LE MORAL
que le physique et le moral exercent l'un sur l'autre ne permet pas d'attribuer par jugement à celui-ci plutôt qu'à celui-là une entière souveraineté. Loin de chercher d'ailleurs et de cultiver ce qui les sépare et les divise, il faut s'efforcer, inlassablement, de découvrir ce qui est susceptible de les rapprocher, de les mêler, de les unir. Et, quand ils sont tenus de rester à distance et de s'opposer, c'est de leur équilibre que dépend alors l'aplomb indispensal>le à l'office régulier de la vie.
Nous ne dirons donc pas comme Cabanis négateur de l'âme, apôtre de la matière et fervent de la seule sensation : c( Le moral n'est que le physique, mais considéré sous certains points de vue particuliers. » Et il ne nous semble pas juste non plus d'affirmer, avec Voltaire, k que le physique gouverne toujours le moral ». Quelquefois, oui, souvent même, pour mille causes fréquemment imputables à la médiocrité du moral, mais toujours... non.
Allons-nous donc prétendre alors que le moral est capable, quoi qu'il advienne, de mépriser le physique, de lui résister, de s'en affranchir, et d'échapper comme il veut à l'étreinte de ses serres? Pas davantage.
Mais nous dirons d'abord, certains de n'être pas démentis, que c'est le moral qui mérite d'être, le plus souvent possible, le maître; et nous ajouterons aussitôt : « Pour qu'il le soit plus souvent, il faut qu'il en ait la force. » Entendez par là qu'au lieu d'être un moral tout court, un
inor.jl quelconque, ordinaire, il faut qu'il soit cette faculté supérieure, ce moral de premier degré qui s'appelle : le bon, le beau moral.
Voilà bien l'affaire. Pour avoir quelque cliance de résister victorieusement au mauvais physique, la première des conditions est de commencer par avoir le bon moral, le meilleur qu'il se pourra. Ne craignez pas de ce côté le zèle et l'excès. Il n'y a pas de trop bon moral. Il ne sera jamais assez achevé, assez réussi, et, quel que soit son état de perfection, il ne peut, en aucun cas, faire tort au physique, tandis que le trop bon physique — c'est Rousseau qui le trouve, et il n'est pas suspect — peut nuire au moral : « Quand le physique va trop bien, énonce .lean-Jacques, le moral se corrompt. »
Si donc nous nous persuadons de cette vérité qu'un moral de premier ordre est plus capable de triompher d'un physique défectueux, qu'un superbe physique n'a le pouvoir de transformer un moral débile, nous comprendrons la nécessité qu'il y a pour nous, sans abandonner le physique, de porter cependant notre principal effort sur le moral. C'est lui le plus difficile à posséder, et dont on se passe le moins.
Mais pour l'avoir, ce bon moral, il est indispensable de le gagner. On ne le reçoit pas tout fait comme une bonne vue ou un bon estomac. II réclame une rude éducation, et l'on n'arrive