‹ Les grandes heures (volume 4)Chapitre 11 sur 33 · LA RUE DU PARIS EN GUERRE · texte numérisé non relu

LA RUE DU PARIS EN GUERRE

27 avril i918.

On a la les bonnes histoires des journaux boclies : Paris, capitale de l'épouvante. La police sur les dents, Clemenceau tremblant comme la feuille et n'osant pas ouvrir la fenêtre, le président Poincaré barricadé à l'Elysée et gardé par une milice de noirs, la foule des déserteurs tenant le haut du pavé, en dépit des Annamites déguisés en femmes afin de les séduire et de les dénoncer, la circulation, le mouvement, la vie partout suspendus, arrêtés, les pouvoirs publics chassant de force les habitants, les gares dé1)ordées et prises d'assaut, les ateliers désertés, les magasins vides, la statue de Strasbourg enlevée et c-achée, les théiitres fermés, la nourriture difficile et dégoûtante, une ville sinistre et abandonnée où les derniers malheureux (qui s'y trouvent encore, non par courage, mais parce qu'ils n'ont pas même eu la force de fuir) défaillent à toute minute, au moindre bruit, pour la trompe d'une auto ou le sac en papier gonflé

que crève un enfant... et enfin, dès que retentit le « superkanon », la ruée dans les caves parmi d'indescriptibles scènes de terreur et d'écrasement sauvage...

Tels sont les comiques récits où se complaît, avec une insistance et une fausse crédulité très significatives, la presse allemande. Et l'on devine aussitôt, à l'ensemble de la consigne, que ces grosses âneries et ces supersottises lourdement accumulées par ceux qui les inventent ont cependant un but... sérieux; elles sont lancées et poussées dans toutes les directions étrangères, pour agir sur le bas moral des couches inférieures, sur la masse ignorante des esprits simples et lointains... pour les troubler et brouiller leur jugement. Ce sont des manières de vapeurs toxiques, des gaz d'un autre genre. Mais ceux-là, justement à cause de leur extravagance, n'atteignent point au résultat et n'ont d'autre effet, sans asphyxier, que d'être exhilaranls.

Comment ces gazetiers d'outre-Rhin ne sentent-ils pas tout ce que de pareilles assertions ont d'humiliant pour l'intelligence allemande puisqu'ils supposent leurs lecteurs capables d'y ajouter foi? Un journal qui, chez nous, risquerait semblables insanités, apprendrait dans les vingt-quatre heures ce qu'il lui en coûte; on le boycotterait du jour au lendemain. Mais la confiance aveugle de Mich(;l en ses dirigeants atteint à l'incommensurable. Il est discipliné jusqu'à l'absurde. On peut tout lui dire, il le

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