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CEUX DE LA MER

Q3 janvier i915.

Jusqu'à présent notre armée de terre, plus que jamais « terrienne » et digne de ce nom par le genre de guerre, aplatie et souterraine, que lui impose un ennemi troublé, a retenu la fièvre de notre attention; mais cela n'empêche pas notre pensée de demeurer fidèle à l'autre armée, celle de nos flottes, à tous les officiers, soldats et matelots de la marine française qui, chacun à leur poste et confinés eux aussi pour le moment dans les tranchées que fait la vague, attendent avec une vigilante impatience l'heure du branle-bas.

Si muets qu'ils soient, au point d'en paraître plus immobiles et plus lointains encore, avezvous pourtant songé à toute l'active et aiguë surveillance, à tous les battements de cœur, à

toutes les angoisses de chaque minute que recouvre l'ignorance voulue où Ton nous lient de ce qu'ils accomplissent dans l'ombre de leur vaillante expectative? Rien n'est d'une plus terrible et plus intense émotion que la grand'garde éternelle qu'ils montent, fouillant jour et nuit les doubles plaines des nues et des Ilots, allant chercher l'horizon, le dégageant, le nettoyant d'un seul de leurs merveilleux et clairs regards qui sont les maîtres de l'espace, et draguant aussi à leurs pieds, mieux qu'avec des tilets, tout l'insondable des profondeurs. Car il faut ici, autant que sur terre, plus peut-être, se méfier des incessantes embûches tendues sous les séductions de la solitude et de la tranquillité. Perfidie originelle de l'onde. La traîtrise est souveraine dans les remous de ces glauques déserts. Les surprises des éléments ne . sont que le moindre et second danger. Partout rôdent, pressants et invisibles, les monstrueux engins animés, les poissons de fer machinés par les hommes, les squales d'acier qui nagent sans nageoires et qui portent dans leurs flancs sournois le suprême feu que l'eau n'éteint pas. D'aspect inorfensif et roulée par Taveugle destin, voici la mine errante, bohémienne de la moit, la pieuvre au blindage grenu, qui ne

lance et ne déploie qu'eu éclatant ses tentacules de mitraille, et la torpille envoyée par ce c:igantesciue espadon qu'est le sous-marin, et rhydravion, le poisson-volant qui, en guise de gouttes d eau, laisse en passant perler des bombes.

El si on lève la tête, on doit guetter et prévoir dans les cavernes du nuage, et au delà, les navires aériens qui croisent sur votre front : l'aéroplane, plus rapide et plus infatigable dans son attitude que Toiseau-frégate, et le massif zeppelin, qui semble tour à tour une baleine blessée ou une île à la dérive.

iMagnifîquement calme et méditatif, le guerrier de la mer conserve cependant sa hautaine impassibilité. Il s'est fait une âme étanche, insubmersible quoi qu'il arrive, prête aux pires collisions sans qu'aucune l'émeuve. C'est que tout depuis longtemps concourt à le cuirasser : la noblesse sévère et isolée de sa vie, la forte trempe de ses ambitions, le repliement de ses rêves. La limitation même du petit coin qu'il habite, si infime auprès de l'immensité environnante, avec laquelle il contraste, a pour salutaire effet de lui communiquer ce ramassé de caractère et de volonté qui est sa marque et sa gravure. L'enceinte resserrée qui a l'air au pre-

mier aspect de rétrécir son existence, l'élargit au contraire et lui donne une sereine ampleur, car le vaisseau ressemble au cloître qui n'emprisonne que pour libérer. Par ce qu'elle ajustement d'à moitié monastique et de religieux, dans son austérité, la carrière du marin se détache de certaines préoccupations contingentes qui la laissent insensible. Suspendue entre deux infinis, elle paraît presque immatérielle et comme aisément affranchie des dures et douces servitudes du sol. Non que le sol, la matière natale par excellence, laisse froid et indifïérent le chartreux des flots; mais, aux yeux de ce dernier et à sa conception, ce sol est mobile et peut lever l'ancre. Il suit l'absent qu'il aime. Le chemineau de la mer l'emporte avec lui partout où il va et le situe là où il est. Ainsi le pont du croiseur et du dreadnought est en tous lieux la place du village et le rond-point de la patrie.

Et pourtant... je n'ai pu maintes fois m 'empêcher de me dire : « Oui, je comprends, je me soumets à cet esprit de sacrifice et de touchante interprétation... mais la terre ! la terre! Oublie-t-on la terre? Est-ce qu'on peut se passer d'elle? De quel bronze est donc formé l'étrange ingrat qui s'en déshabitue? Qu'il puisse encore en temos ordinaiie, au cours des jour-

nées et des semaines, se priver des prairies et des bois, perdre l'ombrage des forêts, renoncer à l'odeur de l'herbe, au parfum de la Heur, aux bruits nourrissants des cités et aux mélodies de la campagne... je veux bien à la rigueur me l'expliquer, malgré mon étonnement. Je me persuade qu'il s'est, par une énergique et prompte souplesse, accoutumé à transposer ses sentiments et ses sensations et que, tout ce qui paraît lui manquer, il le possède cependant, ayant appris à le remplacer par des équivalences de force et de poésie. Les profondes et liquides étendues, vertes et jaunes, sombres et lumineuses, toujours agitées, toujours inquiètes, sont ses plaines vivantes à lui, les champs effarés qu'il cultive et laboure... et, dans les immenses frissons de l'écume, étincelant à perle de vue, il retrouve avec ferveur le moutonnement des blés. La Méditerranée est sa Beauce et l'Atlantique sa Sologne. 11 a le phare pour clocher. Les nuages savants lui organisent à plaisir toute une escorte^ de montagnes. La fumée qu'il découvre là-bas est si mince — et souvent si bleue — qu'il finit par ne plus savoir quelle est la cheminée d'où elle sort, et si le paquebot n'est pas une chaumière. Ainsi, au long des voyages heureux et des croisières pu-

cifiqiies, se déroule pour le marin la belle série des illusions acceptées dontila prononcé le vœu.

