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à l'obtenir qu'au prix d'une lutte pénible, continuelle et volontaire. Il ne s'achète que dans la fatigue, et pur la violence envers soi-même. Les soins qu'il exige nous coûtent souvent plus que ceux du physique. 11 importe donc, par-dessus tout, de ne rien négliger pour le conduire à son plus haut rendement; et toute la puissance accordée au physique par ses tenants, et qu'ils Jugent à tort souveraine, cette puissance, loin de nous décourager d'y résister, doit au contraire nous pousser à renforcer à tout prix le moral, de telle sorte qu'il soit en meilleure forme pour recevoir les assauts du physique ou suppléer à sa désertion.
Le moral n'y pourra suffire qu'autant qu'il aura pris de bonne heure la précaution et l'habitude de s'y exercer. 11 demande un préalable et long entraînement. Mais, s'il est prêt et mis au point, il n'aura presque pas à redouter le physique. Bon, celui-ci profitera doublement, l'exaltera et le fortifiera encore; et mauvais il l'atteindra moins.
C'est ainsi que nous voyons, pendant la guerre, ce miracle, fréquent chez nos soldats, d'un moral qui se maintient admirable et plein de fermeté dans des conditions physiques désastreuses. De la souffrance même et des épreuves sous lesquelles ils seraient le plus excusables de plier ils tirent des raisons d'énergie et de redressement. D'où leur vient ce ressort qui confond toutes les données matérielles? De leur beau moral, acquis et obtenu avant d'avoir à s'en ser-
vir. Quand ils ont cru que la circonstance le créait et le provoquait ils se sont trompés. S'il a jailli et paru spontané c'est qu'il était en eux, depuis longtemps déjà.
Il découle avec évidence de ces quelques observations que, même en accordant à un superbe physique la faculté de produire par réflexe un moral équivalent, il est plus sage néanmoins, pour s'assurer du grand moral, de ne pas attendre que ce soit le physique solide tout seul qui nous le donne. Le bon moral, nous le savons, et tout le prouve, ne peut jamais gêner ni entamer le physique ; tandis que le mauvais moral non seulement le peut mais y arrive presque toujours. Et par contre le physique, si important qu'il soit, est d'une assistance générale moins complète et moins certaine. Mauvais, il court le risque de démolir un moral qui se croyait satisfaisant, et bon il n'est pas toujours assuré de procurer l'heureux moral d'abord, et, si ce bon moral est déjà là, de ne pas l'abîmer un peu malgré lui.
11 y a donc, en résumé, plus de ressources, et plus de chances du côté du moral que du physique, puisque, si le premier ne fait pas toujours tout le bien que l'on en attend, il ne fait du moins jamais de mal, ce qu'on ne saurait alléguer du physique, même en le traitant le mieux du monde. L'e-prit peut tomber quand le corps s'aflaisse, mais le corps tombe plus vite et plus bas quand c'est l'esprit qui fléchit et qui butte. La dépressioi» du moral cal un malheur plus
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grand que le relâchement du physique. Ne se bornant pas toujours à retirer des forces au corps, il est des cas où elle lui en fournit, pour sa perle et son déshonneur. La panique donne des jambes et de l'élan — mais en sens inverse — à celui qui lâche pied, et nul ne court aussi bien qu'un fuyard. Le lièvre et le cerf, animaux craintifs et destinés à se sauver, sont parmi « les plus vite ».
Ne nous lassons pas de répéter qu'avec un bon moral on est plus en situation de se tirer d'un physique douteux que l'on n'a la garantie, grâce à un physique excellent, d'acquérir un moral même moyen, ou d'éviter ce genre de faiblesse que le maréchal de Saxe appelait « l'imbécillitc du comr ». Si, en effet, pour ma part, j'étais obligé de choisir, j'aurais plus confiance dans un brave qui a le ventre creux que dans un poltron qui l'a plein.
Et puis, malgré l'intervention constante et les asservissements de la matière, tout ne nous crie-t-il pas que le moral prime? Lui d'abord, audessus de tout.
Quand un soldat ou un chef arrive de là-bas, quelle est, neuf fois sur dix, la première question qu'on lui pose? Toujours la même : « Et le moral? comment va t-il? » Ce n'est qu'après, quand nous avons reçu confirmation du bel état des facultés supérieures, que, reconnaissants et rassurés, nous nous informons du physique.
Mésestimons-nous pour cela l'importance capitale de ce dernier et toute la sollicitude qu'il exige? Certes non. Mais nous allons, en premier lieu, à l'esprit qui mène, à l'àme qui dirigé. Cela est plus fort que nous. Y eùt-il quelque injustice dans cette priorité qu'il ne faudrait pourtant pas la regretter; elle est le plus direct hommage instinctivement rendu aux vertus du soldat.
Lui aussi d'ailleurs n'a, quand il s'agit de nous, qu'une seule préoccupation, traduite par les mêmes mots : Et le moral?
C'est le nôtre qui fait le leur, comme le leur fait le nôtre.
Et ceci dit, puisque nous sommes, nous, à l'arrière, par comparaison avec les héros de l'avant, trop bien partagés encore du côté physique et que nous n'avons qu'à veiller au moral, efforçons-nous d'entretenir et d'améliorer avec acharnement le physique du soldat, le seul point qui doive nous tourmenter, puisque son moral accompli est si magnifique et si pur qu'il relève à tout coup le nôtre.
12 janvier 1918.
— « Croyez-vous ! — On souffre vraiment trop ! — La vie n'est plus tenable. »
Si en passant dans la rue ou en tombant dans quelque compagnie, au milieu d'une lamentation « assise d, vous surprenez ces lambeaux de plaintes sans savoir les catastrophes qui les motivent, ne cherchez pas, ne vous informez point : c'est qu'on parle des restrictions.
Pour peu que vous observiez, vous remarquerez aussitôt que ceux qui geignent le plus à propos des nouvelles lois sont ceux qui s'y astreignent le moins ou qui, en s'y pliant de mauvaise grâce, n'en éprouvent aucun dommage.
Les bons citoyens, empressés à obéir, ne soufflent mot de la chose ou la prennent gaiement. Eprouvent-ils de l'ennui... ils le refoulent. Leur arrive-t-il de peiner... nul ne s'en aperçoit. Ils auraient honte de gémir pour de telles blessures.
Mais il Y a toute une catégorie de gens si
cramponnés à leurs aises, si fermement résolus, quoi qu'il puisse advenir, à ne jamais accepter In privation la plus légère, que la simple pensée d'être dérangés dans n'importe laquelle de leurs habitudes les indigne. Ils étaient parvenus « à se faire une raison » de toutes les calamités qui ébranlent l'univers et ils les admettaient, mais le coup direct du sucre ou du charbon les brave, les provoque, leur est intolérable; ils y voient une malveillance directe, et préméditée, et cela seulement commence à leur donner l'idée troublante de la fin du monde. Ils ne sont pas méchants, mais leur égoïsme monstrueux est d'une tranquillité d'impudeur qui elTare. Non contents de penser sans cesse à eux en dedans, ils y pensent tout haut, et avec une énergie soutenue.
A les entendre on croirait que les plus durs sacrifices leur sont imposés, et cependant quand on y regarde de près, dans le calme, on découvre qu'il n'y a rien de plus raisonnable que ces fameuses restrictions, objet de tant d'horreur, et l'on s'clonne alors du peu qu'elles sont, en songeant à tout ce qu'elles pourraient et devraient être. Mais, justement, leur modération même, au lieu de toucher ces personnes si ombrageuses, les irrite. Gardez-vous bien, en effet, devant la mauvaise humeur ou la colère auxquelles vous les voyez en butte pour des vétilles, d'en conclure : « Que serait-ce donc s'il s'agissait de graves privations et de bonnes soulï'rances? » car aussitôt on vous répli(iuera
que vous ne comprenez rien au véritable esprit propitiatoire et on s'efForcera de vous prouver qu'autant le grand sacrifice est aimable et facile, autant le petit est pénible et odieux : « Parleznous de sérieux renoncements, démesures qui en valent la peine, s'écrient ces altérés de martyre, et vous nous verrez à l'oeuvre ! mais toutes ces mesquines prohibitions ne sont que des taquineries, des procédés vexatoires et humiliants. »
Qui de nous n'en connaît de ces beaux dévoués toujours prêts à ce qu'on ne leur réclame pas et jamais a ce qu'on leur demande?... cœurs généreux qui donneraient mille francs et refusent un sou.
Un mot de Villemessant me revient à ce sujet. Royali^>te ardent, comme on sait, il quêtait un jour (( pour la Cause », auprès d'un riche au dévouement très étalé, mais qui, mis en demeure d'en fournir preuve sonnante, se débattait et refusait, en offrant autre chose : c» Dites bien à M. le comte de Chambord, répétait-il, que mon sang, mon sang est à lui ! » — « Ce serait précieux, dit le fondateur du Figaro, mais le roi ne fait pas de boudin. » Et voilà à quoi l'on s'expose quand on ne veut pas rester « dans la question >->. Temps pour tout, pour le sang et pour l'argent, et c'est une défaite, une vilaine manière que d'offrir l'un quand on vous demande l'autre. Il n'y a de vrai sacrifice que celui qu'on ne choisit pas.
Et puis qui croira, comme ils l'assurent, que les réfractaires de la tasse de thé seraient tout à
coup, si on les prenait au mot dans la minute, les volontaires de la pinte de sang? Qu'ils commencent par le menu sacrifice de « cinq heures ». Après on verra. N'allons pas trop vite.
