tous les massifs réunis, c'est la France, non seulement avec ses blés, ses bois et ses forêts, mais avec ses fleurs, ses fruits et ses parures colorées qui en sont la joie. Ils se consolent en faisant du terrassement.

Oui, ce sont de braves gens, tous quels qu'ils soient. Quand ils reviendront nous les regarderons avec plus de considération parce qu'ils auront servi,... le grand service de 1914-1915.

Un extra comme ils n'en retrouveront jamais ! Après qu'ils auront donné le coup de balai final on aura plaisir à les revoir différents, amaigris, avec des moustaches,... qu'on leur permettra peut-être de garder, en l'honneur de la guerre,... et quelquefois à table, à des déjeuners d'amis

OÙ il y aura des officiers et où l'on racontera les batailles... sur un nom le maître se retournera pour interroger: « Soissons?... Mais... est-ce que vous n'y étiez pas, Joseph? » Et lui, une assiette chaude à la main, en rougissant un peu, il dira : « Oui, monsieur, j'y étais. Sixième armée. »

Ça ne sera plus des gens de maison ordinaires que ceux-là, croyez-le. Us auront des titres particuliers. Quand, en se présentant chez quelqu'un, ils pourront, avec les recommandations de leurs précédents maîtres, montrer leur livret militaire... ça leur fera un fameux certificat... Et si on leur demande : « Je vois que vous venez de votre pays ? Quelle a été votre dernière place? » et qu'ils vous répondent : « xMaubeuge », on sera saisi.

Et puis combien ne reviendront pas ! Combien auront disparu, seront tombés, après avoir vaillamment fait le coup de feu ! N'oublions pas ces bons soldats. Accordons dès à présent à ces obscurs et loyaux serviteurs une pensée d'hommage et de remerciement. On y a songé d'ailleurs. C'est ainsi qu'entre autres preuves, au Cercle de l'Union Artistique, on a eu l'excellente et amicale idée d'afficher dans le vestibule la liste des gens de service blessés à l'ennemi.

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Seuls, ils occupent à présent le tableau où d'ordinaire on lisait « qu'il y a à céder pour deux mois une loge de première entre-colonnes à rOpéra... ou à vendre un bel alezan pour dames, sage, onze ans, très bien mis »... Et, depuis hier, à cette place on peut même voir, non sans émotion : Besnard^ aide à Vofflce^ décédé des suites de ses blessures»

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