‹ Les grandes heures (volume 2)Chapitre 34 sur 37 · LE LIVRE ROUGE · texte numérisé non relu

LE LIVRE ROUGE

/6 janvier 1915.

li n'y a pas d'autre titre à donner au rapport oi'ticiel des atrocités allemandes. C'est le seul qu'il mérite, et qui lui restera.

Sans doute nous avions eu déjà, révoltés et incrédules tour à tour, une première et très incomplète connaissance desactes monstrueux qui font aujourd'hui l'objet de la sinistre publication; et ces quelques récits épars constituaient néanmoins dans nos esprits une espèce de préface tellement inhumaine qu'il nous semblait qu'elle dût suffire, et qu'il fût impossible de lui donner des développements et une suite.

Nous nous trompions.

Le livre rouge, en dépassant tout ce que notre imagination se refusait à envisager et pourtant redoutait, nous impose, sans que nous ne puis-

sions plus nous y soustraire, l'effroyable vérité. Car en même temps qu'elle est pour nous une source infinie de tristesse et d'affliction, cette vérité, par le caractère même et l'étendue de la sauvagerie, nous renseigne, nous éclaire, éblouit nos yeux dont elle sèche les pleurs, ot nous durcit à jamais dans le plus implacable de nos devoirs.

Les quarante pages de prose qui forment, dans leur sécheresse nécessaire, le texte affreux de ce poème de la souffrance et de la barbarie, sont, d'un seul trait, une insoutenable lecture. Il faut s'y prendre à plusieurs fois pour vider ce calice, et la pensée comme le cœur n'en supportent Tamertume qu'à petites doses. Et cependant, il n'est pas un Français qui ne doive, surmontant l'immensité de sa peine et de son dégoût, lire et dévorer jusqu'à la fin ces tragiques annales, car elles appartiennent à l'histoire. Elles sont devenues le testament des pures victimes tombées, elles aussi, au champ d'honneur, et qui nous dictent, au delà de l'injuste mort qu'elles ont subi, leurs suprêmes volontés.

Quand on a tourné le dernier feuillet, on voudrait se persuader que l'on s'évade d'un affolant et gigantesque drame, dû, en dehors de toute réalité, à la détestable combinaison d'un génie

du mal. Mais non, les cadavres sont là. L'nir est encore plein de leurs cris ou de leurs sanglots. Nous comptons les plaies, nous voyons les taches de sang. Nous ne sortons décidément pas d'une férocité de littérature ou d'un rêve, et d'ailleurs un rêve montrerait-il une pareille coordination de cruautés, un pareil enchaînement de forfaits? Atleindrait-il, d'une manière aussi directe et aussi sûre, un but aussi infâme et aussi froidement calculé? La réalité seule, hélas! est susceptible, dans le détail et l'ensemble du crime, d'obtenir de pareils effets. Ainsi rien ne fut inventé, ni môme exagéré. Ne pensons pas que les personnes autorisées et dignes de foi qui ont accepté la pénible mission de rédiger pour l'avenir ces lamentables procès-verbaux, aient pu se laisser entraîner par leur indignation légitime à des erreurs ou à des intempérances dans leurs comptes rendus. Ce n'est pas de leur côté que sont les excès. Ils n'ont été commis que par ceux dont on les appréhendait, parce que l'on savait qu'ils en étaient capables. Disons-nous, au contraire, que ces honnêtes citoyens, obéissant aux plus rigoureux scrupules de leur conscience, ont dû maintes fois, presque à chaque pas, laisser de côté des meurtres, des assassinats, indubitablement com-

