L\ JOIE GRAVE
W août 1918.
L'ensemble admirable et méthodique avec lequel nos armées ont brisé d'abord par une résistance de fer la dernière offensive allemande, et ont ensuite, en attaquant à leur tour, refoulé sans arrêt l'ennemi, lui reprenant plus de la moitié du terrain récemment acquis, nous a certes remplis de joie, d'une joie comme nous n'en avions pas éprouvé depuis la première victoire de la Marne ; et la répétition même — impressionnante et symbolique — de notre redressement devant celte rivière sacrée était bien faite pour justifier le grand frisson de bonheur qui nous a traversés et qui nous parcourt encore...
Mais justement, sans vouloir renier cette joie dont nous avions tant besoin, ni chercher à la diminuer ou à la dénaturer par de trop grandes exigences, nous aimerions au contraire l'établir, l'accroître et In purifier en déterminant le vrai caractère qu'elle doit avoir, pour que nous puis-
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sions, sans timidité comme sans forfanterie, nous y livrera l'aise.
Il faut, pour cela, qu'elle soit grave.
Beaucoup sans doute l'ont compris, dès le subit afflux des bonnes nouvelles, mais il ne me semble pas qu'un assez grand nombre se soit suffisamment rendu compte de la façon dont il était, en celte circonstance, nécessaire d'être joyeux.
Je mets tout de suite à part trois grandes classes d'humanité chez lesquelles, pour des raisons différentes mais de puissance également irrésistible, je ne crois pas qu'il y ait moyen d'ordonner ou de modifier la joie, quelle que soit la forme qu'elle ail prise.
D'abord les soldats.
Comme ils ont été les artisans de la victoire, ou serait mal fondé de prétendre réglementer chez eux la joie qui en découle. Elle échappe ici à toute critique. Elle appartient absolument à ces hommes et ils ont le droit de l'exercer à leur guise puisqu'ils en sont les auteurs. Ils ont risqué hier — et ils risqueront demain — leur vie, leurs plus chères espérances ; ayant sauvé, une fois encore, ces biens uniques, il va de soi qu'il leur est permis d'en ôtre satisfaits, sans y mettre de discrétion. Naturelle, légitime et toujours faine, leur joie est la première condition de leur
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santé morale. Elle récompense l'elTort et dispose à le renouveler.
Et cependant, après avoir accordé sur ce point toute licence aux combattants, nous remarquerons que la plupart, dans l'expression même de leur plus vif contentement, ne se départent pas de cette tenue qu'ils observent au long de leur vie de guerre quotidienne. Leur joie du succès reste sage, recueillie, parce qu'ils savent, mieux que personne, tout ce qui l'a préparée et payée, de quoi elle est faite...
Les seconds, dont on accepte l'exubérance joyeuse avec un esprit indulgent et chez qui même on regretterait de ne pas la rencontrer telle, ce sont les membres de cette magnifique armée humaine qui s'appelle la Jeunesse. Où qu'ils soient, à larrière ou à l'avant, tous ceux qui font partie de la radieuse et éphémère phalange ont, par la souveraineté de leur âge, le droit reconnu, quand une joie est à l'ordre du jour, de ne pas la surveiller et de l'afficher, d'aller jusqu'au bout de leur impression. L'excès, le commettraient-ils, est, malgré tout, leur privilège. La manifestation complète du sentiment prouve en ce cas sa force et sa franchise. Enfin l'explosion sera toujours la bonne manière et le raisonnable langage de ceux qui, tout frémissants au seuil de l'avenir, ont besoin, pour mieux s'y élancer, de déborder eux-mêmes.
Quant aux troisièmes, dont la joie immodérée, mal comprise ou blessante, ne saurait cependant être un sujet d'étonnement ni même
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d'indignation disproportionnée, ce sont les insouciants, les l(^gers, les nnalades d'esprit et d'âme, les corrompus, les incurables dissipes, le peuple des fous qui ne guettent dans la vie que les occasions les plus nombreuses — grandes ou petites et de n'importe quel genre — de s'étourdir et de prodiguer leur démence. A ceuxlà, pourvu qu'ils se livrent à leur vie et à leur manie de fête, sans que la réflexion et la sensibilité y soient mêlées le moins du monde, tout est prétexte à désordre, à débauclie, et nul n'est capable de les empêcher de déshonorer les plus nobles émotions, comme celles d'une victoire, par la sottise ou la bassesse avec lesquelles ils imaginent parfois de la célébrer.
Ce n'est à aucune de ces classes que nous demandons la joie grave.
Pour qui donc alors la souhaitons-nous ?
Pour ceux qui, ayant atteint la maturité ou l'ayant dépassée, n'ont pas eu la belle et redoutable faveur d'être des combattants, au serïs actif et périlleux du mot. Us composent une bonne moitié de la nation et c'est à eux qu'échoit le délicat honneur de ré/^ï-ler, quand nous les obtenons — et en attendant qu'elles soient définitives et générales — les joies partielles et momentanées de la victoire. Ce soin représente une de leurs principales charges. Us ont la mission (le donner autant que possible en tout, et
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partant dans l'expression des sentiments publics et contagieux, le modèle à observer, l'exemple à suivre. Comme on s'explique alors que la joie de ceux-là, plus les circonstances la suscitent et semblent se liguer pour la pousser en avant, a besoin qu'au contraire on la retienne 1
C'est qu'en effet cette joie — si spéciale — qui nous occupe n'est pas une joie ordinaire et de génération spontanée, éclatant tout d'un coup, souvent sans travail et sans histoire et que l'on saisit au vol pour en abuser dans la plénitude et l'égoïsme de l'ivresse. Non. Celle-là vient de loin avec autant de profondeur que de dislance. Elle a des dessous, elle porte tout un passé — et quel 1 — de pleurs et de sacrifices, il est donc naturel qu'elle s'en ressente et que son origine lui trace sa conduite. Bien plus que des droits, la joie qui redescend des champs de bataille a surtout des devoirs. Elle n'est pas libre, elle est obligée : par les souvenirs sans pareils et les indicibles pensées qui l'accompagnent, la talonnent, j)ar toutes les visions des yeux et de l'esprit qui à jamais lui restent attachées. Il y a en elle de la religion, et c'est bien ainsi, dans une sorte de piété filiale et do recueillement qu'il convient de la pratiquer, sans oubliei- non plus qu'il faut, pour ne pas en rougir, l'avoir au moins un peu méritée soi-même et ne se la permettre qu'à proportion de la part qu'on a prise à la procurer.
La forme maladroite et mauvaise de la joie en temps de guerre oITre en outre de réels dangers.