‹ Les grandes heures (volume 4)Chapitre 28 sur 33 · LES RÉPARATIONS · texte numérisé non relu

LES RÉPARATIONS

que insoluble, un tel ensemble de circonstances magniri(4ues, providentielles.

Il est arrivé qu'en nous volant, il y a un demisiècle, l'Allemagne a non seulement allumé chez nous les charbons d'un feu sacré qui ne devait jamais s'éteindre et que tout attiserait, mais qu'à ce feu, s'activant et se propageant au cours des années hors de nos frontières, elle a créé et forgé elle-même l'indignation, la révolte et l'explosion finale de la moitié du globe.

Aussi, au moment même où l'Allemagne poursuit, sous prétexte de coloniser l'Alsace-Lorraine, son irréalisable dessein de la germaniser à tout prix, éprouvons-nous la plus fière et la plus reconnaissante des joies à entendre la voix généreuse de M. Hughes prononcer à New- York, dans le meeting monstre organisé le 1/4 Juillet en notre honneur, ces mots souverains : « Nous prenons l'engagement de rendre l' Alsace- Lorraine à la France. »

Et ceci, au même temps que les troupes américaines, fraternellement liées aux nôtres, commencent à tenir sur nos champs de bataille la promesse faite à Madison-Square ; car chaque jour, sur notre front, avant même d'avoir pénétré plus avant dans nos chères provinces perdues, nous les regagnons déjà par notre résistance et la piété filiale de nos efforts. C'est en Champagne que les soldats du général Gouraud ouvrent à distance la grande route victorieuse qui remontera de Reims jusqu'au Rhin.

En ces jours les heures vraiment sonnent, plus

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fortes, plus claires, et de tous les côtés le travail des réparations se révèle, enfin, dans l'ordre même qu'elles devaient suivre pour être plus complètes et plus sûres. Les réparations «■ matérielles » qui s'imposent sur d'immenses étendues ravagées ne suffisent pas, si grandes et si attachantes qu'elles soient, à satisfaire la passion de justice et de dévouement de nos amis américains ; elles ne constituent pour eux qu'une moitié, et qu'ils jugent peut être la plus facile, du devoir qu'ils se sont créé, bien que cette part se présente gigantesque. Celles qu'ils ont le plus à cœur et grâce auxquelles sera seulement apaisée leur soif d'honneur et d'idéal, et affirmée toute leur idée, ce sont, accompagnant les premières et les couronnant, les réparations morales. Non contente de relever les villes, de reconstruire les maisons, de rebâtir les foyers, de replanter les bois, de remettre en état de culture les terres épuisées et de rappeler à la santé et à la vie les malades de la guerre, l'Amérique entend aussi nous apporter continuellement le soutien public de sa parole, Téchafaudage et le haut appui de son autorité, le poids de toutes ses puissances spirituelles, l'élévation de son énergie mystique et de ses buts, la fraternité militante de «a pensée et de son âme... Toutes ces autres richesses, tous ces autres moyens de nature supéricur.'i et d'une qualité que rien n'égale, elle les consacre 5 réclamer et à proclamer d'abord, en son nom comme au nôtre, les plus chers et les plus anciens de nos droits reconnus, et ensuite

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a réaliser ces droits, de la façon la plus rapide et la plus irrévocable. Elle les prend à son compte et les ratifie d'avance, et bien qu'ils n'eussent pas besoin d'elle ni de personne pour être universellement établis, il n'en reste pas moins qu'ils se trouvent de ce fait fortifiés et célébrés avec un superbe éclat et comme affichés dès la veille du procès de revision sur les colonnes du Palais de la Justice et de l'Histoire.

Voici donc, après tant d'années d'épreuves, la radieuse série des réparations qui vient, se déroule, et s'opère ; réparations des dommages, des iniquités, des attentats, des crimes nationaux... trop longtemps impunis. Le jour où elles seront toutes accomplies, nous n'aurons garde d'oublier jamais les nobles amis d'Angleterre, d'Amérique et d'Italie et tous ceux qui, à leurs côtés, nous ont aidés par leur témoignage autant que servis par leurs bras, dans cette œuvre de rétablissement et d'amour attendue par l'humanité.

3 août 191S.

Qui cela Elle?

La Société des Nations. Elle encore, et, souhaitons-le, Elle pour toujours.

Voici venu en effet le temps, non plus seulement d'en reparler à perte de langue et d'oreille, mais de s'occuper de la faire.