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mis par des tiuiins allemandes, mais dont la preuve matérielle ne pouvait, au point de vue légal, être faite en pleine lumière. Ils déploraient cette nécessité, mais ils s'y pliaient, tristement assurés de pouvoir priver leur acte d'accusation dun grand nombre d'atrocités impunies, sans cependant laffaiblir. Il en reste assez, malgré tout ce qui a remporté le bcncfice éphémère de l'écart ou de l'oubli, pour justifier notre anathème éternel. II est impossible en eiïet de prétendre un seul instant, même avec l'aveugle partialité de la haine, qu'il s'agisse là de « faits de guerre ». Inadmissible interprétation. Ce n'est qu'une série de crimes, de tous les crimes, réunis et représentés chacun avec une scélératesse et un esprit de méthode qui confondent. Le meurtre, le viol, le pillage, l'incendie ont leurs bulletins abondamment pourvus. Où s'exercent le plus souvent ces abominables pratiques? Dans les lieux de paix et de charité, à l'ambulance, à l'école, à l'hospice, à l'église, aux calmes foyers, dans les vieilles maisons inoffensives et vides. C'est le massacre et la destruction sans même les motifs qui ne .suffisent pas encore à être des excuses, pour le plaisir dénaturé d'une fureur que rien n'apaise et ne rassasie. Voyez, par exemple, pour ne

prendre que lui : le feu. Admirez avec quelle incroyable recherche on a préparé, travaillé, perfectionné son a[)plicalion Rien que pour l'incendie, que de choix ! Quel assortiment ! Nous avons la grenade, la torche, le bâton de résine, les pastilles, rondes ou carrées, le pétrole enfin, et tous ses moyens savants d'arrosage. Ah ! je comprends qu'il leur manque, après que depuis cinq mois ils le gaspillent avec une telle imprudence ! A force de répandre à flots le précieux liquide, ils se sont eux-mêmes démunis, et voilà déjà le premier châtiment que n'avait pas prévu leur prodigalité!

Tout leur est bon à brûler : le bois, la meule et la grange, la cathédrale et la chaumière. Les meubles, les pauvres richesses du paysan, les instruments de son travail, alimentent jour et nuit le brasier qui ne peut s'éteindre, et si le combustible fait défaut, on ranime la fournaise avec des hommes pour sarments. La faiblesse, la douceur et la fragilité ne trouvent pas grâce devant le Germain, chez l'enfant, le vieillard et la femme. Et la liste navrante et si longue de ces tués à l'ennemi, qui pourtant ne se sont jamais battus, témoigne le complet et dur mépris de l'existence humaine que professent les égorgeurs. Ils ont beau, furibonds ou, ce qui est

pire, polis, s'écrier : « C'est la guerre ! » ils savent bien eux-mêmes que ce n'est là ni une explication, ni une absolution de leur conduite. Non! la guerre, grâce à Dieu, si épouvantable que soit ce mystérieux fléau, est quelque chose de j)lus grand et de plus noble que le ravage et la tuerie se donnant libre cours en dehors des luttes permises. Ce n'est pas la guerre d'abattre des vieillards et des petites filles, de bombarder des églises, vides ou pleines, et de laisser systématiquement des ruines aussi bien où l'on passe que là où on ne peut passer. L'inutile est impardonnable, surtout dans l'hécatombe, et la guerre, n'importe laquelle, cette guerre-ci plus encore qu'aucune autre, refuse d'endosser et de couvrir, comme lui appartenant, des faits qui, n'ayant rien de commun avec ses dangers et sa gloire, n'en sont que l'opprobre et la honte.

Opprobre et honte très évitables, quoi que puissent alléguer nos ennemis pourvus sur ce seul point d'une si commode indulgence.

A qui fera-t-on croire que l'Empereur n'eût point été obéi si tout à coup, se drapant dans une solennité magnanime, il avait dit à ses armées au début de leur entrée en campagne : « Assurés que notre cause est noble, nous ferons

cette g'uerre noblement. Nous voulons qu'elle reste, à travers toutes les fluctuations possibles du destin, un magnifique exemple de notre culture et de nos vertus. Dès la veille, avant môme que soient tirées les épées, nos calomniateurs font de vous des Huns et de moi Attila. Nous leur répondrons en les confondant par la dignité militaire et la chevalerie qu'ils nous refusent parce qu'ils s'imaginent être les seuls à les posséder. Ainsi donc, nous prêtons le serment, qui sera tenu, de nous Lattre en soldats, et rien qu'avec les soldats. Tous ces peuples qui nous haïssent parce qu'ils ne nous connaissent pas n'auront [)oint, si nous pénétrons chez eux, à souffrir de nos prétendues barbaries. Les propriétés et les vies innocentes seront partout respectées. Pas une ville ouverte et sans défense ne subira le poids des mesures brutales, et les fidèles pourront en paix prier dans les églises, sans avoir besoin d'y venir pour trouver un refuge. Le vol, le pillage, l'incendie, tous les forfaits, indignes de nous, ne pourront jamais nous être imputés. Et s'il en était quelquefois autrement, par suite d'exceptions réprouvées dès ce jour, les coupables seraient châtiés avec une telle rigueur, que la sévérité de la punition dépasserait le reproche. Croyez que la lutte