D'autre part, plus d'un de ceux, entre mille, qu'afïlige la restriction, vous dira encore, en se rendant complaisamment justice lui-même : — u De quoi m'accuse-t-on? De manquer à mon devoir? mais non. Je suis au contraire admirable de courage et de simplicité. Réclamai-je contre l'impôt, les taxes nouvelles, la cherté de la vie, les lourdes obligations qui se succèdent? Pas le moins du monde. Je ne proteste que pour de pauvres petites jouissances, bien miniines en comparaison des charges que je subis sans maugréer. Je me passe volontiers du nécessaire, mais le superflu, n'espérez pas que j'y renonce, car je ne tiens qu'à lui. Réduisez-moi la viande. Soit! Rognez-moi sur le gros de l'alimentation. J'y souscris. Mais c'est me retirer plus que le pain de la bouche que de me supprimer le baba et la tartelette. Ma conduite vous paraît absurde, incompréhensible, frivole? C'est mon aflaire, et vous devriez vous estimer très heureux de me posséder entièrement, physique et moral, à si peu de frais. Pour une malheureuse friandise que vous m'ôtez maladroitement vous me faites perdre plus que ce que vous croyez gagner; vous me froi.'îsez, vous me démolissez et j'ai, dès lors,
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moins d'entrain à supporter la rude épreuve de premier degré, depuis que vous me privez de dessert, car le dessert c'est mon seul plaisir. »
Qui prétendra que j'invente? Ces propos sont de tous les jours. La pâtisserie, tenez? — puisqu'il faut l'appeler par son nom — a pris du fait (le la guerre, dans la pensée et dans la vie d'une grande quantité de gens, une importance inouïe. Si c'était les gourmands de carrière, les professionnels de Testomac que nous voyions à cotte heure se déchirer la poitrine, nous n'en serions qu'à demi étonnés. Mais, par un phénomène de choc en retour et de contagion comme on n'en relève que dans les cataclysmes, il est des hommes et des femmes, d'une parfaite sobriété antérieure, que tout à coup les nouveaux règlements semblent avoir tirés de léthargie et gratifiés subito d'une faim dévorante, irrésistible. Ils se vantaient depuis des années « de ne jamais rien prendre entre leurs repas » ; ils étaient capables non seulement de passer devant une pâtisserie sans avoir l'idée d'en franchir le seuil, mais d'y entrer sans consommer et de rester là aussi longtemps qu'il était nécessaire, tels que les philosophes de Couture, inaclifs, dignes, et un peu tristes, en face de ceux qui n'en finissaient pas d'engloutir... et voilà qu'aujourd'hui, du moment où les pâtisseries et les thés vont être fermés, ils se sentent la proie, de ce coté, d'une brusque concupiscence. Ils n'avaient jamais pensé à goûter. 11 faut désormais qu'ils goûtent! C'est une folie. Ils découvrent le lunch
et ses douceurs comme une Amérique nouvelle. La pâtisserie leur ouvre l'enchantement et la variété de ses gâteaux merveilleux ; et ils les veulent tous, quels qu'ils soient : de toutes les formes et façons : les gâteaux-unis. Sans en écarter aucun, leur convoitise les englobe. Il a sulTi d'une interdiction formelle pour créer leur désir, car ils sont de ces esprits crochus et contournés qui ne se sentent disposés à vouloir les choses que si on les proscrit. Le mot de défense instantanément les excite et a sur eux un caractère d'attentat à la liberté, dans tous les domaines.
Cette résistance à la restriction, à l'économie ne se fait pas seulement sentir pour les gâteaux. Qu'il s'agisse du sucre, du tabac, de l'essence, ou de la mode et de ses fantaisies, de la toilette et de ses caprices, des mille babioles dont on pourrait si bien se passer, en tout vous retrouverez la même disposition malveillante vis-à-vis de la sagesse et de la raison chez ces incorrigibles obstinés.
Avec la pâtisserie, la parfumerie est aussi une de ces sources de jouissances paradisiaques dont il semble impossible que certaines personnes en ce moment soient capables je ne dirai pas de se priver mais d'admettre la limitation la plus petite. En prendre avec plus de mesure du côté du fard et du rouge, et de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel sur le visage, laisser souffler le vapo-
risateur, et, d'une façon générale, se consumer un peu moins pour son beau physique, sont, paraît-il, même en ces temps exceptionnelB, audessus des forces humaines. II est d'adorables créatures tellement bien entrées dans leur peau que le carnage universel n'ôte rien à leurs yeux de l'intérêt qu'on doit à sa carnation.
La perte ou la privation partielle du tabac désenchantent également beaucoup d'honnêtes mortels, et encore ceux-ci sont-ils excusables dans leur détresse, puisque la plupart des fumeurs n'accomplissent avec vaillance et joie leur besogne que grâce à ce bienfaisant poison. Mais ce ne sont pas ces grognards-là qui manquent de courage et de docilité. Le fumeur est par nature un philosophe, un réfléchi, souvent un résolu. S'il est vrai qu'il n'y ait pas de fumée sans feu, chez le fumeur il reste toujours du feu même en l'absence de fumée.
Malheureusement, il n'y a pas que les fumeurs; il y a les fumeuses... et celles-là... n'en parlons pas!
Que les restrictions pèseraient peu cependant, pour la plupart, si l'on savait mieux s'y prendre !
Il faudrait d'abord persuader les grincheux de l'égoïsme qu'ils sont dans l'erreur en érigeant comme une excuse et comme un droit la préférence qu'ils accordent au superflu sur le nécessaire. — (' Justement, leur enseignera-t-on, puis-
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que vous avez fait de votre, siiperllii le principal, c'est là-dessus qu'il faut vous réduire et mériter, accomplir l'effort. »> Car on n'arrivera jamais à rien, en eflet, sans se pénétrer que la bonne volonté, puis la volonté, personnelles, sont seules capables de tout arranger.
Pour qu'elle soit efficace et pleine, la restriction doit être synonyme de privation. Le sacrifice ne sera léger que s'il est consenti et non subi. A. l'axiome cynique et ingénu du commerçant : u On ne vend bien que ce qu'on aime », opposons celui-ci : « On ne renonce bien qu'à ce que l'on préfère. »
La restriction veut la participation de la conscience. En la limitant à une obligation matérielle on en fait une corvée, en la haussant à une opération morale on en fait une créance supérieure, un mérite, une joie du plus pur orgueil. Toutes les petites formalités d'attention, de soins, d'ordre, d'économie, de vigilance, au lieu de passer injustement pour d'étroites pratiques, deviennent des actes intelligents qui s'enchaînent et se nécessitent pour concourir à un môme but. On n'a plus à regimber contre telle ordonnance, à mettre l'amour-propre en jeu. Dès que l'ordre vient de soi-même, c'est à soi que l'on obéit, ce qui n'a rien d'humiliant, bien au contraire. Quoi de plus magnifique et llatlcur que d'être son propre maître ?
Kt quelle suavité totale on goùle alors à faire les choses tout seul, sans que nul vous y force et que l'on vous regarde, sans que personne
RESTRICTIONS l^
autre que vous ne le sache et surtout quand rien ne vous serait plus facile, si vous le vouliez, que de ne pas les faire? Cette satisfactionlà est si complète qu'elle anéantit toutes les autres et que l'on finit même, à tel point cela devient agréable, par être gôné de l'éprouver. C'est la béatitude exquise et impressionnante du devoir accompli, le charme immense de l'approbation intérieure et absolue.
19 janvier 1918.
Dès le début de celte année 1918 où se sont afTîrmées avec tant d'énergie la confiance, l'espérance et la foi des cœurs français, voici qu'est faite, comme à propos, une saisissante démonstration de notre volonté de vivre et de préparer sans retard l'immédiat avenir.
On sait qu'un concours avait été ouvert « pour la reconstruction des habitations rurales dans les régions libérées ». Or, le musée des Arts Décoratifs expose dans ses salles jusqu'aux premiers jours de février les projets qui, choisis entre les très nombreux envois, ont paru dignes d'être primés, et adoptés en quelque sorte ainsi que les '< types » d'architecture le mieux appropriés aux régions, aux circonstances, aux nécessités des temps nouveaux.
Il faut que tout le monde aille voir cette exposition, prouve et fruit d'une ardeur unanime, d'un effort touchant et savant. Nous ne douions pas d'ailleurs que le public ne s'y empresse.
mû, bien au-dessus de la curiosité sympathîjue, par ce ddsir actif et cet élan généreux de tout l'être qui nous poussent, chacun dans noire sphère et selon nos moyens, à concourir, nous aussi, à la grande œuvre de rétablissement général, de reconstruction universelle. Dites-vous bien que, « sans être de la partie », nous contribuerons néanmoins, par l'intérêt cordial que nous y aurons mis, au succès de l'entreprise commune... Nous apporterons notre pierre invisible et réelle. La chaleur de l'opinion publique est précieuse en ces questions, et d'une puissance communicative que rien n'égale. Elle seule peut créer le torrent de zèle qui va droit au but et emporte tous les obstacles.
La première impression, qui ne se dément pas une minute au long de la visite, est aussitôt complète. Les yeux et la pensée y trouvent leur charme et leur profit. J'entends bien que la majorité de ceux qui défileront dans les salles se préoccupera peut-être moins, en regardant ces projets, de leur valeur pratique et des commodités qu'ils ofTrent que de leur pittoresque extérieur et du séduisant aspect qu'ils présentent. Peu importe. 11 n'est pas besoin de posséder la technique pour se faire une idée des conditions toutes spéciales qu'exigeait le programme et de la manière si souvent heureuse dont il a été, à des degrés divers, travaillé, serré et réalisé par tous les concurrents.
Il ne s'agissait pas, en effet, d'envisager la réédificalion des maisons de plaisance et de villégiature bourgeoise. Celles-ci, sans doute, ont connu, autant que les autres, la rage destructive de l'envahisseur, et le moment viendra de songer également à les rebâtir, dans le môme esprit d'adaptation locale et raisonnée dont s'inspirent tous les bons ouvriers de la renaissance immobilière. Mais on a été d'abord au plus pressé, aux premiers et indispensables besoins de l'existence. Les nécessités de l'alimentation, de la culture, du travail manuel, la discipline et les conditions mêmes do la vie précisaient et limitaient l'œuvre déjà immense. Le pain commandait le four, et la farine le moulin. Les champs, aussitôt purgés et remis en état normal, exigeaient la ferme ; et tout ce qui dépend du sol, de la terre, bêtes et gens, voulait son toit, son abri. Ainsi donc, le plan initial était naturellement tracé. L'auberge, la boulangerie, l'estaminet, la forge, etc.. et surtout la maison du paysan, du cultivateur, de l'ouvrier rural, tels étaient les humbles et souverains édifices à ériger en premier lieu, les piliers de soutien qui devaient être déterminés et posés, le noyau d'origine autour duquel se grouperaient ensuite peu à peu, au long des jours prochains et futurs, les éléments divers et successifs du village redressé. Quelle tache plus importante que la reformation soigneuse cl rénécliic de toutes ces cellules brisées, anéanties 1 Quel noble attrait, quel magnifique stimulant présentaient les difficultés
elles-mêmes ! Ah ! non ! ce n'était pas là un concours ordinaire, une de ces froides et banales épreuves qui n'occupent que la main et l'esprit et laissent le cœur étranger. Il a bien fallu ici, pour y réussir, que le cœur ait aidé l'esprit et dirigé la main.
Tous ces projets, les meilleurs aussi bien que ceux qui n'atteignent pas la perfection, laissent néanmoins transparaître clairement la tendre pensée de leurs auteurs. En dehors du mérite professionnel par où ils se recommandent, ils sont des actes émouvants de piété patriotique. On y perçoit l'intervention de la plus exquise sollicitude en même temps que l'on est surpris de l'espèce de sens divinatoire avec lequel certains ont compris et pénétré le caractère de l'âme du pays à ressusciter. M faute de goût ni faute de tact. Nulle part on ne trouve d'hérésie sentimentale.
