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L'ANNÉE DU SIÈCLE

2 janvier 1915.

L'année nouvelle est là. Elle est commencée. Nous demeurons saisis de sa brusque venue et c'est avec une indicible gravité que nous entendons, tout près et à de grandes distances, résonner sur le sol durci par Thiver le battement régulier de ses premiers pas semblable au rythme lointain d'une troupe en marche... Elle foule déjà le terrain de la Postérité.

Dix-neuf cent qufnze. Tel est son nom... qui, à peine tracé, parle, tinte, chante, éclate, crie, s'exprime et jaillit avec une force et une abondance dont nous sommes heurtés sans qu'elles nous étourdissent et nous ébranlent. D'un cœur ferme, en effet, nous l'attendions comme un renfort cette année imminente. Bien avant qu'elle arrivât nous nous étions tournés de son

côté pour la recevoir. Dix-neuf cent quinze. ChilTre fatidique et délibéré, voulu, commandé par Tenchaînement des Calculs en vertu d'une Mathématique souveraine... Chiffre qui nous semble aujourd'hui tout à coup souligné et coloré par le Destin, qui prend avec le quatuor de ses numéros si vivants l'aspect révélateur d'un nom de campagne militaire, et aussi celui d'un titre de poème épique, écrit d'abord, en haut d'une page blanche, par la main spectrale d'Hugo — avant que les vers ne soient faits et l'ouvrage composé, — comme un appel à l'Inspiration.

Quelle année! Dire qu'elle chemine, qu'elle est en route ! Elle est. Elle sera. Nul ne peut l'empêcher... Mais que sera-t-elle ? Voilà la pensée maîtresse, la seule, la dominante que pétrissent et mâchent en ce moment du matin au soir tous les hommes. Voilà le pain sec de leur esprit. Dix-neuf cent quinze... Comme on comprend bien, tout de suite, que cette année-là n'est pas et ne peut pas être ordinaire, qu'elle a été douée depuis toujours d'une vie comprimée et accumulée,... qu'elle pèse d'une importance capitale, formidable, unique dans

l'histoire de la France, de l'Europe, du monde, et de l'humanité ! C'est une année sans précédentes, qui ne ressemblera à aucune autre et comme on n'en verra plus jamais. Elle débute à peine et il nous paraît qu'elle va mettre à s'achever un temps illimité... Nous ne pouvons ni n'osons concevoir sa longueur et son terme... Elle est énorme par principe et par destination. Nous voudrions être plus vieux des nombreux jours qui l'épaississent. Et pourtant nous n'y tenons pas, nous en avons la crainte, ou du moins l'appréhension instinctive... Tout en conservant son nom d' « année », n'est-elle pas capable de durer davantage ? Va-t-elle inaugurer une nouvelle mesure, une nouvelle coupe du temps? Pourquoi pas ? Tout est possible désormais. Nous sentons dans tous les cas que les cinq derniers mois de dix-neuf cent quatorze, qui furent les premiers de la guerre, n'ont été vécus et employés que pour préparer, en guise de prologue, la grande, la suprême année... et la mieux lancer vers le prodige de son but.

Que nous cache dix-neuf cent quinze? et qu'y a-t-il déjà de réglé dans ses flancs? Si nous ouvrions ce soir le journal ou la revue qui paraîtront dans des semaines, que verrions-

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nous? Quels seraient le bulletin du 28 février? le communiqué de Pâques? la victoire de mai ? Pour peu que nous songions à tout l'innombrable encore inconnu, aux passages étonnants, aux genres de batailles, aux horizons les plus divers, aux faits inouïs, aux combats gigantesques et singuliers, aux drames de l'air, de la terre et des flots, à tous les événements et à tous les personnages qui sont là, dans l'enceinte de cette année, rangés et massés à leurs positions respectives, à perte de vue, sous le commandement Supérieur... notre raison s'effare et nous restons pétrifiés... comme Dante au seuil des cercles mystérieux.

Dix-neuf cent quinze me semble une forêt, un océan, une montagne, un temple.

Une foi'êt... comme ces forêts d'Afrique dans lesquelles pendant des jours et des jours s'est enfoncé Stanley... Mais l'explorateur tenace et confiant savait qu'il n'y a pas de forêts sans lisière, qu'on n'entre dans les ténèbres que pour en sortir, et dans la nuit la plus opaque il prédisait, en se dirigeant vers elle sans la voir, la clarté de l'issue.

Un océan... Mais le navigateur, même à des milliers de lieues, là où ne s'étendent plus partout que des flots désespérants, sait qu'il n'y a

pas de mer sans rivage, et n'oubliant jamais celui qui le réclame, ayant contracté avec soi une assurance contre la tempête, il vogue avec sérénité.

