‹ Les grandes heures (volume 4)Chapitre 27 sur 33 · LES DÉCOUVERTES IQI · texte numérisé non relu

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s'en était promis. La tempête ne sait jamais la veille jusqu'où ira son dt'chaînement le lendemain. 11 en est de même pour la construction, l'établissement de certain grands ensembles moraux et sociaux, oii le fait va plus loin et plus haut que le projet et les intentions les plus hardies. L' « Archilecle ainéricain », malgré la sûreté de ses plans raisonnes, ne se doute pas, même quand il croit se l'imaginer, du monument futur qu'il s'apprête à bâtir et dont il pose en ces heures les fondations. Ce n'est que plus tard, dans des années, que ses petits-fils et les nôtres pourront juger l'importance et mesurer toute l'ampleur et la vertigineuse élévation de l'édifice. Dans ce domaine il fera aussi du gratteciel.

Ne fussions-nous que des spectateurs passionnés de son extraordinaire travail, nous en serions déjà confondus et enthousiastes, mais nous sommes, plus que l'Amérique elle-même, intéressés à l'entreprise de libération résolue par nos grands amis. N'est-ce pas immédiatement pour nous, avant que ce soit pour eux et pour la liberté du monde, qu'ils ont pris le parti de mettre la main à l'ouvrage? Cette pensée, mieux que n'importe quelle autre, est bien de nature à nous renseigner sur l'étendue de leurs moyens et la qualité de leur dévouement. C'est donc en voyant ce que l'Américain fait chez nous et pour nous que nous avons pu enfin obtenir la révélation de son véritable et beau caractère. Ce sont les dangers mortels nous menaçant de toutes

parts qui ont été pour lui, en venant à notre secours, l'occasion de se montrer dans toute la franchise de son loyalisme et de sa fraternité, et pour nous l'occasion d'en opérer, pleins de gratitude, la découverte si réconfortante.

Ainsi nous sont apparues, du jour au lendemain, dans une brusque et torrentielle abondance, les multiples vertus de ce cher camarade, de ce magnifiqua associé. Pour la première fois nous l'avons compris. Sans avoir eu absolument besoin d'être allé chez lui, nous en sommes en quelque sorte revenus, et bien documentés, connaissant par l'esprit la puissance générale de son action. Car cette action prodigieuse embrasse tout en même temps avec la même gigantesque ampleur. Formation et mise en train des armées, fabrication du matériel et des munitions, usines, docks, chantiers, chemins de fer, télégraphes et téléphones, approvisionnements, transports, avions, sous-marins, bateaux, camions, magasins frigorifiques, croix-rouge et œuvres de secours et d'assistance pratique par milliers... tout cela va, marche, roule, transmet, navigue, aborde, pullule, se précipite et fonctionne avec ordre et sans arrêt, et toujours mieux, toujours plus vile et plus fort, en accroissant de jour en jour, presque d'heure en heure, son extension et son rendement...

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Telle est depuis plusieurs mois notre étourdissante découverte.

Elle ne porte pas seulement sur les incalculables richesses matérielles et les ressources physiques de notre milliardaire et robuste ami, mais sur l'aide bien plus puissante encore de son génie et de son moral, sur l'assistance non moins efficace de ses sentiments et de sa volonté. Nous découvrons la grandeur et la noblesse de tous les autres trésors qui sont en lui : le sens impérieux et splendide qu'il a de son devoir, de sa mission, de son rôle vis-à-vis de l'humanité, son apostolat du bien public, son amour irrésistible de l'honneur, de la justice et du droit, sa soif de liberté, la somme d'énergie qu'il peut mettre indéfiniment au service et au triomphe de son idéal.

Cette découverte totale de l'Amérique, sommes-nous seuls à la faire? Non, et heureusement ! L'Allemagne, de son côté, d'une autre façon, avec d'autres yeux, et d'un autre cœur qui palpite déjà de sentiments tout opposés, commence, elle aussi, à en subir l'intolérable obsession. Elle n'est pas au bout. De plus en plus elle apprendra ce que c'est que les États- Unis (( sans armée » qu'on peut braver impunénement I 11 lui coûtera cher d'avoir dérangé du business ce peuple qui ne pardonne pas qu'on lui fasse perdre une minute de son temps. Elle

en pleurera, pendant plus d'un siècle peut-être, des larmes de sang et de feu.