.T'admirais à chaque instant au passage cette assimilation si prompte et si juste : «Eh quoi? me disais-je, il semble que ces jeunes architectes n'aient jamais habité que la campagne, et cellelà précisément qui fait l'objet de leur étude? Et c'est à se demander également, quand on note la sûreté, l'autorité avec laquelle quelques-uns ont situé et aménagé la ferme, ou placé et disposé l'auberge, s'ils n'ont pas été aubergistes, fermiers, cultivateurs? »
Non, et il n'était pas besoin. Il leur a suffi, sachant leur métier, d'être des soldats, d'avoir vu et éprouvé les ravages de la guerre. Le spec-
tacle des ruines ét.iil srul capable de suggérer à leur intelligence apitoyée les modes les plus propres de reconstruction. C'est parmi elles qu'ils ont été chercher et trouver les matériaux voulus. Ils ont appris « sur le tas » qu'on ne relèverait bien la demeure nouvelle qu'en commençant par se baisser avec respect sur ses débris. L'n grand nombre de ces jeunes gens sont en effet mobilisés. Ils ont conçu leurs projets dans le boyau, sous la tente, au fracas de la canonnade. Comme le grain, leur idée a dû, pour germer, être mise d'abord dans la terre, an fond du trou creusé pour les recevoir. C'est en étant eux-mêmes à la place des fondations qu'ils les posaient. L'air, le sol et le climat des régions où il leur a fallu, dans une étroite intimité, prolonger leur séjour, les ont instruits et imprégnés comme s'ils étaient natifs de ces lieux mêmes. En travaillant à la résurrection du coin particulier de France abîmé sous leurs yeux, ils obéissaient avec ferveur à un sentiment de gratitude individuelle et filiale. Voilà pourquoi ces plans ont été imaginés et exécutés dans une volonté si expressive de devoir et d'amour.
On ne peut pas citer les noms do tous ceux qui .se sont voués à l'œuvre de sulut, mais qu'il nous soit permis cependant de liier hors de pair M. Pierre Sardou, architecte du gouvernement, qui n'en est plus à compter ses succès. Mobilisé
depuis le début de la guerre, il a oblonu pour « sa maison de petit propriétaire rural de TAisne » la prime n" i. Qu'elle est à la fois charmante et pratique, cette modeste et solide demeure basse, toute en rez-de-chaussée avec ses murs au ton de pierre et ses toits bruns ! Rattachée au passé par certains motifs, sobre de lignes, de bonne et franche rusticité, hospitalière et bien close, elle constitue, aux bords du chemin de la vie, l'asile idéal de paix, de labeur et de repos, aussi bien fait pour y durer longtemps que pour y mourir dans le calme et la persuasion d'un beau soir.
M. Bonnier, un aviateur, primé lui aussi en première ligne, a trouvé le temps, entre ses vols, de réaliser le captivant projet de ferme flamande dont une maquette très poussée nous donne le délicieux tableau. Avec ses toits fourrés de neige et ses petites fenêtres allumées dans la nuit, on dirait le décor d'un conte de ^ocl. Et d'ailleurs, dans la plus profonde acception du mot, n'est-ce pas en effet de nativité, humaine et nationale, qu'il s'agit? Et l'habitation du maréchal ferrant, telle que M. Pierre Palout nous en grave l'image, traitée comme un « vieux bois », est, elle aussi, de la plus cordiale et large attirance. La magnifique charpenterie de ce robuste hangar à la structure d'antique halle ! Rien qu'à la voir on entend le chant des marteaux, et le parfum de la corne grillée monte dans l'air. Beaucoup d'autres, qui m'excuseront, mériteraient la citation. Tous, alors qu'ils composaient
là des maisons, ils ont écrit des poèmes, des ballades du temps nouveau, où reriennent des souvenirs des temps anciens; ils ont repris et continué, en les adaptant d'une main souple aux formules du présent, les traditions de la vieille architecture provinciale, et ce religieux souci qui les a guidés communique à l'ensemble de leurs trouvailles une ravissante harmonie, une ressemblance de famille.
Et c'est également un cantique d'actions de grâces que dans un ciel rasséréné, parmi les vergers rétablis, sur le village qui respire, entonnent les claires et fraîches maisons aux toits grimpant vers le bonheur. Oh ! l'attendrissante promesse des cheminées d'Alsace, colonnes ayant pour chapiteau broussailleux leur nid de cigognes ! Ainsi la ruine, hélas ! paraît déjà, quand on l'oublie, de l'histoire lointaine. Les pierres de la France mutilée ont changé de voix. Hier elles criaient, aujourd'hui elles chantent.
Mais le jour où seront enfin livrées aux revenants de ces régions les riantes et nettes demeures nouvellement parées... comme il faudra que ceux-ci s'appliquent à en sentir le charme et la valeur morale, tout ce qu'elles contiennent de dévouement, de sacrifice et de droits, tous les soins d'amour attentif et d'entretien jaloux qu'elles exigent ! Ce sont des maisons saintes, rares, jolies, qu'il y aurait im|)iété à laisser s'abîmer et se détériorer. 11 faudra donc les ménager, les traiter bien, en avoir la coquetterie et l'orgueil, pour que tous les bons artis-
tes, qui Ips ont imaginées et offertes à la patrie avec une ferveur si délicate, n'aient point dans l'avenir le cœur triste en les retrouvant avilies, méconnues et souillées... Grande et utile éducation à entreprendre que celle-là, auprès du pay* San et de l'ouvrier, et qui s'imposera comme une des besognes pressantes de demain.
Cette vaste et passionnante question du rétablissement de nos provinces dévastées est une matière inépuisable; elle étend de tous côtés la profondeur de ses perspectives. Je n'ai pu, à mon grand regret, qu'émettre en passant quelques considérations d'ordre moral, et je m'aperçois, forcé de Enir, que je n'ai presque rien dit. D'autres heureusement, mieux armés et documentés que nous, d'une technique plus sûre, et préparés par une consciencieuse étude, ont exposé et traité sous toutes ses faces le problème qui, en ces lignes, nous déborde. Je ne saurais mieux faire, en terminant, que de recommander à ceux de mes lecteurs désireux de se renseigner à fond l'excellent ouvrage que, précisément sous ce titre significatif : la Maison de France, vient de publier M. Léandre Vaillat (Flammarion, éd.). Apôtre de cette pensée fondamentale : .1 chaque pays sa maison, il a été un des premiers et dévoués organisateurs du beau mouvement dont nous apprécions aujourd'hui les précieux résul-
tats. Composé des substantielles études si remarquées naguère dans le Temps, son livre, à la fois d'un artiste érudit et fin et d'un écrivain charmant, est le plus agréable et savant travail consacré à ce grand sujet.
26 janvier 191S.
Que faut-il entendre d'abord par ce mot : le ton?
Quand vous employez des expressions comme celles-ci : « Il l'a pris sur un ton !... Voilà an ton que l'on ne peut admettre... Ce n'est pas le ton qu'il faut... Changez de ton... », il est bien évident qu'en dépit de la définition première et générale donnée du ton : c degré de l'élévation ou de l'abaissement de la voix », il s'agit presque toujours pour vous beaucoup moins de la voix elle-même que du senlimenl qu'elle traduit, qui l'inspire et la règle, et dont il est, en dehors du son tout pur quoique grâce à lui, l'expression intellectuelle et morale.
Le ton, comme on le considère le plus souvent, est, avant tout, l'accent directeur de l'esprit, ce par quoi la pensée, plus encore que parla lettre, non seulement se signifie et se révèle, mais manifeste son désir, fait connaître sa volonté, et même l'impose. On peut juger par là de son importance et de sa nécessité puisque les mots.
si bien choisis, si expressifs et si éloquent» fussent-ils, mais livrés aux uniques ressources de leur signification grammaticale, ne seraient pour ainsi dire rien si le ton n'était là pour les animer, leur communiquer l'cclat, la chaleur, la force active et la puissance magnétique.
Il s'ensuit que les mots — ceux-là seulement qui ont la charge et l'honneur de représenter de grandes et bonnes idées — ayant besoin, pour jouer leur rôle bienfaisant et atteindre leur but, d'être commandés par le ton, il importe que celui-ci se mette au niveau, et il ne peut être à la hauteur des mots que s'il est à celle des idées, sinon vous avez désaccord et rupture. Cela explique comment il arrive tant de fois que des choses excellentes demeurent sans effet et retombent en route, parce que mal rendues, mal sonnées, elles n'ont pas été comprises ou de travers. Elles avaient l'air d'avoir tout pour elles, le fond et la forme, mais le ton n'a pas été celui qu'il fallait, et aussitôt tout a craqué. Et non seulement elles n'ont plus alors effectué le bien que l'on en attendait, mais elles sont indirectement et involontairement devenues une source de mal. On les a suspectées, dénaturées, accusées et condamnées... quoiqu'elles fussent innocentes... mais à cause du ton qui les avait trahies.
Est-il donc si difficile à trouver, direz vous, ce ton spécial? Que n'est-il pris, dans le particulier ou en public, chaque fois que la nécessité le réclame ?
Evidemment. Mais le point précis et dôiicat, c'est qu'il ne suffit pas toujours de vouloir le prendre pour l'obtenir.
Prétendre en eflet se l'assurer rien qu'avec de l'intelligence et de l'audace, au nom de l'ambition, par l'orgueil, en faisant appel à la souplesse ou à l'énergie du caractère, à la puissance de la volonté, au secours môme des grandes passions dominantes... tout cela n'est pas encore assez.
Il y faut l'amour, l'amour supérieur, celui qui vient de l'âme, car ce n'est pas par hasard que ces deux mots, âme et amour, le contenant et le contenu, si étroitement unis et mêlés, sont presque pareils. Sans l'amour produit par l'âme il n'y a pas de ton parfait et décisif, dans aucun ordre d'idées élevées et de sentiments essentiels. Enfin, même irréprochable ainsi et d'une entière pureté, le ton, pour accomplir jusqu'au bout sa mission, ne doit pas se contenter de répondre au goût ou de vaincre les résistances de celui qui l'adopte, mais s'inspirer en même temps de la nature et du tempérament de ceux auxquels il est destiné. Quand c'est au nom d'une grande cause, on parle toujours moins pour soi que pour autrui. 11 y a donc une capitale urgence à choisir — avant môme de se demander et de savoir si c'est absolument le sien — le ton le plus capable entre tous d'atteindre les autres.
Evidentes partout, ces observations élémentaires empruntent aujourd'hui aux événements, comme aux qualités et aux défauts de notre race, une force de justesse et de vérité qui frappe plus
3o LES GRANDES HEURES
encore. Le ton, qui dans tous les pays ne manque pas d'avoir sa grande action respective, en exerce dans le nôtre une considérable, et c'est bien chez nous, plus qu'ailleurs, que le ton fait la chanson. On ne pourrait peut-être pas le dire aussi catégoriquement de l'Angleterre et des Etats-Unis. iSos amis ont bien le ton, sans doute, mais chez eux, à l'inverse de nous, c'est le plus souvent la chanson qui le fait.
Chez nous, pour tout, pour les petites choses et à plus forte raison pour les grandes, il y a un ton à trouver, à prendre et à garder : le ton Jrançais, lequel a, plus d'une fois, bien au-delà de nos frontières, servi dans le monde entier oii on nous l'a emprunté comme étant le plus beau, le plus clair, le meilleur. Dans les circonstances exceptionnelles et décisives de l'histoire, dans les fastes de la bravoure et du sacrifice, dans l'interprélalion la plus raffinée du devoir, nous donnons le ton : c'est la caractérisque de notre honneur.
Parfois nous sommes menacés ou tentés de le perdre, alors nous en ressentons sur le champ un malaise qui nous avertit. Mais, que retentisse bientôt la voix proclamant et dictant avec l'accent qualifie les ordres de la conscience, nous retrouvons le ton.
