LA LOYAUTÉ, D'ABORD
20 avril 191S.
Tandis que nous traçons ces lignes, tardives à peine écrites, et qu'en plus les nécessités de tirage du journal hebdomadaire ne mettront sous les yeux du lecteur que dans quelques jours, la grande bataille se poursuit, furieuse de part et d'autre. En dire davantage actuellement serait vain. Nous n'avons qu'à attendre avec tranquillité. Les chefs et les soldats des armées alliées travaillent. Nos pensées et nos cœurs sont avec eux. Ils savent tous ce qu'ils ont à faire et le font bien. Laissons-les faire.
Mais une autre opération, parallèle et non moins vigoureuse — (juoique ressortant de l'action diplomatique — vient d'avoir lieu, menée en grand style par Clemenceau, et, de celle-là, nous pouvons, avec plus de raison et sans inconvénient, nous entretenir. Certes la question,
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bien qu'cclairée à inoilié par le brûlant rayon X que notre Premier a dû diriger inexorablement sur elle, reste encore sur bien des points enveloppée d'ombre et nous ne sommes donc pas, jusqu'à nouvel ordre, en état de la traiter en complète connaissance de cause, mais ce que nous en savons est si énorme et si décisif que nous pouvons, grâce aux révélations qui ont éclaté, nous faire déjà une suffisante idée de son importance et de ses possibles résultats. La lettre de l'empereur Charles 1 ', sa teneur et sa divulgation constituent un événement formidable de conséquences. 11 marquera dans l'histoire de la guerre une date, réelle et morale, à jamais fameuse. Et même s'il ne semblait pas, dès à présent, produire tout ce que les uns en espèrent et les autres en redoutent, soyez sûrs qu'il n'en amènera pas moins d'inévitables effets où l'utile et le bon pour nous l'emporteront assez sur les inconvénients allégués pour que non seulement nous n'ayons pas à regretter ce qui s'est passé, mais qu'il faille s'en féliciter. Le point n'est pas de rechercher aujourd'hui si Clemenceau a eu tort ou raison de sortir la lettre et de découvrir l'empereur. Le fuit est acquis. Il n'y a donc qu'à prendre la situation telle quelle et à voir ce qu'à première vue du moins elle comporte d'heureux et de remontant. Mais comme, cependant, à prétendre écarter trop vivement cette question du droit et du devoir qu'avait le minisre d'agir ainsi et qu'il s'y est résolu on finirait par avoir l'air de lui don-
ner tort implicitement, il vaut mieux, je pense, regardant bien la chose en face, ne pas craindre, après examen du pour et du contre, de déclarer : « Somme toute, il a bien fait, car son droit et son devoir lui commandaient la seule conduite qu'il eut à tenir. » Qu'il se soit décidé à « y aller » de gaieté de cœur : évidemment non ! nul ne le croira. 11 n'en a donc eu que plus de courage et de mérite. Et puis, ne cessons pas d'envisager les circonstances, si spéciale», si impérieuses, l'heure! le moment!... Nous ne sommes plus dans les vieux corridors à tapis et à porles rembourrées de la diplomatie habituelle et du temps de paix, où le fin du fin est de rivaliser, pendant des mois et des années, d'hermétisme et de silence! La maison brûle. Proximus ardef ! En plus, on est sous le coup tout chaud d'une attaque et du plus grave des affronts. On nous accuse de mentir. Et qui nous dit que nous mentons? Les menteurs ! Faudra-t-il donc à tout prix se taire et garder benoîtement dans sa poche la preuve irréfutable de notre droiture, fournie par la partie adverse elle-même? Ou la lettre n'était bonne à rien? ou c'était une arme? dans le premier cas, que risquait-on à en révéler l'existence? Elle établissait au moins la vérité, tout de suite et sans conteste. Elle servait toujours à cela et n'était pas tout à fait perdue, l-lt, dans le second cas, si la lettre était une arme d'une eHicacilé ultérieure possible, ne tombe-t-il pas sous le sens qu'une arme ne mérite son nom et son emploi qu'à la condition
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de l'utiliser, cl ce à la minute précise et dans les circonstances où elle est susceptible de remplir le mieux son office, de frapper avec le plus d'àpropos, de force et de succès? Clemenceau, qui représente la France, accusé publiquement de mensonge par l'empereur d'Autriche lui-même, aggravant de son plein gré l'imposture de Czernin, ne pouvait pas laisser la France impassible et muette sous cet outrage, en face des Alliés et de l'univers. Il n'y a pas que les fusils qui partent tout seuls. Ne dites pas que le ministre a cédé à une impulsion dont il eut dû se rendre maître, et croyez que la lettre et lui, faisant corps, sont partis et ont été déclanchés à la minute psychologique où tout le voulait, l'indignation et la réflexion, et la logique de l'honneur. La vérité a ses explosions fatales.