Et puis, par réciprocité, l'Amérique, l'Angleterre, et combien d'autres, parmi les nations qui nous aiment — sans excepter celles qui nous abhorrent et que nous combattons — découvrent de leur côté, pour ses mérites, son héroïsme, et ses éternelles vertus, honorées parfois un peu tard, cet autre Nouveau Monde qu'on appelle la France !

i3 juillet 19i8.

Combien de fois le temps n'aura-t-il pas été, pendant cette guerre, invoqué comme un de ses premiers et plus grands facteurs?

De façon courante on en parle ainsi que d'une puissance, amie et alliée, mystérieuse et supérieure; on évalue complaisamment les ressources qu'il offre, avec autant de certitude et de précision que si c'était des effectifs vivants et contrôlés. Dans les pensées, dans les discours, dans les déclarations publiques, dans les entretiens privés, le temps revient sans cesse et prend à la longue le pas sur tous les autres moyens d'obtenir la décision finale et victorieuse.

Sans doute il va de soi qu'en toutes choses humaines on a besoin de lui d'abord, et qu'on ne peut rien sans son concours, mais il semi le cependant que, dans le gigantesque problème de la guerre, on attribue de plus en ])lu9 au temps un pouvoir exclusif et sans limites, d'une efficacité exceptionnelle. On le charge,

non seulement d'exprimer, mais de rassembler et de renfermer en réalité — par-dessus nos craintes et nos doutes — tous nos espoirs m'otivés, nos raisons de confiance et de sang-froid, de patience et de sécurité, et aussi tout le vague immense de nos désirs en général, de nos aspirations, de nos projets, tout ce que recèle d'heureux et de secret l'impénétrable avenir. Un monde enfin. Le temps est devenu le miraculeux promoteur de ceux qui ne croient pas aux miracles. Et on ne réclame de lui ni preuves, ni explications, ni garanties d'aucune sorte. Il est le temps. Gela suffit. On i^ croit sur parole. Il arrange tout. C'est un dieu qui n'a pas d'athées.

Il communique à la plupart une si aveugle tranquillité, que des formules, aussitôt adoptées et rendues classiques, ont consacré cet abandon. Une des plus répandues est celle-ci : Le temps travaille pour nous.

Aussi en est-il résulté qu'aux yeux d'un grand nombre, puisque le temps avait cette bonté de « travailler pour nous » et abattait de si excellente besogne, il n'y avait qu'à le laisser faire. — (( N'élait-il pas cette force colossale, irrésistible et souveraine, qui se joue de nos plans et combinaisons, et triomphe de tout, à son heure marquée? Qui pouvait se vanter d'opérer mieux que lui? Donc, place « au vieux » ! place au temps I Gardons-nous de le troubler dans sa marche, et dans ses calculs. Tout ce que nous tenterions risquerait de contrarier ou de retarder, peul-ôlre d'anéantir, ses eifols bienfuisantsi »

Eh bien, non. Si vraie que, dans sa banalité, s'afficlie la fameuse maxime et malgré le plaisir évident qu'elle nous cause, il faut ne l'accepter qu'en la dépouillant de ce qu'elle a de trop commode pour en déga^^er à notre usage son seul et véritable sens. Rien ne travaille pour nous si nous ne travaillons pas pour u ce qui travaille ». Le temps n'agira pour nous que si nous agissons simultanément pour lui et en proportion des délais dont il nous fait la grâce. Donnant donnant. Le lachons-nous, il se relâche. Appuyons-le, il nous soutient. Si nous marchons de pair avec lui, il nous excite et nous allège ; mais si nous le suivons de loin et mollement, il nous traîne, au lieu de nous entraîner.

Le temps ne se refuse presque jamais à l'homme. On dit qu'illui manque souvent. C'est bien plus souvent nous qui lui manquons. Tl s'accorde 1res volontiers, mais pour qu'on s'en serve. Il veut qu'on le vive, et le bon emploi qu'on en fait constitue seul sa qualité, son assistance et son profit.

Oui, le temps est un grand maître, par la puissance qu'il possède comme par l'enseignement qu'il procure, mais on sera néanmoins sage de s'en méfier, car c'est aussi un grand trompeur. Pareil aux immensités et la plus importante de toutes, ce désert de jours, cet infini Sahara de mois, d'années, a ses oasis alternant avec ses étendues ingrates, et c'est surtout au milieu des steppes qu'il présente des mirages. Toujours enclin à promettre et plus qu'il ne

tient, il sème les illusions. Plus d'un qui s'est reposé sur lui, n'a pas eu lieu de s'en louer.