Nul ne l'a mieux défini que Bufl'on quand il l'appelle « la convenance du style, ou du langage, à la nature du sujet ». Et nous y ajouterons, sans craindre de nous répéter, que cette convenance du style ou du langage doit égale-
LE TON FRANÇAIS 3l
ment s'appliquer à la nature des personnes, de celles qui parlent et surtout de celles à qui l'on parle. A.insi l'on n'obtiendra jamais rien des gens de France si on ne prend pas pour eux le ton français.
Qu'est-ce que ce ion-là? En quoi consiste-t-il?
Vous le savez tous aussi bien que moi. C'est celui de la franchise, de la droiture, de la netteté, de la brièveté, de la simplicité, dans lequel nous sentons l'amitié, l'amour, le désintéressement, la générosité d'une flamme, l'utilité ou la grandeur d'un but ; celui qui inspire la confiance parce qu'il en découle, un ton correspondant à nos plus nobles désirs, timides ou avoués, à notre instinct du vrai, à notre irrésistible et perpétuel élan vers le bien, la justice et la liberté. Il n'a pas besoin de se faire adulateur et gentil pour passer. Qu'il ne se croie pas obligé d'être agréable à tout prix et de ne se prêter qu'à des choses plaisantes ; il peut au contraire, quoique dépouillé d'artifice, et dur, et même brutal, gagner en valeur et nous captiver plus sûrement. Nous lui pardonnerons de nous heurter, nous n'admettons pas qu'il nous choque. Pourvu quil soit ferme et loyal nous l'accepterons, dût-il en nous remontrant le devoir nous remettre en face des fautes. S'il nous rudoie, c'est pour nous redresser. Et nous voulons aussi qu'il « nous réapprenne » à nous-mêmes, que, dans les circonstances difïî-
ciles, il nous aide à nous reconnaître, à nous retrouver, qu'il nous rabatte dans le bon chemin. Ah ! Il n'est pas long à faire son effet. Tout de suite on le comprend. On s'écrie : k C'est lui ! » et dès lors la voix qui s'en est emparée est bue, et obéie. Un ton loyal, honnête et limpide, qui résonne et vibre de vérité, de sagesse et de raison, peut tout oser, tout espérer; sa force est illimitée, souveraine; plus il sera simple et plus il sera éloquent. Il va si loin ! Le bruit des mots, le son est pour l'oreille, leur sens est pour l'esprit, mais le ton est pour le cœur et pour l'âme, et il n'arrive à l'âme que s'il en vient. C'est le ton qui s'enfonce en nous, qui monte — ou qui descend — jusqu'au réduit des consciences, et qui là nous émeut, nous remue, nous tracasse. Il a ceci de merveilleux qu'il s'établit et se manifeste sans verbiage inutile et sans preuves, par un phénomène instantané d'irradiation morale. On l'entend, on le croit. De la simple parole il fait en un moment une parole d'honneur, il tient du premier coup les choses qu'il promet, il ramasse et renferme en lui le passé, le présent, l'avenir, il déchire les voiles, il déjoue l'intrigue et renverse lembûche, il met à vif une situation, éclaire un coin sombre et débride une plaio sociale, il dissipe un malaise, balaie un nuage, écarte un danger, ou l'étalé, il crée à sa guise l'atmosphère politique, il obtient de la foule un consentement ou un refus, il arrache d'un peuple ou cueille à ses brus tendus comme des branches tout ce qu'il veut : renoncement.
obéissance, et toutes Us grappes de sacrifices ; et en se faisant aimer, admirer, et bénir.
Tanlot c'est le chef, celui qui parle et agit avec le ton, qui le donne au peuple; et tantôt c'est la multitude qui, dans l'ordeur unanime de ses vœux, le procure au chef et l'en investit. Souvent aussi ces deux facteurs sont simultanés et se rencontrent dans le grand accord. Une situation tendue, dans laquelle tout est en jeu, peut encore, ici ou là, le faire jaillir à l'instant suprême. Et alors le ton devient, dominant les mots qu'il éclaire et tronslîgure, l'appel national, le cri d'alerte et de salut.
Quand il a ouvert la bouche, à la Marne, et ensuite en Alsace, Joffre a eu le ton.
Et Galliéni, quand il a écrit, pour les murs de Paris, son affiche de deux lignes.
Et Clemenceau l'a aussi, et le tient, au soulagement et à la gratitude immense du pays enlier.
C'est le ton français, tellement clair, irrésistible, et large et rayonnant qu'il se retrouve chaque jour sur les lèvres de IJoyd George, et qu'il s'adapte de lui-même aux mots que proclame Wilson.
2 février 1918.
Depuis le début de cette année on parle au moins autant, si ce n'est plus, de la paix que de la guerre. Je n'en déduis rien. J'énonce un simple fait que chacun d'ailleurs a pu constater. On voit, ou on croit voir ici et là, en ce sens de la paix, des indices, des signes ; il y a de ce côté « un courant » manifeste. Est-ce un mal ? Est-ce un bien ?
Gela dépend.
Ce n'est pas un mal si on envisage la paix sans se relâcher des commandements de la guerre.
Ce n'est pas un bien si l'on considère avec une exclusive fixité la paix, au point de s'y accoutumer peu à peu préventivement, et d'y croire avant qu'elle soit faite, c'est-à-dire gagnée.
Gel état d'esprit d'une paix « dans l'air », d'une paix qui ne saurait indéfiniment se reculer et qui de plus en plus se rapproche, est Ira-
duit, flans la plupart des enlretiens. par une phrase-lype au sujet de laquelle il semble que l'on se soit donné la consigne et qui est celleci : « Il faudra bien que cela finisse, fatalement, par la Jorce des choses. »
Les choses... Quelles choses? J'entends la pensée que l'on résume ainsi et je ne méconnais pas jusqu'à une certaine limite sa justesse philosophique, mais cependant je n'aime pas plus l'expression que le sentiment et je me méfie des deux. Ces fameuses « choses » d'abord, auxquelles on se réfère avec tant de confiance, me représentent, dans leur immensité, un bien vague pouvoir. Les choses!... C'est un mot qui n'est pas très répandu dans le vocabulaire et les milieux de l'action, du travail, de l'élan. Avec sa gravité à la Lucrèce et ses langueurs à la Verlaine il fait plutôt partie du verbe de la méditation et de la poésie ; il est plein d'une poignante et lourde sensualité... ; il sert à rendre à merveille les mystères de la nature et les phénomènes du monde extérieur, à qualifier, en lui prêtant une vie et des manifestations, tout l'inanimé qui nous enveloppe et au milieu en même temps que vis-à-vis duquel nous ne sommes peut-être nous-mêmes, êtres animés, que la plus infime de toutes les <i choses ».
Et nous les douons, ces choses presque miraculeuses, d'une quantité d'attributs, de moyens et même de sentiments d'une espèce particulière. Après (( la force des choses » en général, il y a leur voix, leur silence, leur beauté, leur mélan-
colie, leurs reproches, leurs regrets ; et même, en détournant de son vrai sens le vers fameux de Virgile, on leur prêle des pleurs... Mais vous ol)serverez que le plus souvent c'est dans une atmosphère de rêverie eî de triste nonchalance qu'elles sont évoquées sous tous ces aspects et qu'elles se rendent avec le plus de bonheur au tranquille appel qu'on leur adresse. Il est rare que vous entendiez dire : l'encouragement, le bon conseil, l'espérance, la sagesse, l'activité, la raison, la joie des choses... Non. Suni lacrymœ rerum. Pas plus qu'on ne se les figure en fonction de rire, on ne leur accorde un esprit adjuvant.
Ce mot même de Jorce et qui a pourtant en lui une si évidente et si expressive puissance... eh bien, comme par un sortilège, à peine est-il accouplé aux « choses » qu'il pâlit, s'atténue et perd à ce contact une l)onne moitié de sa vigueur. Entre la force tout court et « la force des choses » qui semblerait cependant devoir être bien plus grande, vous sentez vous-même qu'il y a un abîme, et que, par rapport à la première, la seconde lléchit et n'en est qu'un diminutif. Dans ce dernier cas elle prend un sens fatidique où sombre et disparaît, comme en un naufrage, la volonté.
Il devient plus facile alors de s'expliquer le malaise indéfini que celle soumission si complète à la force des choses détermine chez qurl- ((ues-uns moins jimnipts d'abord à la reconnaître et ensnilc ?i la subir. C'est qu'ils pressentent
là le trouble d'une abdication. Cette force des choses acquiert en elfet, instantanément, dès qu'on se plaît à la produire et à l'enfi :r ])our les besoins de la théorie, une telle importance, un tel volume moral qu'elle vous stupéfie, vous paralyse et vous écrase... Elle offre la fonnidable et accablante inertie de la montagne. Elle est, dans un autre domaine, constituée comme elle par \ • progressif entassement, l'agrégat, la superpo-sition de tous les éléments destinés, par une loi secrète et inévitable, à la construire, à l'élever, à lui donner l'ampleur et le poids qui doivent à l'ultime minute emporter tout dans la balance. Elle a le désir évident et la prétention de s'imposer, par elle-même, en écartant tout ce qui n'est pas elle. lî arrive alors qu'en vertu d'une suggestion et d'un envoûtement assez naturels, on se laisse entraîner à la considération — épouvantée ou satisfaite selon la circonstance — de cette force des choses irrésistible, énorme, suprématique, et si opportune en même temps, si commode et si agréable, puisqu'elle s'amène là juste au bon moment pour conclure et terminer de son propre chef, presque en dehors de nous, sans que nous ayons à prendre dans le présent et à assumer en vue de l'avenir la responsabilité de la décision suprême. Voilà qui est réglé. Si la question finale, sur certains points, n'a pas pu se trancher d'une façon absolument conforme à nos vieux désirs, nous dirons : « Ce n'est pas notre faute, c'est la force des choses qui l'a voulu, c'est elle qui a
tout fait. « Mais apercovez-vous alors dans quelle direction nouvelle, en tenant déjà sinon ce langage, du moins intérieurement celte pensée, vous orientez tout à coup et abaissez votre conduite? Vous cessez d'ctre agissant pour devenir passif. Vous tournez de l'acteur au spectateur. C'est « la force des choses » qui désormais, comme une mercenaire, va travailler pour vous, à votre place, et dont vous allez, en témoin dépassé, vous contenter peut-être de suivre, avec une inconscience de retraité curieux et ému, la marche et les progrès. Avant la fin du procès vous vous récusez vous-même, pour vous en remettre aux soins de ce défenseur abstrait et imprécis. En somme, dussiez-vous protester de bonne foi contre une pareille allégation, vous déposez moralement les armes.
