LA RIE DU PARIS EN GUERRE
croit. Il avale les yeux fermés. Celle absolue dévotion, que l'on peut sans doute juger belle, offre pourtant ses dangers et ménage à ceux qui en sont les esclaves volontaires de terribles réveils.
Apprenons à nos ennemis, sous les yeux desquels ces lignes pourraient avoir quelques chances de tomber, la situation exacte de ce pauvre Paris.
Il est certain qu'il y a moins de monde qu'en temps de paix à pareille époque et que les nouveaux ennuis résultant des visites aériennes et du tir à « longue portée » ont poussé un certain nombre de familles à chercher pour leurs parents âgés et leurs petits enfants un lieu d'établissement plus champêtre et plus sûr... Cette considération, tout à fait louable en soi, a produit, en effet, à la veille de Pâques, un mouvement de départ accentué... Mais il n'y a rien là que de très naturel, et si nos aviateurs se mêlaient de faire eux aussi, quotidiennement, les assassins sur les villes, je ne m'imagine pas que les bonnes mères allemandes se riraient de l'averse... et continueraient à promener bébé sous les tilleuls... Nous pouvons même affirmer, sans nous tromper, qu'on verrait autour des Avagons, chez eux, déferler des vagues d'une multitude affolée auprès desquelles l'animation <ie nos gares ne fut qu'une effervescence de train de plaisir. Cet exode normal et nécessaire
des gens qui ont pour habitude de prendre des vacances et qui n'entendent pas y renoncer, n'a cliangé que Je peu d'ailleurs la physionomie de Paris. A vrai dire, celle-ci, loin d'y perdre, y a plutôt gagné. En quoi? En grandeur, en sagesse, en dignité. La rue, moins grouillante, est d'abord devenue plus belle, avec un aspect tranquille et posé qui rassure. Elle garde toujours son charme souverain d'hier, mais il semble que la province y ait ajouté tout à coup sa grâce patriarcale et sa méditation. Occupée seulement, et là où il faut, par les types de choix qui la font ressortir, la rue a l'air d'être peinte, et souvent signée. Gomme un tableau de maître elle offre une « composition » parfaite et ravissante. Grâce à la quiétude et aux repos momentanés que la situation lui crée elle se révèle pleinement; on la voit enfin telle qu'elle est et surtout qu'elle a été; on la mesure, on l'estime, on en découvre l'étendue, la perspective, les détails, la fantaisie; elle apparaît à la fois plus ancienne et toute nouvelle, plus profonde, plus aérée, plus importante et plus douce; on s'y plaît davantage, et chacun de ses passants est désormais quelqu'un qui pense.
Vous croiriez une ville « réservée » où tout le monde n'a plus le droit d'entrer, où l'on ne s'avance qu'avec orgueil et respect comme un prince dans ses jardins, où l'inutile et l'oisif ne se rencontrent presque plus, où seuls demeurent et se croisent ceux qui ont quelque chose à faire. El ils sont des centaines de mille, car Paris