Evidemment, nous savons très bien que cela ne signifie pas que l'on va la constituer tout de suite, du jour au lendemain, car elle n'est point — heureusement 1 — une œuvre de génération spontanée, capable de pousser en une nuit, ainsi qu'une lloraison suspecte et rapide, sur le terrain malade des vieilles couches. 11 ne s'agit pas d'ailleurs de produire un champignon, cassant et vénéneux, mais une plante saine et vivace, remontante, éternelle. Tout ce qui, maintenant, s'efforcera de substituer en cette matière l'élaboration pratique à l'agitation des discours doit donc être regardé comme un signe excellent du

désir, de la volonté d'aborder sans plus de retard l'immense problème, d'y mettre l'esprit et la main au milieu des mot-s, de commencer .

Et commencer, bien entendu, ainsi que le prescrit, dans sa naïveté proverbiale, la sagesse populaire, qui est « celle des nations »... parle commencement.

La question de principe a fait du chemin, et tout son chemin depuis qu'il nous a été donné, il y a peu de mois, d'en discourir ici même librement, sans oser encore nous engager, tour à tour attirés et repousses, passant et repassant dans la même minute de la méfiance à la belle ardeur, craignant de ne pas oser assez vouloir ou de trop espérer! La conclusion, si je m'en rapporte à mes souvenirs, était qu'il fallait voir, bien regarder surtout, et puis attendre.

Aujourd'liui je crois qu'aucun homme de bon sens et de bon vouloir ne saurait plus penser de cette façon vague et si peu compromettante qui était hier, avec la mienne, celle de beaucoup d'esprits troublés. Le temps d'attendre a assez duré, et l'on a eu les plus admirables occasions de regarder et de bien voir. Attendre ne peut se réclamer d'aucune considération de sagesse et de prudence, attendre n'est pas « guerre », attendre n'a même pas le droit de prétexter de sa neutralité, attendre, dans la circonstance, est coupable et malfaisant, car il équivaut à arrêter, à empêcher, à faire obstacle et paralyser.

La première des erreurs, dès que la question de la Société des Nations s'est posée dans le vide, a été de la considérer trop facilement, même si on avait pour cela les meilleures raisons, comme une utopie, un beau thème à spéculation de philosophie sociale, condamné, malgré tous les efforts d'un petit nombre, à demeurer dans le domaine du rêve intellectuel; ou alors, si on l'envisageait comme possible, de n'en admettre la réalisation que dans un temps si éloigné que cela nous décourageait personnellement et anéantissait la somme dintérêt limité dont, hélas I nous sommes doués pour entreprendre les choses qui ne fructifieront qu'après nous 1 Entre ceux qui d'avance écartaient l'idée, en lui prédisant le sort des chimères, et ceux qui la célébraient avec une ardeur irréfléchie, la proclamant de pratique immédiate et aisée, il y eut, pendant une certaine période, trop d'écart pour que l'on pût arriver à s'entendre. Mais ces deux partis extrêmes ont opéré peu à peu, chacun de leur côté, un inévitable et nécessaire amendement qui les a rapprochés et unis à cette heure au même point central. Les incrédules croient, ou ne doutent plus, el les fanatiques, forcés enfin d'admellre les diiricullés qu'ils niaient, sont bien obligés de chercher comment les détruire ou les vaincre. Conséquence : accord presque unanime pour aborder franchement le premier débrouillage.

Il ne faut pas se lasser de jeter aujourd'hui un long et pesant regard en arrière pour bien se convaincre, par la leçon que fournit cet examen, de la faute qu'il y a toujours à se faire sur les choses, petites ou grandes, et a Jorliori sur les grandes, une opinion trop prompte et trop absolue. L'expérience vous inflige alors des démentis qui doivent vous profiter, non pas seulement pour l'avenir auquel on rejette toujours ses promesses, mais pour le présent, le moment.

En nous retournant vers le passé encore tout voisin, nous voyons avec une inexprimable émotion toutes les étapes, toutes les phases par lesquelles — si petite que paraisse la roule parcourue en regard de celle qui reste à couvrir — s'est agitée, a déjà stationné, évolué, tourné et cependant s'est avancée, même quand nous ne voyions pas le sens de sa marche, cette Société des Nations, dont la conception la plus nébuleuse, la plus large et la plus flottante, offrait néanmoins, dès qu'on la tentait au dcbut, un malaise si profond et si déconcertant ! Suivant et saisissant l'idée pas à pas, depuis son origine et l'époque oii elle éclata dans le domaine pul lie des Prévisions, des Précautions et des Garanties mondiales, récapitulant toutes les fluctuations de son cours, admirant comment par la force et l'enchaînement des circonstances, et l'impulsion des grands intérêts vitaux, et grâce à l'énergie