Le ton même sur lequel vous êtes obligé de saluer cette ingérence supérieure de la force des choses vous trahit, vous condamne ; je vous défie bien de le faire en y mettant énergie, endurance et fierté. Non, malgré tout, quand on prononce ces mots, ralentis par une secrète honte, la voix et les bras tombent. Quelle que soit la pudeur ou l'adresse avec la([uellc on s'applique à la déguiser, cette formule s'imprègne de renoncement, d'une lassitude qui peut bien se justifier mais qui cependant est coupable. L;i force des choses ! complainte de la résignation qui se chante toujours sur l'air de : « Que voulez-vous ! »
LA FORCE DES CHOSES Sq
Quelques-uns, il est vrai, tout en la considérant, comme ils s'imaginent qu'elle le mérite, se défendent de l'interpréter dans ce sens d'acceptation fatale qui nous inquiète. Mais alors, victimes d'une autre erreur, ils lui reconnaissent une évidence et une qualité de certitude extravagantes ; ils en ont la foi, pour mieux dire la superstition. Ils rapportent tout à elle, en attendent tout. C'est la force des choses qui procurera la victoire, qui fera la paix et aplanira demain toute la série des difficultés ultérieures.
Enfin cette force des choses si obligeante et si sûre, on ne se contente pas de l'attendre et de la guetter, on lui fixe un terme, on l'emprisonne entre des dates choisies et prochaines, on lui assigne des délais qu'elle ne saurait décemment franchir. A quelques semaines près, c'est cette ANNÉE, fin août, commencement de l'automne, au plus tard, au plus tard!... qu'elle doit se manifester et consommer la guerre. Dès lors beaucoup d'honnêtes gens se figurent que l'année 1918 est la seule et grande maîtresse des événements, que c'est elle qui contient dans ses entrailles toutes les solutions du problème, attendues, souhaitées, et qu'elle ne peut donc j^as se dispenser de le résoudre. Par une détermination du désir pris pour une réalité, tout, en se trouvant ainsi ramassé et bloqué dans ce court espace de temps qui va de maintenant à l'extrémité de la belle saison, il n'y a plus, n'est-ce pas, qu'à
4o LES GRANDES HEURES
attendre palienimeiiL que celle dale arrive, et se décroche pour que ça y soit? Au lieu d'une question d'initiative, de volonté, de persévérance et de vigueur redoublée, ce n'est plus qu'une afTaire de temps. Au lieu des soldats, c'est le temps qui va u marcher ». On pourra se metlre à rayer les jours sur le calendrier, et chaque fois qu'on en aura bifl'é un en se félicitant qu'il soit passé, il ne viendra pas à l'idée qu'au moment où on croira ce jour gagné, il sera perdu ! On sera comme les pauvres enfants auxquels on a l'imprudence de dire, pour sedcbariasserdeleurs questions et de leurs convoitises : « Quand tu seras grand! A ta majorité! Aie d'abord vingt ans! » et qui, crédules et paresseux, n'ayant rien fait jusque-là que de soupirer après l'échéance promise, sont tout ahuris plus tard de voir que l'âge annoncé ne réalise rien à lui tout seul de ce qu'ils espéraient et qu'il a refusé de travailler pour eux puisque eux mêmes s'en dispensaient. Laissons donc là, si vous le vouiez bien, la force des choses. Elle existe, c'est entendu, et il est fort possible, et même probable qu'elle travaille pour nous. Tant mieux ! Qu'elle fasse de son côté tout le possible. îl va de soi que ce n'est pas nous qui l'en empêcherons, et si par aventure elle manoeuvre de façon à nous rapprocher de la victoire et de la paix, nous la bénirons. Mais après! Pas avant. Et en tout cas, répétonsnous bien (ju'elle ne suffira pas toute »cn\e. à la gigantesque besogne, et qu'elle veut être mieux aidée que par notre contemplation. Ce qu'elle
LA FORCE DES CHOSES 'il
réclame c'est nous, notre part de courage et de mouvement pond ('râbles. La force des choses en elïel ne sera rien sans la force de nous-mêmes, et quand je dis nous, il no s'agit, on le comprend, que de nous, gens de l'arrière, car ceux du front vivent complètement à l'écart de la force des choses... Si vous leur en parliez ils vous riraient au nez : a Connaissons pas celte force-là ! Ça n'est pas elle qui emportera le morceau. »
Non, la force des choses : article de civils; encore une fois tenons-en compte, mais avec une extrême réserve, et redoutons-la plutôt, car elle est perfide, elle endort et crée trop aisément le Nirvana de la confiance ou du fatalisme. *
Il vaut mieux ne prendre de la formule et de la pensée dangereuses que la première partie : la force. Nous serons seulement alors dans la réalité des faits et de l'inslant. En ce sens-là, oui, nous pouvons dire, et sans nous abuser, que nous entrons dans la force suprême de tout, des résolutions, des volontés, de l'acharnement, dans la force de la fabrication, des moyens, des effectifs, du tir, de l'attaque et de la défense, et de tous les sacrifices.
Voilà le seul ensemble de choses dont la force, non pas impersonnelle mais pratiquée par nous, arrachera la victoire et la paix.
9 février 1918.
La nuit est calme. Et tout à coup un étrange cri, lugubre et glacé, la perce et la déchire, le silllet de la sirène, aigu et rauque, et long, et caverneux comme s'il s'échappait d'une puissante conque; cri de bête aquatique et ténébreuse, plein d'espace et de profondeur, où semblent gémir avec le vent tous les oiseaux de mer en fuite et qui est comme la clameur éperdue et trouble du brouillard, l'exhalaison des âmes de naufrage... Impressionnant déjà quand il s'élève, au cours de la vie normale, pendant la ruée de l'aulo dévo rantla route, ou sur le fleuve tranquille, avant l'arche du pont qu'il salue, il vous saisit et vous étreint quand, devenu brusquement cri de guerre, il annonce les Gothas.
Sans doute Paris n'a pas peur. Loin de l'effrayer, le danger l'excite. Mais l'appel de la sirène nous avertit que la mort va passer et qu'elle s'apprête à frapper surtout des femmes, des faibles, des innocents, de.s ôtres sans défense, cl c'est ce
qui lui fait cette voix de lamentation. Elle a beau s'éloigner et se taire, elle persiste en nous où elle continue à remorquer, comme au bout d'un câble tendu, les sentiments roidis de notre cœur.
Voici donc l'attaque « sérieuse » attendue depuis si longtemps, et qui ne surprend personne. Le canon ne va pas tarder.
Il éclate, en un départ franc, rapide et résolu. Il dit : « Je suis là, je veille. » Il rassure. En même temps il établit et consacre le fait, il prouve que « c'est commencé ». Les coups se suivent à de brefs intervalles. On devinerait, ou reconnaîtrait, même sans l'avoir jamais entendue auparavant, la voix trancbante et sèche de notre artillerie. Soudain une détonation nouvelle, large et grasse, s'étale; c'est la première bombe qui aboutit. Où? Loin encore. Peut-être moins qu'il ne paraît. Et d'autres bientôt, avec le même gro.s fracas d'écrasement, tombent, secouant malgré tout par choc en retour, jusque dans leur quiétude momentanée, ceux qu'elles n'atteignent pas. Gomment ne pas songer qu'à cet instant même des êtres vivants et confiants, riches d'avenir, prodigues de desseins, sont fauchés, anéantis? On se penche, on écoute avec plus d'angoisse, on s'attend à des cris, à des plaintes, des pleurs... et on ne recueille que ces coups, ces explosions qui semblent trouer seulement le vide et n'aboutir à rien. Dans l'isolement et à dislance il faut faire effort pour u réaliser » les victimes.
^4 LFS GRANDES HEURES
Je regarde autour de moi. Tout est bien à sa place, ainsi qu'à l'ordinaire. L'immobililé des choses affecte cependant une rigueur plus serrée, non que la matière et les objets montrent de l'inquiélude, car ils font eux aussi parfaite contenance, mais ils se sentent menacés, ils savent. Les portraits (ies défunts, des morls d'autrefois, prennent, surtout dans ces moments là, une physionomie d'un relief inorovable. Comme nous ils suivent l'orage, leur œil de côté l'écoute autant que l'oreille, ils guettent chaque détonation; mais, tout en prenant une part au drame qui se joue, ils témoignent pourtant (ju'ils planent audessus, qu'ils en sont détachés. Ils sont bien avec nous, mais en dehors de nous, et, (CaUlenrs, de l'autre côté... Que cela est impressionnant! Après que l'on envisage sa propre et brusque disparition, imaginer, et tâcher d'accepter, avec souvent plus de regrets, celle des choses quon a aimées presque autant que soi-même et qui faisaient le charme de la vie.
Je vais à la fenêtre, et je soulève le rideau.
J'ai devant moi des jardins qui s'étendent jusqu'à de vieux murs sur lesquels les arbres, par celte limpide nuit, découpent leurs ombres bleuâtres. Le ciel a tous ses diamants, ses perles, ses opales, et la lune impassible, invulnérable, éternelle, est là qui nous éclaire et nous étonne toujours.
Cependant la canonnade redouble. Est ce vraiment ici, sur Paris, qu'a lieu ce combat fantastique ? On hésite à l'admettre. On se figure
des (' expériences » qui se feraient là haut; ou plutôt des prodiges sans précédents, une aitercation de planètes, des querelles d'astres en guerre... Mais non, le lerril)le bruit est bien d'ici-bas, local et terrestre quoique aérien, car ce que l'on appelle la terre comprend, en dehors du sol, par extension et rattachement, et de droit aussi, toute une zone de ciel, des confins d'infini... Mojilerait-on jusqu'à lo.ooo, 20.000 mètres, on ne quitte pas la terre, on reste toujours un homme... Et ce bruit enfin n'a pas le caraclère et la gigantesque sérénité qu'auraient des disputes de mondes. Si formidable qu'il soit, ce n'est que la rage de nos passions qui le cause et l'effectue. Mais dans ce ciel majestueux et comme indilTérent, des points d'or voyagent. Leur navigation se poursuit, directe, régulière. Barques glissant sur l'autre flot nouvellement conquis, elles vont, toutes voiles dehors, un feu à la proue. Doit-on les bénir? les maudire? Qui les monte? Un pirate ? Ou un de nos gardiens? On n'ose pas se prononcer. Bientôt d'ailleurs les étoiles, les vraies, ont l'air, par instant, de bouger, de courir, de voler, tandis que les mobiles, celles qui font leur chemin, paraissent se fixer. La vue se brouille. On ne s'y reconnaît plus.
Je quitte ma fenêtre, et je m'assois, tout pensif de tristesse, de sommeil et d'ennui. Le canon ne cosse pas de tonner... On commence à s'y faire, on éprouve peu à peu qu'il façonne et bat, comme un marteau, le fer de notre volonté.
a6 les grandes heures
Supposons que le massacre et le d^gât puissent s'accomplir sans le moindre bruit, sans qu'ils soient perceptibles à l'ouïe la plus tine,... nous ressentons à cette idée un surcroît d'horreur, car le silence ajoute à l'épouvante, il n'est pas seulement l'obscurité de l'oreille, il fait passer, dans les tragiques circonstances, de l'ombre sur l'esprit, il enténèbre l'âme à l'heure du danger et crée déjà, par anticipation, l'atmosphère du tombeau.