Abandonné à son travail unique et personnel, il ne réussit que les ruines.

Pour qu'il soit utile et fécond, créateur et salutaire, il faut que l'homme l'engendre, l'occupe et le dirige. Alors il devient entre ses mains, sous son intelligence, une force admirable, aussitôt décuplée, qui se perfectionne et se renouvelle par son mouvement et son propre cours. Et par un mécanisme parallèle il pousse à leur maximum les forces de l'homme, les répare, les multiplie, les distribue selon les étapes des moments.

Il ranime les volontés, à moins qu'il ne les dissolve, et cela dépend de la manière dont nous le traitons; il fait rêver — et rêver d'action! — ceux qui n'agissent pas, incapables, bien entendu, de faire agir ceux qui revent. Les chimériques espérances qu'il éveille sont susceptibles de ralentir ou de paralyser l'initiative.

N'avoir que du temps, en croyant qu'on a tout, c'est ne rien avoir. Il exige, pour lui, ce temps, non seulement de l'exercice, mais de la violcnci-, et si on ne le secoue pas il vous endort.

La meilleure précaution, même quand on a du temps, est de se dire qu'on n'en a pas, que l'on est juste à Iheure... parce qu'alors on se hâte de profiler de la minute au lieu de s'en remettre à la suivante.

Il en est des ressources du temps comme de toutes les provisions, qui cessent de remplir

leur office quand on les gaspille trop vite ou que par une erreur contraire on les ménage exagérément.

Une autre locution a conquis la valeur d'un mot d'ordre : (i La grande chose pour nous, cest de gagner du temps. »

Beaucoup de gens s'imaginent par là qu'il suffit que le temps en question qu'on a devant soi se dépense et s'épuise pour que l'ensemble de nos vœux s'accomplisse automatiquement. Ainsi, quand ils entendent dire : « Pourvu que nous tenions jusqu'à l'automne! jusqu'à l'hiver! jusqu'au printemps prochain!... » cela signifie pour eux clair comme le jour qu'à cette date réglée d'avance, nous serons, quoi qu'il arrive et par la seule force des choses, récompensés d'avoir atteint ce point terminus et recevrons pleine satisfaction. Au lieu que ce soit l'événement qui détermine l'heure, c'est, à les encroire, l'heure seule qui déterminera l'événement, le créera, le constituera. Cruelle méprise, et qui mène aux déboires.

Gagner du temps, ce n'est pas attendre en dormant dans un fauteuil quil soit écoulé, ni le regarder, avec intérêt et curiosité, passer de sa fenêtre, ni l'user par le hors-d 'œuvre et la distraction, ni le subtiliser et l'obtenir à la petite semaine, rien qu'en l'arrachant au jour le jour avec les feuilles des éphémérides... Gagner le temps, c'est, au sens moral du mot, le conquérir, par la peine et le sacrifice, et se mettre en clat de le mériter. Le temps est père de deux filles.

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absolument différentes, et qu'à notre choix il nous propose en mariage : la Fièvre et la Torpeur. Selon qu'on épouse l'une ou l'autre on établit son sort.

Nous voici obligés de reconnaître que, ne pas gagner le temps de la manière qu'il faut, c'est s'en priver, le rejeter, agir comme si on n'en voulait pas ; c'est le perdre. On ne saurait, en effet, à moins qu'on ne l'acquière soi-même, prétendre indirectement en recevoir le bénéfice. Et si, dans le courant de la vie, et pendant ces périodes d'autres luttes perpétuelles qu'on appelle des époques de paix, il est déjà grave et coupable de perdre le temps, combien n'apparaît-il pas que, dans les torrents de la guerre sanglante, il devient plus terrible et plus funeste encore de laisser couler sans les employer, sans les retenir, sans les embrasser, ces réserves précieuses, providentielles, mises à notre disposition ? Quand on songe que le temps perdu l'est irrémédiablement, on a le vertige. Aucun temps, quel qu'il soit, parmi ceux qui le suivront, ne remplacera le temps perdu, ne sera celui-là. Un autre, jamais le même. Le temps perdu ne revient pas. Le temps gagné non plus. Mais le temps gagné du moins a rempli sa mission.