et au caiactèro du Président VVilson, elle en vint peu à peu — mais pourtant avec quelle rapidité foudroyante, sous la menace des dangers communs ! — à se dessiner, se préciser, à s'élargir encore et s'épurer, à éliminer, sinon tous, du moins quelques-uns de ses ferments dangereux, en un mot à se vulgariser, à se faire acceptable et inéluctable, et à s'imposer à la presque totalité du monde..., et comparant donc le point de départ de celte Société das i\alions qui avait tout contre elle et qui a maintenant tout pour elle, au point où elle en est aujourd'hui qui ne peut i)as s'appeler un point d'arrivée, puisque rien n'est fait encore, mais qui pourtant était peut-être le plus dilficile à atteindre, à gagner..., considérant alors d'un coup tout ce qu'a de merveilleux et d'impérieux, de logique et d'écrasant, cette direction fatale de l'idée-chimère, si vite cristallisée, humanisée, et rendue sensible et tangible par son propre poids, au fur et à mesure que, bolide sauveur, elle tombait sur nous des einpyrécs lointains, nous comprendrons qu'un aussi formidable mouvement, une fois qu'il a été créé, et qu'il est, ne peut plus et ne doit plus s'arrêter et que son but

— question de péripéties et de temps mise à part

— ne peut plus manquer d'ôtie atteint. Qu'on le veuille ou non — et il faut le vouloir — la Sociélé des Aalion>s, virtuellement, existe. Impossible à présent de ne |)as bouger et avancer. Attendre, dans ces conditions, apparaît, comme nous le disions tout à l'heure, criminel et fou.

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Et d'ailleurs attendre quoi? Un fait? un événement? ou une date? Mais quel fait? quel événement? quelle date? puisque ni l'un ni l'autre de ces faits ou de ces instants, à supposer que nous soyons capables d'en avoir le pressentiment et la notion, ne peuvent nous offrir autre chose que du douteux et de l'incertain dans un avenir qui nous reste clos?

« Mais, disent quelques-uns, attendre en tout cas l'a fin de la guerre. »

Ce désir est exprimé avec une égale chaleui , d'un côté par ceux qui, tout en étant partisans de ladite Société, craignent que le fait de traiter dès à présent, c'est-à-dire, à leur sens, trop tôt, la grande question, ne l'expose à un irrémédiable avortement ou à un établissement trop précipité qui la rendrait fragile... et de l'autre par ceux qui, animés d'un esprit d'opposition à l'idée, comptent sur les difficultés du temps, la lassitude et l'insouciance des esprits libérés après la guerre, pour que la chose traîne et n'aboutisse jamais, tandis que si on l'accroche tout de suite elle a plus de chances d'ici là de progresser et de se fortifier.

La crainte des premiers n'est pas plus justifiée que la mauvaise espérance des seconds. Que les uns se rassurent et que les autres... non : qu'ils ne tremblent pas ! mais qu'ils se rassurent aussi ! La Société des Nations, au point où en est l'Im-

manité, est la seule Révolution universelle possible, souhaitable et salutaire, celle qui empêchera les autres et qui les absorbera, et qui offre, avec le moins de risques, le plus d'avantages et les plus profondes garanties pour la sécurité des temps nouveaux, la solution du bon socialisme, la protection des libertés opprimées et le développement pacifique du travail général.

Si cela n'était déjà fait, il faudrait inventer la Société des Nations.

Il n'y a plus une minute à perdre, et c'est une joie pour nous de savoir qu'en môme temps que le Parlement anglais, M. Bourgeois, chez nous, vient de terminer son rapport fixant les principales lignes du contrat mémorable.

Plus tôt on se mettra au plan du futur édifice, à la rédaction des Nouveaux Droits des Peuples, plus vite et mieux on établira les Cahiers de ces Etats Généraux des Nations qui n'ont pas besoin d'attendre, pour s'ouvrir, la clôture du carnage. On ne proparera pas dans un meilleur et plus sévère esprit de justice les Chartes de la paix que durant la guerre. 11 est bon, pendant qu'on les écrit, que le sang se mêle à l'encre.

Puissent les fondations de ce monument sacré, de co vrai temple de la Paix, être assez solidement posées, dès aujourd'hui, avant que s'achève la lutte suprême, pour qu'elles servent de base, de table et d'autel à la célébration de la

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victoire ! Tel est le vœu qu'en face des empires acoquinés pour la conquête et la proie forme déjà la Société de douze cents millions de cœurs fraternellement unis, qui souffrent mais battent ensemble d'un invincible espoir.

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