Je regarde ma pendule, et je trouve le temps bien long. L'aiguille avance difficilement, les minutes sont pareilles à des gouttes qui, suspendues et sur le point de se détacher, ne tomberaient pas, ou à peine, de loin en loin. Aussi, par un eifet naturel, s'échappant de sa prison, ma pensée s'en va hors les murs et se répand partout. Dans une suite de visions mpidcs et presque simultanées auxquelles je me cogne, j'assiste aux diverses phases du bombardement, je surprends, je connais les mille scènes de l'intérieur et de la rue ; je suis sollicité, roulé, bouleversé par tous les incidents du fléau dont le tourliillon m'environne. La réalité de feu, de flamme et de sang qui s'accomplit sous le manteau et comme à l'abri de cette nuit si douce et si pacifique, s'offre et s'impose à moi, franchit ce qui nous sépare et vient me chercher, m'emmène. L'accompagnement obstiné du canon n'ote rien à la majesté du silence. Loin de le détruire ou de l'abîmer, il y contribue plutôt et développe sa grandeur. Chaque coup l'élargit,
le creuse et le rend plus profond. Et chaque fracas de bombe nous assène à nouveau l'écrasante pensée : « Qui meurt en cet instant? Combien sont frappés debout ? et sont — tout éveillés — rendormis pour toujours? ou tués en plein sommeil? Quel pauvre enfin s'est enrichi? Quel riche a tout perdu ? » Car la torpille n'a pas d'égards, et le toit du millionnaire est aussi mince pour elle que celui de l'indigent. Dans plus d'une maison, au fond de bien des chambres, je regarde ceux qui, comme moi ici, sans avoir besoin de se croire braves, sont méditatifs, sages et résignés, qui se souviennent, remontent le passé, causent tout bas avec les parents disparus et les amis lointains, feuillettent un livre, marchent les mains derrière le dos, et se rassoient, et rêvent... et ceux qui tiennent des propos graves, ou simples et sensés, ou tendres, touchants. — « Sans doute la mort peut venir. C'est encore un peu tôt. Qu'importe ? Si l'on part ensemble, on ne se quittera plus. »> Ainsi devisent, un peu dépeignés par l'alerte, les vieux époux à cheveux blancs qui, sur une explosion plus forte, se prennent la main et se regardent dans les yeux avec un beau sourire...
Je vois ceux que, selon leur tempérament, la gaieté galvanise, une gaieté qui n'a rien de sacrilège et reste saine et salutaire, étant une forme de la vaillance, un des principaux ressorts de la race.
Et puis il y a les locataires haut perchés qui eux, cependant, resteraient bien sans s'alarmer,
48 LES GRANDES HEIHES
là on ils sont, mnis qni lonf do même doivent descendre « à cause des enfants... » et je les accompagne, tous ces petits de deux, trois, quatre ans et plus dont celte nuit est en train de se fixer à jamais sur le tableau de leur mémoire et sera peut-être plus tard le plus ancien, le premier souvenir, celui par lequel se sont révélés subitement le sens de la vie, la conscience dti moi, de la personnalité. Je les repousse exprès jusqu'aux dernières limites de l'âge; et dans soixante, quatre-vingts ans, quand la moitié de ceux qui existent encore aujourd'hui ne seront plus, j'écoute un de ces vieux revenants de 1918 dire à d'autres petits qui le pressent : « Racontez? — Eh bien ! voilà... je me souviens... on m'a vite enveloppé dans des couvertures jusque par-dessus la tête, pour me descendre, en courant, dans l'escalier. Je demandais : « Quoi donc, maman ? Est-ce le petit (( Noël ? » On m'embrassait, c Non, ça n'est (1 rien. Dors. » — Et quand on le questionnera : « Et votre papa ? — II n'était pas là. — Où donc était-il? — A la guerre... »
Et puis, ramené toujours par le bruit du canon, je me représente la fiévreuse et combative activité do tous ceux (ju'en ces instants commande une fonction, réclame un poste, appelle un devoir, qui à tous les degrés ont un rôle prescrit do garde, de secours et de sauvetage ou simplement même de présence... et je vois tout ce monde, tous ces bons agenis de la sécurité publique, se jetant par les rues criblées, se précl-
pilant, chacun à sa lâche : les giinliens de la paix, les brancardiers, les porteurs de civières, ramassant les blessés, les pompiers lancés vers l'incendie, en grappe, sur leurs chariots rouges, ou bien encore escaladant la grande échelle dressée contre le mur qui branle, et les piiarmaciens et les médecins de quartier surmenés, tout le personnel des hospices debout depuis la première minute, et tous les services déclanchés par les sonneries de téléphone, tous les rouages de l'administration mis en marche par la catastrophe et donnant avec ordre leur maximum de force et de résultat,... et la Présidence, tous les ministères, les cabinets de préfectures, la Place, les musées, tous ces grands centres éveillés et vigilants, occupés par leurs chefs respectifs et leurs responsables... pendant que, là-haut, les préposés au T. S. F. de la tour Eiffel continuent tranquillement à (<■ enregistrer » dans leur cage en vitres qui craque, parmi le tonnerre des éclatements et la ribambelle des feux...
Combien d'autres visions, dont je n'ai pas besoin d'avoir le spectacle direct pour être sûr de leur réalité, me frappent, me possèdent 1 Celle des pirates n'ayant qu'une seule et abominable pensée, lâcher vite la quantité de bombes, le « lot » réglementaire et puis fuir, fuir... rejoindre... à la vitesse de l'ouragan... Ils sont là, crispés de haine et de rancune audessus de ce Pdi'is qu'ils n'ont pas pu avoir et déshonorer, sur lequel ils arrivent bien, pendant un moment, la nuit, à rôder, mais qui leur est V 4
5o LES GRANDES HEURES
interdit, où ils n'ont pas le droit de s'arrêter, de descendre et de mettre pied... Quel supplice pour leur orgueil ! Ils tuent, sans doute, hélas ! ils font des victimes, des morts devenus aussitôt glorieux, mais après il faut bien qu'ils s'en retournent chassés par nos cavaliers de l'espace qui restent toujours, en fin de compte, maîtres du ciel et du terrain, maîtres de Notre-Dame, du Panthéon, du Louvre, de la Sainte-Chapelle, et de l'Arc de Triomphe, de ce Paris dont ils méritent nuit et jour d'être appelés : u les Conservateurs », et qui leur a voué en échange une reconnaissance sans bornes, illimitée comme le firmament oii seuls ils ont pu, depuis la création du monde, rajouter des étoiles.
16 février 1018.
Ceux ou celles qui ont perdu un des leurs à la guerre, que ce soit un père, un frère, un fils, un mari, ne pratiquent pas le même genre de deuil et n'éprouvent pas surtout la même nature de chagrin que si celui qui leur a été enlevé avait pi'ri en temps de paix. C'est un fait reconnu. La mort du combattant sur le champ de bataille entraîne dans la douleur des survivants de la famille les plus rapprochés et qu'elle atteint davantage un ordre d'idées, de sensations, de sentiments nouveaux et inattendus qui diflerent, par une quantité de points, des impressions et des effets qu'eût produits chez eux le malheur d'une mort naturelle.
Sans doute la mort du soldat finit par devenir, hélas ! à notre époque, une chose qui semble naturelle, et cependant on éprouve qu'elle no l'est pas, que l'homme ainsi frappé, brusquement arrêté ot tranché en plein cours, est détruit en dehors des conditions qui physiquement et
moralement l'avaient formé et le régissaient; qu'il a rompu — presque toujours par une décision de sa propre volonté, par un sacrifice extrôme noblement consenti — l'organisation préétablie de son existence ; en tout cas on ne peut s'empêc'iier de voir avec certitude que le soldat mortellement atteint ne meurt que parce qu'il est tué. Il ne finit pas de lui-même et tout seul, selon le sort que lui faisait bonne ou mauvaise sa santé, dans ks limites d'âge que lui réservait une vieillesse plus ou moins longue. D'une façon générale il tombe, et il est abattu trop tôt, contre tous les désirs, tous les espoirs, tous les droits qui non seulement lui promettaient mais lui assuraient une durée normale. Sa mort soudaine, anticipée, présente donc, au premier aspect, un caractère d'exception et d'irrégularité qui saisit et révolte. Elle relève de la trahison et de l'attentat. Il y a une loi de justice que l'on craint de sentif là méconnue, violée.
D'autre part et en même temps, ces raisons sont celles qui font comprendre et imposent aussitôt la grandeur d'un renoncement que les étroites considérations de la logique et de l'intérêt sont incapables d'expliquer et qui ne se justifie au contraire que si on l'envisage du point de vue surhumain. Plus apparaissent à la fois dans leur éblouissement la monstruosité du fait brutal, l'esprit d'immolation de la victime, la beauté de la cause, In grandeur du but et la sainteté du résultat, plus au fur et à mesure évolue, et se moilific en s'élargissant, l'état
d'âme des survivants aflligés. Il n'est pas rare qu'en les heurtant, le coup, quoique terrible, les laisse debout, plus forts que la veille, et qu'il les renseigne, leur apprenant des vérités que lui seul pouvait découvrir. Son retentissement, dans leur cœur, n'est pas pareil à ce qu'il eût été en d'autres circonstances. Il est remarquable et significatif que, sauf des cas particuliers, ce malheur-là, si puissamment ressenti soit-il par ceux qui en demeurent marques, les retrempe et en fait, même malgré eux, des êtres nouveaux, d'une qualité supérieure. Ils ne s'appartiennent plu?, ils appartiennent à leurs morts, à ces anges de la patrie dont ils sont désormais possédés.
Ces fils, ces pères, ces époux maintenant inanimés, qui, en temps habituel, auraient peutêtre emporté dans leur disparition les proches rattachés à eux par les liens les plus solides, voici qu'en mourant à la guerre ils leur donnent le courage de vivre, avec l'envie de les continuer, de les prolonger. A combien de mères, de veuves, n'ai-je pas déjà entendu dire : « Si mon enfant, si mon mari m'avait été retiré dans les banales conditions de maladies ou d'accident auxquelles nous sommes assujettis, je ne lui aurais pas survécu ; or, il faut que je l'avoue, la mort unique et transcendante qui me l'a ravi en pleine lutte et les armes à la main me retourne bien de fond en comble mais ne m'anéantit pas. Tout en me ravageant elle me relance. Comment? Pourquoi? Je n'en sais rien et je ne veux même pas le chercher. Je l'éprouve — avec une
force invincible — el je l'éprouve sans le subir, mais en me sentant obligée de l'accepter comme un devoir inévitable, surgi tout à coup de la tombe. »
D'où vient aux mutilés du cœur, aux amputés de la famille une façon si dilîérente de considérer et d'interpréter dans le cas présent ce malheur sans nom que cause la mort d'un être chéri? Est-ce de voir autour de soi des infortunes pareilles, lellemenl. nombreuses que l'on ne peut plus en faire le compte? Cela indique-t-il une usure de la sensibilité ou son meilleur fonctionnement? Des principales et des plus puissantes aux plus tenues les raisons abondent, sans se nuire entre elles, et chacune concourt au résultat nécessaire.
