CEUX DE LA-BAS
10 janvier 1915
Merschurg... Zossen, Ordrufî, Drisbourg, Sennelager, Konigsbruck, Friedrieck, Graffenwohe, Gassel... je déchiffre sur la feuille humide, achetée à la minute, ces noms étrangers de villes lointaines que je ne connais pas et l'image infortunée de nos enfants que l'on y tient captifs me remplit aussitôt le cœur et me monte aux yeux.
Autant que nous pouvons le savoir par le peu qu'ils nous disent, il semble que, traités avec humanité, la plupart de nos soldats prisonniers ne soient pas trop malheureux... Et cependant, quand on y réfléchit, même si nous voulons, au point de vue matériel, les croire à peu près satisfaits, nous ne doutons cependant pas qu'au moral tout leur manque. Les entourerait-on de
bien-ôlre et de soins infinis qu'il ne peut pas y avoir pour eux « de douce Allemagne ». Non. Ils doivent souffrir. Il le faut. Cette sainte obligation devient leur nouvel honneur et ils s'en rendent compte. Soyez donc sûrs qu'au lieu de se disiraire en ayant recours aux inépuisables ressources de leur jeunesse, et de se réfugier dans une sorte d'égoïsme vigoureux et patient, ils mettent au contraire leur effort filial à se rapprocher de nous par tous les moyens de communication de leur pensée. Ils n'acceptent pas de se dérober à la lancinante épreuve du souvenir. Ils s'appliquent à vivre en nous. Même si l'exubérance d'un vif et prompt naturel est toujours capable de leur fournir des bouffées de joie, ils s'interdisent par pudeur et dignité de les laisser jaillir, afin de ne pas donner d'eux, à leurs arrogants gardiens, une idée fausse ou impie. Ils ont cette délicatesse de sentir qu'il serait inconvenant d'avoir l'air épanoui en captivité.
Sans doute, ils ne montrent pas non plus un afifaissement déplacé, ni une torpeur humiliante dont l'hypocrisie les rabaisserait... Pour entretenir le libre jeu de leurs muscles et garder le ressort de leur santé physique, ils ne craignent pas de se livrer aux trop rares dépenses qui
leur sont permises ou imposées. Mais c'est tout. En dehors de ces concessions, ils restent fermés, muets ; ils pratiquent l'art d'être tristes le front haut, dans la Certitude, avec une calme fierté, et c'est eux, quand on les regarde, qui font baisser les yeux.
Voilà pour les bien portants, les solides, les trempés, dont le corps seul, momentanément, est prisonnier de guerre...
Mais les autres !... les frappés, les blessés aux membres rompus, les pâles allongés qui languissent, traînent sans guérir, qui ont été brusquement ramassés par l'ennemi après la bataille et emportés, butin fragile et douloureux, vers des destinations inconnues!
Je ne peux pas m'empêcher d'imaginer leur existence misérable. Non que j'aie la malhonnêteté, pour avoir plus raison, de supposer de parti pris le pire... Mais j'ai beau me persuader que, par un providentiel hasard, ils sont « bien tombés », sur de braves gens et de braves femmes, en une patriarcale maison de petite ville, cela ne change rien et n'arrive pas à me rassurer. Et puis, hélas ! n'est-ce pas l'exception ? Je sais que le plus souvent ils habitent l'hôpital immense et dur comme une caserne... Et s'ils sont logés dans un lieu moins sinistre et plus
intime, y gagnenl-ils beaucoup ? Je n'ose le croire. En quelque endroit soient-ils, tout est plus cruel pour eux. Leur faiblesse et leur iuHuobilité en font de sensibles victimes. Us sont mille fois blessés. Ils ne peuvent plus entendre parler allemand 1... Qu'ils le comprennent ou non, ce rauque et impitoyable langage les meurtrit, les lapide... Les gestes, les habits, les faces, les carrures, les mains, les pieds, les os, les brutalités de mâchoires, ce qu'on boit, ce qu'on mange, tout est allemand. Les bruits le sont, et aussi les silences... La divine image elle-même se germanise et le crucifix n'est plus que la croix de fer... Deutschlaml ûber ailes! Allemagne! Allemagne toujours ! Par-dessus tout ! Par-dessus le désespoir, la solitude, le malheur!
Comment usent-ils la journée dans leur triste dortoir, les prisonniers mourants?... Leur lit n'est pas fait comme en France... Ont-ils du vin, s'ils n'aiment pas la bière? Leur ofîre-t-on des fleurs? Permet-on qu'elles puissent former près d'eux un bouquet tricolore ? Y a-t-il de la musique? des chants? Lesquels? Est-ce la Waclit am Rhein ou le choral de Lither? Leur joue-t-on du piano? Voient-ils des sourires sur des lèvres et des larmes dans des yeux? Peut-
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être que par moments des mains de femmes, aux intentions maternelles, se posent sur leur front... Si... ne dites pas non... cela doit arriver. Mais cette caresse, alors, leur fait davantage regretter celle des vieilles mains qui, séparées d'eux, sont jointes ailleurs pour une prière où il n'est question que de leur délivrance... Et ils sont là, faibles, éteints, consumés de désolation, tandis que, pour les remettre, un infirmier de Prusse leur conte des récits de victoires à dormir debout et qu'aux murs se déploie, en se croyant un aigl<î, un vautour de l'Empire... Ah ! dans ces moments-là, quand le soir investit le ciel bas, ciel de guerre et de prison, tout ce qui revient d'autrefois, repasse... et disparait, sur la pointe du pied!... Pauvres enfants ! Pauvres soldats ! qui n'aviez pas peur de la mort, mais qui maintenant tremblez dans l'épouvante de finir ici... que je vous plains! Que je vous suis pas à pas dans le labyrinthe de vos émois ! Comme je vous accompagne, du fond de ma chambre close, ô vous qui n'avez plus votre chambre, vos draps, vos souvenirs, rien qui soit à vous ! Blessés pensifs, vous êtes des martyrs obscurs. Que l'on vous aime de souffrir ainsi... sans que vous puissiez nous en écrire un mot ! Et que vous nous paraissez
grands! La beaulé de voire sacrifice, il n'est pas de génie pour la concevoir et pour la célébrer. Il n'y a (ju'à se taire, humblement, à genoux de loin contre vos lits, et qu'à vous regarder de tout près à travers la distance en vous tenant la main...
