‹ Les grandes heures (volume 2)Chapitre 30 sur 37 · LES MONTMIRAIL · texte numérisé non relu

LES MONTMIRAIL

26 décembre i9iU.

Avant que s'achève l'année, tournons la tête un instant et reporlons-nous à cinq mois en arrière, aux derniers jours de juillet. Vous ne pouvez pas avoir oublié — car au seul feu du souvenir elle vous brûle encore — la fièvre qui consumait la France en ces heures d'angoisse et d'exaltation nationales où l'on sentait, où l'on voyait grossir et se précipiter l'inévitable orage? Mais en ce moment où tous, vieillards, hommes, femmes, enfants, nous étions, avec nos vigueurs et nos faiblesses difîérentes, agités du même trouble et des mêmes transports, de la même confiance et des mêmes espoirs, avezvous pensé alors à la grande marée d'émotions qui dut, plus puissante que toutes les autres, soulever entre les cours de leur vieille école, ainsi

T.RS r.llANDES HKUHES 243

que des (lots ccuinanls, les élèves de Saint-Cyr?

C'est d'eux que je viens vous parler.

Ils s'apprêtaient, comme tous les ans, à célébrer le Triomphe, cette fête traditionnelle où les anciens baptisent les bleus et leur donnent le nom qui les consacrera,... quand une stupeur tout à coup figea l'École... Le Triomphe était supprimé. Ordre du ministre. Jean Allard Méeus, un des anciens, et qui devait à son talent reconnu de poète d'avoir été choisi d'acclamation par ses camarades pour organiser la cérémonie et en écrire le texte, — fut appelé le dimanche 26 par le colonel qui lui dit : « Vous sentez-vous de force à composer le Triomphe en quatre jours? — Certainement, mon colonel, lui répondit ce dernier, avec cette belle assurance de la jeunesse qui a raison de ne douter de rien, et en moins de temps encore, en une heure, s'il le faut. — Eh bien, alors, attendez à jeudi. A3 heures, le ministre doit téléphoner. Vous comprendrez. »

Le jeudi 3o, arrivait la réponse définitive. Le Triomphe était supprimé. La grande nouvelle aussitôt connue, tous comprenaient. C'était la guerre : imminente, certaine. Mais l'interdiction du Triomphe ne pouvait empêcher la promotion d'être baptisée, et il fut convenu que

cette solennité aurait lieu le lendemairi. Effectivement, le vendredi 3i, à la nuit tombante, tous les élèves de l'École se réunissaient en carré dans la vaste cour Louis-XlV, bordée de ses anciens bâtiments à grands toits, où s'élève la statue de Kléber, et au delà de laquelle s'aperçoivent les feuillages du bois qui conserve encore les petits bancs des demoiselles de Saint-Cyr. Sous un ciel obscurci déjà, mais très pur, et d'une infinie douceur, la prise d'armes se faisait devant le capitaine et le lieutenant de garde, les seuls chefs autorisés à assister à la cérémonie. Les autres, cachés dans les bâtiments, derrière les fenêtres, observaient, de loin. Dans l'ordre le plus parfait, en un profond et imposant silence, tous les élèves se rangèrent : les officiers avec le sabre, les hommes avec le fusil, à peu près un millier au total. Quand les deux promotions furent ainsi massées, après que l'Ecole entière eut été, selon l'usage, présentée par le major au Père Système (c'est le dernier de la promotion), et qu'un bref et vibrant discours patriotique eut été prononcé par l'officier de garde, M. AUard Méeus dit une pièce de vers, d'un élan superbe, dont il était l'auteur, intitulée Demain^ et dont je regrette de ne pouvoir citer, à cause

LES GR\NDi:S HEUHES 245

de son étendue, que la dernière slroplie dans laquelle il crie à nos ennemis avec une sainte colère :

Vous nous avez volé l'Alsace et la Lorraine, Vous n'arracherez pas ce sentiment humain Germé de notre cœur et qu'on nomme la haine... Gardez votre paysl... Nous y serons demain !

A peine avait-il achevé au milieu d'un frisson général, que la garde en larmes venait lui demander ses vers et que le colonel lui faisait exprimer le même désir... Minutes de sublime ivresse !... Les repassant quelques heures après, le jeune soldat s'écriait : « Oh! ce poème de Demain que je ne dirai plus jamais, parce que jamais plus je ne serai à la veille d'un départ pour là-bas, au milieu de mille jeunes hommes tremblants de courage et de fierté... pourquoi le clairon ne l'a-t-il pas souligné de l'Alerte? Nous en aurions tous, j'en suis sûr, porté comme dans un rêve, les échos jusqu'au Rhin! »

Mais ce n'était pas fini. Il restait à baptiser la promotion de la Croix du Drapeau. Les jeunes reçurent donc de la bouche de leur ancien le nom qui désormais les désignerait, et c'est alors que les Monimirail, dans une épique et surhumaine folie, faisaient tous le serment d'aller au feu en gants blancs, le caso en tète.