C'est par une juste réparation, par un mystère de récompense que cette mort accorde à ceux qu'elle meurtrit la grâce d'état qui les soutient. Ainsi l'épreuve et la souffrance renferment en elles, proportionné à leur grandeur, le remède capable sinon de les réduire, du moins de les transformer. Le chagrin ne revcl plus les mêmes formes consacrées, il prend une autre attitude, une autre expression, un autre langage; il est vaillant el offensif, il décuple la volonté, le goût du travail, toutes les forces actives ; il communique au survivant (Icpouillc de son plus cher trésor une espèce de liberté d'allure navrante el tragique; il le rejette solide et sur-
tout résolu dans les forêts de la foule et dans les steppes de la vie. L'héroïque esprit de celui qui le remplaçait au front — esprit qu'il ne partageait pas toujours — passe alors fréquemment en lui pour le rénover, et il a la conscience exacte de cette étrange métamorphose. Oui, la j)lupart de ceux que la guerre a blessés morlellemcnl dans la personne d'un des leurs portent le deuil — au réel aussi bien qu'au figuré — d'une façon qui les distingue. Ce n'est pas, comme on pourrait le supposer, par une exagération des signes extérieurs que se manifestent chez eux le caractère et le degré du chagrin. Le noir n'est même pas l'essentielle et indispensable couleur qu'ils se croient tenus d'afficher. Leur papier à lettre, leurs mouchoirs, leurs cartes de visite ne l'étaient pas en large bordure, et les mères, les veuves, trouvent le moyen d'observer la stricte sévérité du crêpe sans cependant s'alourdir et se dissimuler sous trop d'inutiles voiles comme sous des draperies de découragement. Loin de prétendre à être ténébreuse, leur tristesse aime la clarté. Ces assombris veulent Je la lumière afin de mieux honorer en elle ceux qui la dégageaient, qui en avaient le goût, l'ivresse, et qui ne l'ont perdue ici-bas que pour la retrouver ailleurs plus éclatante, inaltérable, éternelle. Ils comprennent, ces survivants, qu'ils feront mieux rayonner les défunts dans leurs pensées, en rechercha ut de préférence l'atmosphère des sentiments lumineux et l'élenilue des chemins clairs, en se tournant vers le soleil du bon, du
vrai, du bean, en ayant une tristesse pure, limpide, et confiante comme une aurore. Ils prennent donc le grand parti de poursuivre et d'accomplir, ainsi qu'une mission, leur dure et salutaire existence. Ils ne se laissent ni accabler ni ralentir. La tête haute ils vont, fermes, droits, sans faux orgueil, mais empreints d'une légitime et pathétique fierté. La soutîrance leur a donné un accent, une rectitude, une netteté de direction qui se montre en tout; ils possèdent plus de science, plus de jugement, voient de plus haut et de plus loin, comme si les morts avaient ouvert, par la brèche de leur départ, des perspectives et des horizons qu'ils sont seuls à connaître. Dans l'immense calamité ils prennent rang de notables de l'atTliction, de grands dignitaires de la douleur. Après leurs morts, ils méritent eux-mômes d'être aussi u des exemples » vivants, ils savent qu'ils sont non seulelement honorés, mais améliorés, perfectionnés par le sacrifice de ceux qu'ils ont la charge de perpétuer; et n'ayant dès lors d'autre souci que de tâcher de leur ressembler, ils y arrivent d'une autre manière: en conVuniaiii, sans rien changer, comme du temps où U était là et bien qu't7 n'y soit plus. On le réintègre dans la vie courante, par la force ininterrompue de la volonté, par toutes les ressources de l'habitude. On y pense, on en parle, on lai parle. On sort et on rentre avec lui. Exercice poignant, magnifique, dont nous avons chaque jour sous les yeux la leçon communicalive et profonde.
Les hommes sont admirables. Mais les femmes... les mères, les veuves, sont sublimes... Il y a chez les phis nobles, les plus rares, une transparence cl'àme particulière qui éclate et qui vous inonde de respect et de gratitude. Secs ou mouillés, leurs yeux sont des miroirs où revient le regard du disparu, de l'enfant qu'elles portent encore en elle une seconde fois, dans une transfiguration de l'ancienne maternité. L'excès de la tristesse et son enseignement ont pu seuls ramener sur leurs lèvres la fleur paie du sourire. Elles n'ont pas honte d'être gaies, mais leur gaieté candide et virginale a la force miraculeuse d'une vertu. Les larmes sont à leur joue la rosée môme du sacrifice. Et tranquilles, simples, charmantes, inébranlables dans la douceur, elles vivent, gracieuses, bonnes, armées de vaillance angélique ; elles vivent la vraie vie, la vie absolue de dévouement, de travail, de fatigue et de peine, telle que la comporte ici-bas la rigueur du destin.
Voilà les femmes qui sont la grandeur de la France, et auxquelles va tout son amour, les femmes en deuil de la guerre, les veuves, les mères chéries, nos Vénérables.
LETTRE A UN EXCELLENT HOMME DE PROVLNCE SUR L'ÉLECTION DU MARÉCHAL JOFFRE
•23 février 1918.
Mon cher ami,
«... Alors, me dis-tu, puisque tu étais là, {( que tu as tout vu, raconte vite. Magnifique « séance, hein? Vous deviez êlre émus? De « beaux discours, parbleu ! Combien cela a-t-il « duré ? Gomment cela s'est-il passé ? Y avait-il « des plantes vertes ? Il attendait, sans doute, « lai, en grand uniforme, dans une pièce à coté? « Et dehors une foule ? Avec des drapeaux ? « Après, l'a t-on acclamé ? S'est-// montré au « balcon de llnslitut ? Enfin, donne-moi tous (( les détails. Je t'en supplie. Sois gentil ! N'ou- « blie rien... »
Tes questions, mon cher vieux naïf, sont comiques, mais cependant je n'en ris pas. Je te comprends si bien! Tu aimes, tu admires notre Jolîrc, et, dans ta joie, tu veux tout savoir. Eh bien, si tu as lu les Journaux, tu sais tout, avant même ([ue je t'aie répondu. Et d'abord tu te fais là-bas des idées étonnantes!... tu garnis, tu drapes à l'italienne ! Tu ne peux pos t'ima-
SUR l'Élection du maréchal joffre 69
giner comme celle « cérémonie » a élé dénuée de cérémonial, avec quelle simplicité tranquille elle s'est déroulée? et c'est justement, ce qui en a fixé le caractère et nuancé l'éclat. Même à notre horloge du collège des Qualre-iNations, qui est un peu plus lente, cela a été très vite. On était plus nombreux qu'à l'ordinaire, mais on fut, si c'est possible, encore moins tapageur ; et il n'y eut ni discours, ni fleurs, ni couronnes. // n'était pas avec nous, ni à côté dans l'appartement. // était je ne sais où, bien calme, tu peux penser ! Il n'y avait pas là de quoi le faire aller de long en large et regarder sa montre. Il devait travailler ; et quand on est venu le déranger tout doucement : « Monsieur le Maréchal ? — Quoi ? — Il paraît que vous êtes immortel, deux fois pour une I » il aura dit : « Ah I J'en suis bien aise. » Et il aura continué à labourer son vaste bureau. Mais il n'y avait pas pour cela, chez nous, de palmiers à l'intérieur, ni de fouie dehors, et personne n'eut à se montrer au balcon puisque nous n'avons pas de balcon. Les cours n'étaient un peu animées qut; par la troupe agile des photographes qui braquaient sur les arrivants leurs inofTensifs et aimables engins ou tournaienl avec sérieux la manivelle des appareils de cinéma... Tout s'accomplit paisiblement, presque en silence.
Mais je vois que tu n'es pas content. Malgré tout tu veux (' un récit ». l'n l'auras, et il ne sera pas long.
Je t'ai fait si souvent, pour calmer ton inlas-
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sable curiosité, la description de notre salle de» séances, que tu la connais comme si tu y allais chaque mois tous les quatre jeudis. Elle n'était déjà pas magnifique avant la guerre, notre salle de réunions, mais, depuis, elle est encore moins brillante ; les tapisseries qui rornaient et s'efforçaient de lui donner un air ont été mises à l'abri dès les premiers mauvais jours, la poussière g'amasse aux tentures vieillies et décolorées, les bustes de marbre blanc sont gris, la tête couyertc de cendres.
Quand 2 heures eurent sonné au petit cartel à double cadran que je vois sur le bureau depuis bientôt vingt ans et qui déjà y faisait son tic-tac avant moi, la séance fut déclarée ouverte et presque tout de suite on vota, sans la moindre angoisse. L'unanimité des voix était indubitable ; elle fut obtenue. La plupart des académiciens parurent mettre d'ailleurs une espèce de coquetterie à voter à bulletin ouvert. Si vite, au bout d'un instant, que chacun parmi les derniers déposât son papier dans l'urne, il pouvait y voir au passage une quantité de petits carrés blancs sur lesquels éclataient en lettres capitales des JolTre pleins d'entrain, bien tracés, et cela déjà faisait plaisir. Personne n'avait songé — comme il arrive parfois, je ne sais pour quelles raisons — à déguiser son écriture. Le directeur, qui était M. llibot, proclama donc le nouvel élu, tout en déchirant, selon l'usage, les bulletins ; et quand je dis qu'il le u proclama I), tu entends bien que c'est une façon de
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parler, car il le fît à mi-voix, égale el digne, comme il convient. Là-dessus on se leva, les uns après les autres, et on commença à se disperser, tout en causant par petits groupes. On se fit des compliments que par hasard on méritait... — « A la bonne heure ! C'est très bien. Voilà une belle élection... et qui aura un grand retentissement... » Tels étaient les propos qui s'échangeaient dans la distribution des poignées de main et en gagnant la première porte. A ce moment, ayant levé les yeux, j'eus l'idée de regarder les ancôtres qui ont obtenu la faveur d'occuper, jusqu'à nouvel ordre, la salle de nos entretiens où ils représentent l'Académie d'hier €t qui venaient d'assister à notre séance fameuse. Il me parut aussitôt qu'ils étaient enchantés, mais sans se départir néanmoins d'une expression de profonde mélancolie. Le regret — sans doute plus grand encore que d'habitude — de n'être plus des mortels !
— Gela m'aurait fait rajouter un chapitre inouï à mon histoire de France, songeait Guijot.
— Joffre, tranchait M. Thiers, restera le libérateur du principal territoire : celui de l'âme française.
Musset avait l'obsession u du Rhin allemand ».
Hugo, volcanique, faisait bouillonner sous les lauriers les poèmes de soufre que son cratère a grondés et roulés depuis quatre ans et que nul ne saura jamais.
Lamartine soupirait : « J'aurais tant aimé le recevoir I »
Et Pasteur, froncé comme au-dessus d'une corimt^ fumante, ( herclmit le remède des gaz asphyxiants.
Cependant, il fallut bien les laisser seuls dans la salle déserte où Richelieu, qui préside, prenait tout à coup, si mince et si long sous sa pourpre de Grand Juge, la silhouette implacable du cardinal Mercier.