N'oublions pas non plus qu'il s'agit avant tout de « faire la guerre ». Par cette contre attaque magistrale, Clemenceau, fidèle à sa mission, autant qu'à sa volonté, a porté à l'ennemi un coup terrible et qui laissera chez lui une blessure incurable. Et, d'ailleurs, en s'abstenant d'épiloguer davantage à ce sujet, ce qui ressort une fois de plus de l'événement inouï, et de tout ce qu'il remue et entraîne, c'est que, règle générale, quels que soient les intérêts, les embarras et les impasses, toujours le meilleur parti sera la loyauté. Avec elle, on est sûr de ne jamais
faire fausse route, d'entrer et de sortir par la belle porte. Elle domine tous les tâtonnements inférieurs de l'égoïsme et les chinoiseries de la fausse prudence; en dépit de sa brusquerie et de son apparente irréflexion, elle atteint même souvent plus loin que les vains calculs qui se prennent pour de longues vues. La loyauté, c'est la première des vertus françaises. France et loyauté sonl deux mots synonymes ; et la loyauté chez nous est fondamentale, originelle, héréditaire et caractéristique. Elle s'imprime depuis des siècles à chaque page de noire histoire ; elle y éclate en lettres d'or et de sang à ses chapitres les plus douloureux. La loyauté, c'est notre gloire et notre sagesse prouvées, reconnues, et depuis toujours, par tous ceux qui n'ont point une âme véreuse. On comprendra donc que nous soyons obligés, plus encore en ces temps de haute tenue et de grande pureté, de l'observer jalousement et de lui sacrifier tout, même, s'il le fallait, les petites aubaines momentanées et illusoires qui ensuite coûtent trop cher.
La loyauté regagnt^ toujours tôt ou tard ce qu'elle a l'air de négliger; on ne perd jamais à la pratiquer, quoi qu'il arrive. Elle nous impose, pour nos alliés autant si ce n'est plus que pour nous, des devoirs constants et sévères. Le péril pressant et commun, et qui sera long, en fait un besoin vital. Nous sommes tenus vis-à-vis de nos amis non seulement de l'observer avec rigueur, mais de l'exagérer et d'aller en quelque sorte au-devant de ses ordres. C'est l'époque de
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transformation eL de rénovation où nous somnnes, ce sont les tennps pn'senls en train d'élaborer un meilleur avenir qui le veulent ainsi. Elle découle plus clirecleinent encore des principes nouveaux d'ordre et de franchise universelle au nom desquels désormais le monde entend se régir. Elle est passée — pour y rester — au premier plan de toutes les organisations futures. Tout la réclame et la proclame, et les rapports des peuples entre eux ne sont plus possibles sans elle, sans celte condition première de leur estime réciproque et de leur confiance absolue.
Dans cette guerre affreuse, comme dans la paix qui doit la couronner et la clore pour au moins deux cents ans, nous n'allons soutenus et poussés que par des raisons d'idéal. Pas d'idéal sans loyauté. Regardons bien, nous verrons que précisément c'est à elle, à cette vertu niée, méprisée, détestée par nos ennemis, que sont tendus tous leurs pièges; c'est elle qu'ils suspectent et calomnient chez nos alliés sans reproche ; c'est par sa faillite chez nous qu'ils voudraient opérer la division et l;i rupture. Convaincre la France de déloyauté! Quelle victoire ce serait! On l'a tenté, on l'a manqué. Clemenceau n'a pas admis que la France, même le temps d'une seconde, pût être soupçonnée! Les Français l'en remercient et ne l'oublieront pas. Et à notre loyauté ferme et pure, à celle de l'Angleterre, et de tous nos frères d'armes, à celle des Étals-Unis et de WiUon, apôtre implacable du droit et soldat
de la Vérité, à toutes ces loyautés groupées en un faisceau de fer, s'oppose aux yeux du monde entier, qui voit clair et qui juge, la navrante déloyauté d'un empereur asservi que la peur germanise et qui de ses propres mains, pour garder son trône qu'il sent bouger, gâche son honneur et le découronne.