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pour cela n'en sera pas moins lerrible et iii harnée, mais du moins l'Allemagne n'aura-t-elle rien perdu de son renom de nation généreuse et civilisée, qui doit lui demeurer par-dessus la Bataille. »

Où, quand, à quelle heure, le Kaiser a-t-il tenu un langage pareil pour exprimer ces sentiments qui n'étaient cependant point de nature à le rabaisser ni à diminuer le niveau moral de ses troupes? Et depuis Louvain jusqu'à Reims et Soissons, en passant par bien d'autres stations de ruines et de deuils pour aboutir à Arras qui ne marque point, hélas ! la fin du calvaire, tout au long de ces cinq mois où pas un jour ne s'est écoulé sans que les exploits spéciaux de la fureur allemande aient rempli d'horreur l'univers, Guillaume II a-t-il élevé la voix, écrit une ligne, dit un seul mot, pour protester, donner un ordre, empêcher un nouveau crime?

Il n'a rien fait.

11 est demeuré silencieux, aveugle aux lueur des incendies, sourd aux plaintes des victimes aussi bien qu'aux cris de réprobation que les neutres eux-mêmes élevaient jusqu'à lui. En s'abstenant avec une impitoyabilité aussi résolue, il a donc reconnu, puisqu'il ne les niait pas, approuvé et par là même encouragé les atrocités

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qu'il endosse et dont il devient, du haut de son trône, aussi responsai:)le que s'il les exécutait, dans la mêlée et dans l'orgie, de sa propre main. — Voilà pourquoi, reprenant la phrase couranio qui est le dérisoire leitmotiv des officiers allemands : « C'est la guerre ! » nous n'essaierons plus de la discuter, mais nous saurons qu'ils entendent par là : « Cest notre guerre! » Et renonçant, dès lors, à les contredire, nous admettrons en effet que c'est bien là leur guerre, telle qu'ils la veulent, la raisonnent et la comprennent, leur guerre conforme aux aberrations de l'orgueil et au délire de la force. Ils ont la certitude d'être bien les seuls à posséder cette marque, à en rester les propriétaires. Nul ne songe à la leur contester. Et s'ils envisagent par instants, sans y croire encore, l'hypothèse d'une invasion de leur territoire, ce n'est qu'avec une demi-inquiétude. Ils sont absolument certains que les Français ne mutileront pas les femmes allemandes, ni ne perceront les professeurs à lunettes d'or, et que les petits enfants, dans la grande ville ou le village, pourront sans le moindre danger faire les cornes à nos soldats et même les coucher en joue avec un pistolet de paille. Ce qui ne veut pourtant pas dire que nous nous priverons à notre tour de repré-

pailles... Mais ce ne seront pas les leurs, ni celles qu'ils s'ingénient à prévoir. On trouvera tout autre chose... et qui sera mieux., plus en rapport avec notre caractère et notre renommée.

Rien n'est plus décevant d'ailleurs que ce système odieux. Il cesse rapidement de produire les résultats qu'on en espère et le but que Ton se propose. Le mal fait toujours fausse route. A vouloir semer à tout prix la terreur, on ne déchaîne à coup sûr qu'une plus âpre résistance. Au lieu d'abattre, on relève. Quand on croit détruire et ruiner, on construit et on édifie. On bâtit des murs d'audace et des remparts de ténacité. Chaque fois que l'on décapite une église, on ne réussit qu'à donner le vol au coq gaulois qui la surmonte. La cloche en tombant, sonne encore, avec un courroux de tocsin. Tous les morts innocents font des légions de vengeance et des recrues de victoire.

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