Ce temps enfin qui, dans toutes nos entreprises, nous paraît inépuisable, impossible à dépenser, il nous est cependant, plus que tout, compté, mesuré. Nous n'avons pas davantage ce pain-là à discrétion. C'est pourquoi les phrases consacrées : (( Le temps travaille pour nous. — 11 n'y

a qu'à gagner du temps. — Laissons faire le temps I » nous causent parfois du malaise et créent un malentendu qu'il m'a paru bon d'indiquer.

D'ailleurs, à proprement parler, le temps n'existe pas. Le temps ( 'est nous.

LES RÉPAR.VTIONS

27 jaillet 1918.

Les heures de la guerre, grandes entre toutes, ne font point que passer : elles sonnent.

Elles sonnent, bonnes ou mauvaises, comme pour marquer ainsi, par le son spécial que rendent quelques unes d'entre ellas, non seulement leur passage, leur fuite, mais surtout leur arrivée, espérée ou redoutée, presque toujours si longtemps attendue, et pour souligner de cette façon, en même temps que leur échéance inévitable, leur émouvante gravité.

Elles sonnent pour nous avertir ou nous rassurer, pour dire dans les deux cas : « Nous voilà ! » Et elles sonnent de différentes manières. Tantôt c'est une haute et magniii(iue parole, un discotirs de chef d'Klat, un immortel ordre du jour aux armées qui publie telle de ces heures et la fait, comme un timbre, entenilre partout au loin ; ou bien c'est un acte significatif et opportun qui choisit la minute précise où l'heure opère sa venue pour augmenter son retentisse-

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ment. Mais c'est, le plus souvent, le son décisif du canon qui la frappe et qui la proclame.

Le if\ Juillet de cette année 1918, une de ces heures a jeté dans l'hisloire sa volée quand, sur la plus belle place de Paris et du monde, qui s'appelle place de la Concorde, les détachements d'élite des armées alliées, Français, Belges, Britanniques, Américains, Italiens, Portugais, Polonais, Serbes, Grecs et Tchéco-Slovaques, tendirent tous, devant la statue de Strasbourg, leurs drapeaux, dans un geste qui dépassait le salut pour atteindre au serment. Sous la manche en soie où s'enroulaient les couleurs de chaque peuple, les hampes en s'inclinant s'allongeaient comme des bras. Nous comprenions tous, en le voyant, que mis d'accord et rassemblés en ce jour aux pieds de la ville captive ils juraient de la délivrer, et qu'en promettant à Strasbourg ils s'engageaient pour Metz, puisque le même crime a rendu inséparables les deux sœurs et que l'Alsace-Lorraine est — comme la République — une et indivisible.

Nous avons tous entendu alors que l'heure... cette fameuse heure des Réparations, dont il n'avait été depuis quarante ans question que pour la prédire, vagueet lointaine... commençait vraiment à sonner un de ses premiers coups... Vn de ses premiers... Pas le premier... Celui-là le fut par le Président Wilson quand il affirma

non seulement la légitimité du retour à la France, à la mère patrie, des deux provinces qui en avaient été arrachées en 1870, mais quand il n'hésita pas à déclarer que ce retour formait une des conditions nécessaires, indipensables à la paix du monde et qu'il en était comme la clef de voûte. Reconnu aussi tour à tour avec la même franche ardeur et la même fermeté, par l'Angleterre et par tous les Alliés, ce droit indiscutable est devenu pour les puissances libératrices un article de foi, et aucune d'elles ne perd l'occasion, aussi souvent qu'elle se présente, de le rappeler, et toujours avec plus de force et de résolution. Sur ce point, tous nos frères des autres pays amis sont totalement français.

N'est-ce pas là, tel que nous n'aurions osé l'espérer, il y a quelques années encore, le commencement le plus heureux de la Réparation définitive?

Pouvions-nous prévoir qu'un jour se lèverait où nos justes revendications, cessant de nous être personnelles, deviendraient celles des peuples unis pour la plus générale et la plus sainte des causes ? et (jue notre blessure, notre longue souffrance, notre unique pensée se trouveraient, peu à peu d'abord et puis tout à fait, par la volonté des événements et du destin vengeur, être aussi leur blessure, leur soufl'rance, leur pensée? Non. Jamais, dans nos écliappées de confiance et d'illusions les plus autorisées, nous n'aurions pu imaginer, pour le règlement de celte question douloureuse, qui paraissait près-

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