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EXEMPLES ET LEÇONS

9 janvier I9i5.

Ce que nous avons de mieux à faire en ce moment c'est de regarder les soldats. Ils doivent être le but fixe de nos pensées, la cible de nos résolutions.

En effet, quand je dis regarder on comprend bien que je n'entends plus par là simplement m'adresser aux yeux, et les diriger, mais braquer les esprits et tendre les cœurs. Les soldats ont dépassé le niveau de notre rayon visuel pour atteindre une ligne plus profonde et plus haute. Ils sont notre horizon mental. Ils ont beau être tapis contre leur gré dans la terre, ils mordent sur le ciel qu'ils entament naturellement par le jet et les ressauts de leur héroïsme journalier. Partout ils nous apparaissent comme un ensemble de villes mouvantes, et bien

que la grande dislance au premier aspect les rende petits nous voyons cependant qu'ils émergent. Nous ne comptons plus les tours et les clochers qu'ils élèvent quand ils s'étendent. Je me les représente comme la Cité de Dieu, en marche à travers tout l'infranchissable qui sera franchi, ou abattu. Et malgré l'éloignement ce sont eux seuls, les soldats de nos armées, qui nous prennent et nous retiennent. Tout ce qui se trouve placé dans l'immense intervalle qui nous sépare se dissipe et fond. Rien n'est capable de s'interposer entre nos âmes et les leurs. Nous les suivons, nous les accompagnons dans leur lenteur, nécessaire et glorieuse, et chaque fois qu'ils avancent nous faisons un pas. Nous subissons le contre-coup de leurs efforts, le choc en retour de leurs réussites. Mais surtout nous recevons, et plus de deux fois par j-our, à toute heure, à toute minute, le communiqué des exemples qu'ils donnent, sans s'épuiser. Ilsnous les donnent tous.

Exemple de la patience d'abord. Et de quelle patience ! car il y en a une variété infinie... De la plus difficile et la plus coûteuse : la patience armée, celle qui consiste à demeurer immobile quand on n'a qu'une envie : bondir, et à garder au fourreau une baïonnette qui brûle de sauter

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au bout du fusil ! 11 n'en existe pas de plus grande et de plus méritoire, et vous êtes bien obligé de reconnaître que la patience courante et de tout repos dont on use d'ordinaire et qui, dans les cas de force majeure, consent à s'incliner devant l'inévitable, et attend, placide, que les choses suivent leur cours.... n'a vraiment rien de comparable, quoiqu'elle porte le même nom, à celte patience vibrante et surhumaine, cette frémissante patience de guerre qui est le motd'ordre aujourd'hui sur tout le front, et qui demande à la fois de savoir se contenir en restant prêt à tout tenter, de dormir ou de faire semblant sans s'interrompre de veiller, de cacher son feu sans l'éteindre et de garder intactes en soi, fraîches pour tous les élans, des forces qui ne doivent pas se perdre ni se diminuer et dont cependant la nature est de ne grandir qu'en se dépensant !... C'est un pur miracle ! et qui pourtant, du matin au soir, couvre et fleurit tous les champs de bataille pour en faire, par-dessus la boue, un immense champ de vertus empouprées plus suaves que les roses.

Après, ils nous donnent aussi l'exemple de la bonne humeur et de la ferme gravité, du

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sacrifice et du dévouement acharnés, de l'espoir infini, du courage sous toutes ses formes qu'ils trouvent le moyen de varier et d'enjoliver sans cesse. Et ils nous prodiguent encore avec celui de la plus mâle et terrible énergie, celui de la gentillesse d'esprit et de la douceur d'âme — car les grandes âmes sont douces — et celui de la tendresse du caractère, des procédés les plus rares et les plus ingénieux dans la délicatesse. Et ceux de la fatigue, de la faim, du froid, du manque de sommeil, de toutes les privations magistralement traitées, des dangers regardés en face, des maux gaiement soufferts, de la mort bien reçue... tous ces exemples ils nous les envoient à profusion, à la file et en tas, sans interruption ni arrêt, les uns par-dessus les autres, comme s'ils avaient senti que c'était la plus heureuse façon, en dehors de leurs éloquentes et courtes lettres, de nous donner d'eux des nouvelles.

Nous, confondus, émerveillés, nous recevons ce flot, cette magnifique marée montante où déjà nous baignons, et qui, bien loin de nous noyer, nous porte et nous soulève. Et devant ces nappes et ce ruissellement de beautés nous demeurons pétrifiés d'admiration, de respect... et d'impuissance ! car la plupart de ces exem-

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pies sont si nobles et tellement supérieurs, qu'en les célébrant nous constatons que nous ne pouvons pas les suivre. Ils sont plus hauts que nous et nous nous demandons d'ailleurs si nous sommes dignes d'eux. L'exemple de qualité, de sommet n'est pas à la portée de tous ; il faut qu'il reste le privilège exclusif et la récompense instantanée de ceux qui le créent. Une trop facile et trop prompte imitation lui retirerait du prix. Le sublime perdrait à se vulgariser, et il est juste qu'il demeure le principal exercice des hommes qui se trouvent placés et se mettent eux-mêmes de bon cœur, au-dessus de toutes les règles ordinaires du renoncement et de l'immolation. C'est leur part, n'y touchons pas. Pourquoi prétendre nous orner de leurs vertus qui ne sont pas en ce moment notre uniforme ? Les soldats sont hors concours.