Ensuite les hommes et les officiers de la nouvelle promotion défilèrent devant leurs aînés... avec quel souci de perfection!... Mieux encore qu'à Longchamp, et ce soir-là, ni les uns, ni les autres ne dormirent... Ils pensaient... ils attendaient. C'était la veillée des armes dont si souvent ils avaient rêvé et qu'ils vivaient dans une sorte d'étourdissement religieux. Ils partaient tous le surlendemain, rayonnants de joie, et le 22 août, un des premiers, le lieutenant AIlard Méeus tombait glorieusement frappé à mort de deux balles, l'une au front, l'autre au cœur.

Le colonel Tronchaud, du 162" de ligne, blessé lui-même, écrivant peu de temps après au père de ce vaillant, lui disait que son fils, à proximité de la frontière luxembourgeoise, non loin de Longwy, entraînait brillamment sa section qui progressait malgré le feu des Allemands, quand il avait été tué sur le coup, sans souffrir, au moment où il commandait : « En avant ! ». Il ajoutait : « Allard Méeus était une de ces natures d'élite auxquelles toutes les ambitions sont permises. .^Dans la liste déjà longue de ceux de mes officiers, comme lui tombés au champ d'honneur, il tient une place toute particulière, »

Quel plus bel hommage, que ces paroles du chef dans leur grandiose simplicitél

Le lieutenant Méeus avait exprimé le désir, s'il périssait, d'être enterré à l'endroit nrième oii il serait frappé, et que les honneurs lui fussent rendus par tous ses hommes. Se conformant à sa volonté, ceux qui restaient allèrent, le soir, sous la conduite d'un officier de ses amis, rechercher son corps sur le champ de bataille... Au nombre de trois cent cinquante avant Taclion, ils n'étaient plus maintenant que six. Ils partirent donc, les six, et, ayant bientôt trouvé et reconnu aisément la dépouille du souriant héros, ils l'ensevelirent, à la place marquée par son destin, et où il repose, dans la ferme et paisible attente du départ des Allemands qui occupent encore le pays. N'a-t-il pas déjà commencé par sa mort, à le reconquérir? Mais pour l'instant, hélas! il est en avant-garde, seul. Immobile, impassible, il veille, et ne sera doucement ranimé que le jour où, en même temps que nos soldats, ses parents accourus pourront venir apporter près du sien leur cœur endolori et verser sur son visage, à travers le sol, les larmes et les fleurs.

Jusqu'à présent ils n'ont de lui pour tout souvenir que son plumet, ce plumet du serment, dont il est mort et qui l'a fait tuer, ce plumet dont il avait juré de faire au soleil la cible de

248 l'ES GRANDES HEURES

son courage, qui lui avait inspiré les vers chevaleresques et fringants du Panache^ et qui maintenant — au long de son uniforme de Saint-Cyrien étendu à plat — gît, inerte et rétréci, sur le flanc, pareil à un petit oiseau saisi par le froid qui ne veut jamais plus gonfler ses plumes depuis qu'elles ont eu l'honneur de flotter au vent de la bataille.

Ah ! combien d'autres panaches sont déjà tombés du front pur et lumineux des Montmirail, sur lequel ils étaient perchés avant de prendre leur vol immortel ? Demandez-le aux familles de MM. de Castelnau, de Brésis, de Rigaud, Hachette, de Salins, de Fayolles, presque tous les anciens acteurs de la revue « des Poupées de Cyr », frappés eux aussi d'une balle à la tête et au cœur.

Si entre toutes, dans cette inoubliable phalange de braves qui justifieraient chacun l'hommage d'une admiration spéciale, j'ai plus longuement évoqué la généreuse et claire figure d'Allard Méeus, c'est qu'il m'a paru que ce privilégié des suprêmes récompenses offrait le type achevé du jeune officier français, ardent, enflammé, tendre et pur, épris de grâce et de beauté, fou d'idéal et de poésie, ne se tourmentant que de nobles exploits et de chanta

LR« r.RANDKS IIKURES 249

harmonieux, et prêt cependant à quitter dès que sonna ce mot : la guerre, tous ces trésors inestimables qu'il tenait avec raison pour les plus précieux du monde... Et comme il avait été désigné par ses camarades pour que tour à tour il les charmât et les exaltAt par ses poèmes et que l'insigne honneur lui avait été dévolu de baptiser les Montmirail et de composer le Triomphe... et qu'enfin, par le glorieux couronnement de sa carrière dun jour, il avait fait de toute sa vie, si courte et si pleine, un ensemble irréprochable d'élévation, de bravoure et de foi... il méritait vraiment que son nom fût mis en vedette au tableau de la patrie.

Et vous, officiers de Montmirail et de la Croix du Drapeau, qui reviendrez sains et saufs du choc des nations, ah ! de quelle voix lente et pieuse ne répéterez-vous pas plus tard les vers que vous adressait votre héroïque ancien, et qui sont désormais teintés d'une si poignante mélancolie ?

... Apprenez à ces bleus l'École et son renom, Et pensez quelquefois à joindre notre nom A ceux que vous direz en contant son histoire !... Les noms de nos promos sont des noms de victoire Pour les combats que nous irons livrer là-l)as !... C'est, en vous baptisant, ce que j'ai dit tout bas.

Page 1