Et puis l'on sortit. Le temps était doux et le ciel d'un gris méditatif qui faisait penser davantage. Le Louvre, les Tuileries, les quais étendaient non seulement comme à l'ordinaire le délice et la majesté de leurs lignes, mais dégageaient l'harmonie de leur àme, l'idée souveraine qui les anime et qui les perpétue. Les solennelles façades, les toits chargés d'années, les clochers bourrés de vieilles sonneries mortes, les fenêtres incendiées par tant de couchants éteints, les dômes tassés, usés, les tours lavées des pluies, frottées par le vent, se redressaient, s'alignaient mieux, comme si quelque chef, vainqueur, allait les passer en revue. Et c'était pour Joffre en effet. Ils lui témoignaient ainsi, avec tendresse, eu redoublant de beauté, leur reconnais.sance davoir été sauvés et préservés par lui du mascaret barbare. La Seine ellemême — qui pourtant!... — ne pouvait se retenir d'être jalouse de la Marne. La grand'ville présentait l'ensemble d'une armée de monuments r;mgés en bataille ; chaque maison avait
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pris pour ainsi dire « la position ». Paris tout entier, pour célébrer à sa façon le défenseur du pays, s'enlevait avec vigueur dans la gloire de toutes ses pierres, sur un horizon rassuré. Ne crois pas ({ue, moi aussi, je me sois fait là-dessus « des idées »? Non. Je ne me trompe pas, et je suis bien certain que tous mes confrères, auxquels je n'ai pas eu besoin de le demander, ont éprouvé la même impression à la sortie devant le décor exaltant de la capitale. C'est leur juste sentiment, bien préférable au mien, que je tache de te traduire, avec moins de bonheur, hélas ! qu'ils ne le feraient.
Une autre pensée se formait alors en moi, acquérant la force invincible de la vérité, celleci : qu'en nommant le maréchal l'Académie n'avait pas seulement entendu, conformément à la tradition, donner à Villars et aux illustres « anciens du bâton » un digne successeur, mais qu'elle avait voulu aussi, dans la personne de Joffre, honorer le simple soldat de la tranchée ; qu'en même temps que « le grand- père » elle recevait « le poilu », celui pour lequel fut écrite l'immortelle proclamation. C'était l'hommage de gratitude et d'amour rendu en bloc à toute l'armée française, du plus obscur de ses combattants au plus fameux qui l'incarnait.
Voilà ce qu'il faut dire partout, afin qu'on le sache au fond du dernier hameau : le « poilu » est de l'Académie. Qu'il y tienne ou non, môme qu'il s'en moque, peu importe, c'est son affaire. Mais l'Académie l'a nommé, in partibiis,
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SOUS le nom du vainqueur de la Marne ; et j'espère bien, entre parenthèses, que c'est eux, (i les bonhommes » qui, choisis dans tous les corps de troupes, composeront le piquet d'honneur à l'Institut et feront la haie dans le grand vestibule, le jour de la réception. Quand sera-ce? vas-tu me demander. Pas avant l'hiver prochain. Quel événement alors pour nous et pour Paris ! Quelle olTensive de désirs ! Tu m'as déjà réclamé une petite place et je te l'ai promise. Tu verras donc notre JofTre aussi calme, aussi simple, aussi naturel, aussi grand à cette heure qu'il le fut aux instants les plus redoutables. Il sait déjà ce qu'il dira. Son discours ne languira pas et sera ce qu'il doit être. Il n'a besoin de rien se commander. Il a l'uniforme, et l'épée, — une vraie. Il est tout prêt. Ah ! quelle émotion dans l'assistance, quel recueillement, quel respect, quels souvenirs... et quel silence du monde entier... observé par ceux qui seront là, quand on lui dira <' qu'il a la parole », et qu'il la prendra... ! Je m'arrête.
A bientôt, vieil ami.
Ton
Henri La.vbdan.
L'EiNSEIGNEMENT D'UNE DÉBÂCLE
2 mars 1918.
Se lamenter ou s'indigner devant le cataclysme russe ne sert aujourd'hui à rien.
Sans doute l'explosion de ces deux sentiments est difficile à contenir et on serait plutôt tenté de leur accorder libre cours parce qu'ici l'indignation et la douleur, en s'accommodant avec la raison, soulagent la conscience. Elles sont, l'une et l'autre, légitimes et déterminées vraiment par une révolte de ce qu'il y a de plus noble en nous, puisque la grande dette a été reniée par nos amis d'hier et le pacte sacré trahi.
Je sais, comme on a raison de nous le rappeler, qu'il ne faut pas confondre la majorité de la nation russe avec les éléments de destruction et de haine qui composent la lie de sa populace actuellement débridée et maîtresse. Mais, en face de l'immensité du mal causé et propagé, ces distinclions perdent forcément de leur droit et de leur valeur et nous sommes bien obligés de considérer la Hussie, dans l'ensemble de son V 5
chaos, comme une force non seulement perdue pour nous, mais retournée contre nous. Après nous avoir inquiétés, alarmés et déçus, notre alliée soumet aujourd'hui notre amitié sublime à la plus cruelle et la plus imméritée des épreuves. On aura beau nous dire qu'elle n'est pas notre ennemie, ce que je veux bien croire encore sans une puissante conviction, il est impossible cependant de ne pas reconnaître que, si elle l'était, elle ne se comporterait pas autrement. En présence de nos désirs, de nos efîorts, de notre aide et de nos intérêts qu'elle a brisés comme à plaisir, il nous est bien difficile de persévérer dans l'admirable ténacité des illusions dont nous lui gardions le privilège. Nous avons beau, chaque fois qu'elle roule plus profondément dans le gouffre, nous écrier avec les fidèles de la dernière heure qui ne désespèrent jamais : (( Confiance I Elle va se ressaisir ! Tout n'est pas perdu ! » nous sentons bien cependant la croissante inanité de ces paroles, et qu'une succession ininterrompue de chutes n'offre pas chaque fois une nouvelle et plus sérieuse garantie de relèvement. Même vis-à-vis de la partie de la nation demeurée saine — irresponsable matériellement bien qu'elle le soit moralement, cl plus qu'elle ne le croit, des horreurs civiles qu'elle réprouve en tremblant — même devant cette masse qui nous reste attachée par des liens rompus mais qui est réduite à la passivité, pouvons-nous entretenir quelque espérance immédiate et pratique? Hélas I non, tout noua le
l'enseignement d'ine déracle 67
montre. Les ponts de la confiance effîcato et réelle sont coupés et nous ne voyons pas encore quand et comment on les rétablira, ni surtout quels seront les ingénieurs de ce gigantesque et long travail !
Tout ce qu'il est permis de faire, c'est de tirer personnellement pour nous avec une implacable rigueur la leçon du désastre. Mais tout de suite j'entends d'honnêtes gens qui se récrient : n Mais non ! le désastre russe n'est pas une leçon pour notre peuple, parce que le peuple français est raisonnable, juste, honnête, équilibré, et que ce serait mal le connaître et lui faire injure que de le supposer capable de pareilles aberrations et de pareils crimes. Prétendre tirer pour lui des évéiiements de la Russie une leçon directe et profitable est un commencement d'offense gratuite, n
La réponse n'est pas pour nous gêner. Evidemment le peuple français a toutes les qualités que l'on dit et même encore il a des vertus de sagesse et d'intelligence, de juste notion des choses qui le distinguent entre tous. Mais quoi? cela n'empêche pas qu'il n'y ait des dangers si grands, si redoutables, que toutes ces qualité*», toutes ces vertus ne soient susceptibles d'être paralysées ou emportées par une tempête si on ne s'est pas misa l'avance dans le meilleur état de lui résister, ou, ce qui vaut mieux encore, de l'éviter, de la fuir. Qui a plus de courage et de
vaillanle droiture qu'un marin ? Cependant, dès qu'il voit au loin poindre le grain, il ne va pas le chercher pour avoir le plaisir de jouer avec, la présomption de le traverser, l'orgueil insensé de l'abattre ; il s'en détourne en hâte, parce qu'il sait que, contre cette force mauvaise et déchaînée, il n'y aura pas d'ordres, de commandements, ni de manœuvres qui tiennent... on sera broyé. Or, plus on nous dira que notre peuple ne saurait se livrer aux utopies et aux excès qui ont amené la débâcle de la Russie, plus nous nous ferons un devoir de répéter qu'il y a cependant une urgence salutaire à attirer son attention sur les mirages et les périls qui peuvent demain l'éblouir et le menacer, afin de le prémunir contre les uns et les autres. Jamais on ne prendra trop de précautions ni de mesures de toutes sortes pour faire et quelquefois refaire l'éducation de son jugement, de sa crédulité naïve et de son bon sens instinctif, mais si facile à troubler. D'autant qu'en admettant, même chez les plus hardis et les plus inconséquents libertaires, la sincérité de la bonne foi et la pureté dos intentions, l'expérience n'a-t-elle pas prouvé sans cesse, au cours de l'histoire, que ces garanties, qui au début paraissaient d'une solidité sérieuse, sont rapidement supprimées et anéanties par la force torrentielle des choses et le tourbillon des circonstances? En pareil cas un désir, une opinion, une volonté, ne sont pas des éléments dont on reste le maître et le gtiide. Tout sombre et est disloqué par le
l'enseignement d'une déhacle 69
cyclone. Peut-on alors, avec des mots, avec ses bras, avec son cœur, retenir l'avalanclie ? Peuton même s'en écarter? Non plus. On est comme l'imprudent emporté par le flot d'une foule dans laquelle il a eu l'envie, ou la fâcheuse idée, ou la maladresse d'aller se jeter. Il faut suivre et rouler avec la vague, avec le vent, avec la flamme, fût-ce en protestant dans son âme et en maudissant trop tard l'ouragan, soil qu'on l'ait déchaîné, soit qu'on ait été le grossir en croyant le diriger. Oh ! ne craignons pas au conlrnire de mettre notre peuple en face de cette révolution russe, de son point de départ et de son point d'aboutissement. Qu'il en voie le chemin fatal, les étapes, les erreurs, les crimes, la faillite ; que cela lui apprenne à se méfier de ce mot et de cette chose sonore qui s'appellent Révolution, sphinx à double visage auquel, à cause d'une terrible gloire acquise hier et consacrée, on tâche aujourd'hui de faire dire et accomplir tant de sottises et de folies dont ensuite après coup on le rendra responsable ! Que le peuple, que tous les peuples se persuadent d'ailleurs qu'une révolution n'est jamais, ni avant, ni pendant, ni après, celle qu'ils voulaient faire, qu'elle échappe aussitôt à l'entreprise, à tous les calculs, bons ou mauvais, à toutes les combinaisons prévues, qu'elle dépasse et outrepasse les limites, qu'elle semble se faire une loi affreuse de rendre ceux qui l'ont accueillie avec confiance et loyauté parjures à eux-mêmes, infidèles â leur pensée première et
renéo^ats de leur primitif idéal, que toujours elle les égare, les enivre et les précipite à une double ruine, celle de leur œuvre et celle de leur personne. Et s'il est une leçon sainte, bienfaisante, éternelle, à tirer des malheurs irréparables de la Russie et de l'épreuve désolante qu'elle nous inflige, c'est une exhortation suprême au rapprochement de tous, à l'union plus étroite des classes et des hommes, des e^sprits et des cœurs, à la grande fraternité sociale des armes devant l'ennemi commun, à la belle amitié française, à la bonté vaillante et resserrée de tous ceux qui ont juré de vaincre pour ensuite mieux s'aimer.