Mais, s'il n'est pas accordé à nos insuffisances et à nos faiblesses de suivre d'une façon active les exemples guerriers qu'ils nous donnent, du moins pouvons-nous, de leur splendide enseignement, retirer ici des leçons mieux appropriées à notre genre d'effort tranquille et de calme mérite.

Pour cola comme pour le reste nous n'avons qu'à nous adresser à eux. Ils sont en situation de tout nous apprendre, même notre métier qui ne vaut pas le leur, même les devoirs d'un autre ordre qu'ils n'ont pas à pratiquer. Rien de ce qui est humain, au sens le plus noble et le plus élevé du mot, ne leur est étranger. Ils restent attachés à nous par des liens dont ils se servent pour nous transmettre leurs plus secrètes pensées, et tout en nous surpassant, ils nous résument et nous représentent. Ils comprennent qu'ils sont là pour accomplir, mieux que nous ne le ferions, ce que nous voudrions faire.

Ainsi nous nous consolons par eux de notre absence.

Voyons au plus vite ce qu'ils nous enseignent : en premier lieu la stricte et rigoureuse observance des commandements de la patrie. L'inanité des mots, des gestes, des mouvements, des idées qui ne concourent pas à la besogne immédiate, au travail de la minute, l'inutile et le superflu qui gaspillent le temps et usent les ressorts, ils l'ont coupé, retranché de leur rude programme. Ils vivent dans le stoïcisme le plus implacable. Affinés et durcis par la souffrance, tannés par la misère physique, trempés à toutes

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les «^'preuves, réduits à ce minimum de matière qui constitue le maximum de la force ils ne sont i^Iiis que leur armature et que le squelette de leur volonté. Effrayants de puissance ramassée, impassibles chartreux du cimetière infini et ravagé où ils fraternisent avec la mort, les voilà pour ainsi dire amenés peu à peu à leur plus simple et à leur pi us efficace expression. Dépouillés de tout élément impur, ils ne sont que l'essence et le meilleur d'eux-mêmes: des âmes françaises, cuirassées seulement de ce qu'il faut de muscles et de chair pour mener à bout dans la perfection l'œuvre de délivrance et de gloire. Ils n'aspirent qu'à êlre les ouvriers d'un seul et unique travail, les hommes d'une seule chose, d'une s^ule entreprise, d'un seul but. Ils sont embauchés pour la victoire. En dehors d'elle qui les guide en les fascinant rien n'existe et ne vaut. Ils en ont l'exclusive et sainte folie.

Combien nous devrions, dès lors, dans les régions moins exposées que sont les nôtres et qui ne méritent pas le nom de zones de feu, — nous appliquer à nous réduire, à nous simplifier, et comme les soldais, mais à notre manière, à nous affirmer avec une plus directe énergie ! N'acceptons pas une minute de dis-

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traction ni de relûcliement. Ne dépensons toutes les secondes de notre vie que pour le gain magnifique auquel nos frères sacrifient si amoureusement la leur. L'arrière-garde dont nous sommes peut marcher avec profit, à sa distance et à son moindre pas, dans les chemins que nous trace et nous fraye au milieu de périls qu'elle nous évite, Tintrépide avant-garde des héros. Et de même qu'au front ils nous présentent l'admirable et consolatrice image d'une indissoluble union, d'une fraternité militaire que rien ne saurait rompre, ainsi, dans nos rangs moins serrés et d'une discipline plus flottante, nous aurons à cœur cependant d'observer la même cohésion, la même concorde patriotique. Nous respecterons la trêve imposée à nos querelles par la grande Cause qui doit seule employer et absorber tous nos moyens d'attaque et de combat, et si des impies ou des malheureux, ne comprenant pas l'urgence ni la beauté de cette prescription nationale, s'obstinent à vouloir malgré tout entretenir et attiser par l'injure et la calomnie les passions qui par ailleurs nous séparent, nous détournerons la tête, et nous continuerons, sans leur répondre, de demeurer lidèles au pacte de solidarité, d'amitié, de loyale et bonne confiance que nous avons, même

malgré eux, conclu avec eux, sous le grand souflle de la guerre.

Nous ne recevrons de leçon que des soldats! nos seuls maîtres, nos seuls chefs, nos seuls professeurs, nos seuls juges, nos seuls soutiens, nos seuls véritables amis; car eux seuls, poui nous engager à ne pas faire moins que notre devoir, sont invariablement disposés à faire plu* que le leur.

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