Une montagne... Elle n'existe que par son sommet !... S'il disparaît inaccessible au delà des nuages... tant mieux! c'est qu'il est plus haut et qu'on sera plus grand d'y être monté. Ne pensons pas aux gouffres que l'on côtoie. Les pics n'auraient pas d'honneur sans les chemins vertigineux.

Un temple enfin... Une cathédrale, vaste, profonde, longue, dont la perspective se noie en une brume étrange... Mais qu'importe! Dès le parvis je sais le chœur d'avance... j'irais les yeux fermés. Je n'ai pas besoin, à travers la futaie des piliers, de voir h. l'extrémité le chevet. L'entrée m'oriente. J'affirme sans me tromper que l'autel est au bout et que c'est là seulement, pas ailleurs, en allant tout droit, qu'on est certain d'atteindre ce qu'on cherche.

Ainsi, ne distinguant pas la route et connaissant bien le but, nous nous engageons dans cette année, sans peur et sans reproches.

Rien d'elle ne nous alarme. Dans son impénétrabilité même je puise une forte raison d'être confiant, car toutes les récompenses sont

cachées, les joies ne font pas signe, les bonheurs ne préviennent pas. L'essentiel a toujours besoin d'un rideau pour masquer ses préparatifs, et la surprise, l'inattendu sont la condition première de tout ce qui doit éclater de grand, de salutaire et d'heureux. Le malheur, me direz-vous, ne s'annonce pas non plus et vient à l'improviste aussi... Sans doute, hélas! Mais on peut du moins l'éviter ou le retarder en ne l'admettant pas, eu ne le laissant pas se glisser dans la plèbe des suppositions. C'est crime et folie de l'imaginer, car on le crée, on l'excile et souvent malgré soi on l'aide par ses craintes. Tandis que la ferme espérance est un pur aimant qui tire, même s'il résiste encore, le bien que l'on appelle.

Dix-neuf cent quinze ! Année mystérieuse, année décisive, année du Siècle, et qui le baptisera, nous te regardons en face, avec une large paix du cœur... année partie en entier pour la guerre et qui va la résoudre. Nous nous sommes haussés aux vertus qu'exige ta mission. Courage à toute épreuve, calme, sagesse, patience inusable, éternelle, divine, esprit équipé

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pour tous les efforts, âme parée pour tous les dévouements et résolue à toutes les beautés... voilà notre état général, immuable et déterminé. Après celles de nos soldats, voilà les armes et les munitions qui ne nous manqueront jamais.

Nous avons tout envisagé. Nous sommes prêts à tout, même à ce qui n'arrivera pas. Unis, confondus et noués, nous ne sommes plus qu'un seul et même sacrifice organisé, croissant, multipliant et se renouvelant sans cesse. Nous avons fait vœu d'endurance, de dignité, d'imperturbable tenue. Nous avons juré en un mot de la vivre, cette année. Ce sera la meilleure façon, toute neuve pour quelques-uns d'entre nous, de vivre notre vie!... Nous ne voulons pas nous soustraire à ce moment exceptionnel et sublime, essayer de l'escamoter par de petits moyens et de le traverser « sans nous en apercevoir » en nous détournant de lui... non, nous avons le souci encore une fois de la vivre à fond, cette année d'élite, en étant dignes d'elle, en l'accompagnant au pas, dans les étapes de nos devoirs difQciles et différents, mais qui se rejoignent.

Nous allons donc nous plier — sans que cela nous courbe — à cette permanence de la guerre, en prendre la sainte et grave habitude.

Nous ne nous demanderons plus jamais quand cela finira. Parole vaine, insidieuse et désarmante. Chaque matin nous ne nous jetterons plus avec une fièvre étroite sur le communiqué de la nuit, pour n'avoir pas à repousser un mouvement d'humeur ou de lassitude si nos soldats n'ont pas la politesse de prendre une avance égale à celle de nos désirs... Rien ne nous étonnera. Rien ne nous troublera. Rien ne nous arrêtera. Nous consentirons à savoir et à ne pas savoir. Nous aurons, dur comme fer, l'optimisme de la patrie. Nous demeurerons souriants et aimants, fidèles à nos chefs et à nos soldats, sûrs d'eux à défaut de nousmêmes, et nous dirons et nous penserons que tout ce qu'ils font est bien, juste, utile, admirable et magnifique, et beau,... et nous aurons mille et mille fois raison de le proclamer, parce que jamais nos louanges, notre amour, notre gratitude éperdue ne pourront leur décerner les bénédictions qu'ils méritent, et dont nous voudrions couronner, pour le rendre invulnérable, leur front glorieux.

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