Mais déjà vous perdez courage... « Ah, gémissez-vous, si cela doit arriver... mieux eût valu, certes, périr isolé, dans les bois, sur un bon matelas de feuilles de chez nous, dans un champ de Lorraine, ou sur le bord des étangs de Saint-Gond, couché sur l'eau, la nuit, à la veilleuse d'une étoile, ou dans une des sombres nefs de la forêt de la Chipolte... N'importe où! Mais pas chez eux! Saura-t-on seulement que je suis mort ici? Qui fermera mes yeux? Je défends qu'on y touche. Ils resteront ouverts... L'orthographe de mon nom sera-t-elle bien mise? Oii serai-je enterré ? Je veux qu'on me ramène au pays! Je veux!... Le voudra-ton? Est-ce qu'on le pourra? C'est si difficile, si loin ! Cela coûte si cher ! »
Celte pensée... celle pensée leur est un fiel, un vinaigre de feu... Alors, poètes in extremis, ils in>aginent dans le-ur délire un tas de choses chimériques et sentimentales... des vœux confus et déchirants... « Ne pourrait-on pas faire
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une œuvre chez nous, nos frères, celle des inhumés d'Allemagne ?... On nous enverrait des tombereaux de terre de France... — ah ! il n'en manque pas ! — pour que nous puissions en jouir... La terre de tous ces remblais, tenez, de la terre de tranchée? On la verserait doucement, on la ferait couler sur nous pour qu'elle nous bordât bien... Ou simplement des sacs comme pour des bastions... Ou si les tombereaux et les sacs, c'était trop exiger, de simples caisses, des petites boîtes dans lesquelles, pour ceux d'entre nous qui resteront ici, on prendrait une poignée de terre de France, rien qu'une, qui serait jetée en premier sur nos corps... et cela s'appellerait : l'OEuvre de la Pelletée... Pourq.uoi pas? » Ainsi divaguent-ils, enfoncés dans les flots de leur détresse?
Et, reprenant à mon tour leur navrante rêverie, je me pose encore à leur sujet mille questions qui me ravagent : « Quand arrive pour eux — s'il doit arriver ! — le moment prochain de leur grand départ, ont-ils, au moins, à la fin, ce qui peut leur être agréable et leur faire illusion? Y aura-t-il une Allemande assez charitable pour se pencher à leur oreille et leur dire tout bas : « Eh bien ! oui, à présent que vous ne pourrez plus le répéter à personne, je vous
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apprends que vous aurez sùremeiil la vicLoirc. Hein ? N'olre œil se dilate ? Et ça va déjà mieux ! » Leur permet-on, pour leur dernier plaisir, de loucher le bois d'un fusil, l'acier d'une épée de France, un ruban rouge?... ou de chanter la Marseillaise ?
A qui peuvent-ils bien confier leurs volontés, leurs secrets? Dans quelles mains sont-ils forcés de remettre leur montre, leur anneau de mariage et leur petit portefeuille aplati? Leur parle-t-on allemand tout le temps, jusqu'au bout? Dans quelle langue la kommandatur permet-elle de prier? Trouvent-ils un prêtre qui ne soit pas roux, trapu, coloré, dont le lalin n'ait rien de guttural et qui puisse dire sans accent : « Partez, âme chrétienne! » ? Qui prennent-ils par le cou, pour l'embrasser, quand leur lèvre avide veut à tout prix placer ici-bas son dernier baiser? Et qui a le droit de le recevoir, ce baiser, de le rendre? Oui se sent assez pur pour s'y risquer sans sacrilège ? Et, quand ils meurent enfin, écrasés, saturés d'Allemagne, à cet instant même, l'obsession se prolonge-t-elle, en vitesse acquise, au delà de l'agonie? Croientils qu'aussitôt franchie la suprême frontière, ils ne seront pourtant pas libérés, et que l'Ange de garde va leur crier : « Wer da » ? Ah non !
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Cela, ils savent que non ! que le Chérubin dont chaque aile est comme un drapeau de clarté, lancera fier et haut : « Oui vive ? » et qu'ils pourront répondre sur le même ton : « France... Seigneur! Amis! du pays des clochers rompus, de vos églises souffletées. Nous venons d'Allemagne, mais nous n'en sommes pas. Mais pourquoi, mon Dieu, pourquoi nous avez-vous fait prendre, hélas ! par le plus long? »
Et la Voix répondra : « Pour que vous arriviez plus vite. »