Mais vienne la guerre et le rude temps où la mort cesse d être un hasard, je me demande alors comment le besoin, la nécessité, ou tout au moins le regret de la terre, ne se fait pas cruellement sentir à l'isolé dont le pied pèse si peu sur le plancher que balance la houle. C'est à ce moment-là quelle doit revenir, émerger à l'horizon et s'avancer de toute la longueur de ses caps qui semblent des bras tendus. Ah! la terre franche et si solide qui rassure, l'ornière inofîensive et le loyal sillon, la pierre et le caillou, monnaie de la roule, la poussière fille du vent, et même la boue qui s'attache au soulier qu'elle baise, est-ce que tout cela ne fait pas brusquement défaut au marin qui se risque à prendre congé de ce monde ? A l'instant de « quitter la terre », ne la revoit-il pas en mirage, ainsi qu'une côte bienheureuse, un havre de délices ?

Telles sont les questions que je me pose, et je suis tenté, sous leur assaut, de concéder un plus grand courage à l'homme de la mer.

Et pourtant, à la même minute, je sais qu'il n'en est rien et qu'il n'y a pas deux courages. C'est le même qui sert aux intrépides de la terre

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ferme et du flot décevant. Ils ne font que l'exercer tous les deux d'une façon diiïérenle, appropriée au genre de carrière qu'ils ont voulue. Sans doute, à nous autres, profanes des océans, enfants gâtés de la glèbe, il peut nous paraître affreux de braver la Mort et de la subir dans les conditions du marin. Nous prétendons jusqu'au bout rester fidèles à la terre, et nous nous y cramponnons. Tant qu'elle est là, que nous la tenons, que nous frottons nos pieds sur elle, même agonisants nous vivons encore. On tombe, mais on n'est pas perdu. Ne peut-on se traîner, ramper, être ramassé tardivement? Epave pour épave, si longtemps qu'il faille attendre au fond d'un ravin ou sur la plaine nue, on est tout de même quelque chose de moins misérable et de moins abandonné que celui qui tourbillonne au creux de la vague, eûtil comme civière une planche pourrie. Et puis, quoi qu'il arrive, sentir d'abord sous soi la terre... Voilà le grand point. Finir par terre, n'importe où, c'est encore mourir un peu dans son lit. Et c'est mourir aussi, en une fois, d'une manière fixe, en restant à la place où l'on s'arrête. A terre seulement on conserve la sainte immobilité dans laquelle vous a sculpté la mort. La terre est pieuse, maternelle et ne vous man-

que pas de respect. Par elle on n'es! pas brusqué, secoué, ballotlé, roulé comme un bâton noir, ou devenu flexible comme une algue. Elle vous garde au lieu de vous échouer. Ah oui ! tout plutôt que l'épreuve d'être englouti, de s'enfoncer aux abîmes du silence opaque, dans un inconnu mystérieux qui s'ajoute en l'aggravant à celui de l'au-delà. Car, même inanimé, on continue à recevoir sur la terre indulgente la lumière qu'on ne voit plus. On a la lampe de la lune et le cierge de l'étoile, avec la caresse du vent et l'haleine des bois.

Mais alors, comme il faut bien que tout icibas, surtout la crainte et les grandes alarmes reçoivent aussitôt, par une juste loi, la riposte et la consolation qu'elles provoquent en se manifestant, je vois et j'entends le marin qui, du haut de sa passerelle, calme et fort, redoutable et pensif, me réplique en souriant : « Incorrigible sentimental, poète étroit et mesquin de la terre, rassure-toi. Tu ne sais presque rien de nous, tu ne peux pas soupçonner nos grandeurs et nos privilèges, tous les bienfaits dont nous sommes comblés. Notre cadre d'abord est le plus beau qui soit au monde. Rien ne peut l'atteindre et le diminuer, rien ne le souille et ne le compromet ; il échappe à toute criminelle

entreprise, à toute profanation. Quoi que l'on fasse, on n'abîme pas la mer; on n'y bouche pas la vue. La mer est plus forte que l'homme et conserve toujours sur lui sa diluvienne prédominance. Si nous l'avons choisie d'ailleurs, c'est que nous la préférions. C'est par ce qu'elle a de terrible, de sévère et de rigoureux que nous la trouvons meilleure et plus habitable que n'importe quel rivage. Et puisque, durant toute notre vie qu'elle allonge et rehausse par sa splendeur, elle est notre perpétuelle résidence, nous ne sommes nullement gênés à l'idée de rendre l'âme, quand il le faut, dans son miraculeux décor. C'est sur elle que nous voulons partir, afin de bien lui dire adieu. Cette mort, qui vous semble plus difficile, n'arrive pas à nous causer la moindre répugnance; elle est logique, et c'est avec une joie naturelle que nous la concevons. Enfin, surtout en temps de guerre, un marin se déplairait de mourir ailleurs qu'à son bord. Cest là qu'il est souverainement beau pour lui de quitter l'arche. Et quand, debout, il coule à pic, il n'est pas encore trop à plaindre. Une dernière fois, au-dessus de sa tête, il a le temps d'avoir tout le ciel à lui, à sa disposition... la merle prend dans son vaste linceul... et le firmament le pavoise. »

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