LA JOIE GRAVE
On sait n présent par de véridiques témoignages que l'abus des réjouissances aux lendemains de leurs succès a beaucoup contribué chez nos ennemis à la baisse du moral. Ces innombrables fêtes, avec pavoisements, illuminations et sonneries de cloches, répétées à tout bout de champ, ont amené un résultat tout contraire à celui que l'on s'en promettait, car chacune de ces manifestations semblait annoncer au peuple la fin prochaine de ses maux... et comme, en dépit de toutes les bruyantes promesses publiques, la victoire décisive, proclamée et célébrée à l'avance, reculait de plus en plus, la désillusion ne faisait, chaque fois, que devenir plus cruelle.
Evitons donc les intempérances de la joie, même en ces jours éclairés presque chaque matin par le rayon d'une bonne nouvelle. A se donner sans mesure à l'allégresse on perd d'ailleurs rapidement la bonne position. La trop grande joie entraîne l'inévitable détente et l'abandon total de sa méfiance. On se relâche, on se livre.
Or, c'est plus que jamais le moment, par le fusil comme par la patience, de rester armé. Ne repoussons pas notre joie, quand elle a les raisons les meilleures de nous assiéger, mais économisons-la, gardons-cn j)our demain.
Encore une fois, il ne s'agit pas de bouder contre des espérances bien gagnées et une gra-
titude qui nous étoufle ; et notre idée n'est point de proposer, pour aller au-devant de la victoire, une figure morne et un front de glace. En nous appliquant, après l'avoir acquise, à maintenir notre joie dans une gravité presque semblable à celle que nous avions avant qu'elle fut obtenue, nous voulons seulement mieux montrer par là l'inestimable prix que nous y attachons et le respect que nous avons pour elle.
Nous ne trouverons même pas mauvais, par moments, et selon l'endroit, de la voiler et de la porter en nous, comme un trésor qu'on ne juge pas utile d'étaler aux yeux de tout le monde et des passants profanes. Ainsi nous goûterons un sentiment noble et pur en étant les contemplateurs méditatifs de notre joie au lieu d'en être les badauds.
// août 1918.
Bien que la guerre soit évidemment très longue et qu'elle le paraisse encore davantage, cependant nous vivons vite.
Malgré l'interruption et la cessation forcée d'une quantité d'afTaires qui nous absorbaient auparavant, nous remarquons que nous n'y avons pas gagné de loisirs et que le temps, au contraire, manque à la plupart d'entre nous pour accomplir le minimum de leur tâche.
En outre, la multiplicité des événements, les plus divers et les plus inouïs, la surabondance des impressions, des émotions, leur intensité même, font que l'on finit, en les éprouvant avec un tel excès, par s'y accoutumer. Cela est fatal. La pratique exemplaire des plus méritoires vertus civiles, telles que le calme et la fermeté, la patience et la résignation, n'en crée pas moins cette espèce de vice qui leur est inhérent : l'habitude. Et celle-ci, sans étouffer la mémoire ni endurcir la sensibilité, retire cependant une
grande partie de sa puissance à la première, et de sa fraîcheur à la seconde. Elle ne les atteint pas, à proprement parler, dans leur source, mais elle les altère dans leurs effets.
iNous nous rendons bien compte nous-mêmes, à ru8ure des mois et des années, que nous ne réagissons plus aussi impétueusement que dans les premières semaines de la guerre à la surprise et à la violence des faits, et que nous en sommes arrivés, à cause de l'obligation physique et morale où nous étions de nous y accoutumer, à trouver presque naturelles des choses qui pourtant soulèvent l'horreur de nos sens et la révolte de notre raison. Nos réflexes qui, en premier lieu, étaient plutôt trop forts, pourraient bien à présent, quelquefois, ne l'être plus assez. Or si cette constatation nous cause un trouble justifié quand elle est faite à propos de nous mêmes et de gens doués cependant d'une grande faculté vibratoire et très attentifs à ne pas se laisser gagner par la torpeur, on ne s'étonnera pas qu'elle nous inquiète bien plus si nous la reportons sur cette masse du public, docile, en quelque sorte, par besoin, et s'abandonnant les yeux mi-clos à ses impressions, au fur et à mesure qu'elles se succèdent et même se modifient, sans cire tourmentée à certains moments du souci de les contrôler.
(/est pour ern[)écher l'habitude de nous acheminer à l'oubli, que j'écris ilonc ces lignes, à l'intention de tous, y compris ceux qui, sur ce point, se croient invulnérables.
Et, quand je parle d'oubli, que l'on ait l'honnêteté de m'entendra avant de protester contre l'offense de ce seul mot. Je ne veux pas dire que nous soyons capables de rien oublier, car cette supposition serait en effet injurieuse et même sacrilège, tout homme, lYançais, ou allié, étant dans l'impossibilité, du moment qu'il aura vécu notre é[»oque, de ne pas en garder la mémoire. Ainsi on n'oubliera pas. Personne n'oubliera. Voilà qui est indubitable.
Mais, ceci affirmé, il y a plusieurs façons de ne pas oublier, diff'érentes manières de se souvenir.
Nous touchons à l'endroit sensible. Il y a la manière chaude et la froide, la première toujours frémissante, active, animée, la seconde inerte et passive. Tout en ayant la certitude de ne jamais perdre la mémoire de ces temps superlatifs, nous ne sommes donc pas assurés de la façon dont nous la garderons, et il n'y en a qu'une qui soit la bonne, celle qui maintient libres et vivantes nos facultés émotives au lieu de les embaumer et de les charger de bandelettes comme des momies. Le seul fait de conserver purement et simplement, même avec exactitude et sans la moindre omission, la suite des grands faits de toute nature qui auront formé la nouvelle histoire de l'humanité, des peuples, des sociétés, des classes et de chaque individu en V i5
particulier, ne peut pas nous suCfire. Si ce devait être là notre unique mémento, ce ne serait morne pas la peine de le constituer. Il n'est pas question de dresser un catalogue, mais d'entretenir des feux sacré» et des lampes éternelles, et ce n'est pas tant la mémoire de l'esprit qu'il importe de sauvegarder que celle du cœur. Le souvenir des incomparables douleurs et des déchirantes joies endurées, pendant ces années de purgatoire et d'enfer, ne saurait se borner à la sécheresse de fournir une table des matières, une suite de renseignements et de fiches qui nous permettrait de nous documenter quand nous en aurions le désir ou le besoin. Il faut qu'il produise mieux que ce résultat mécanique et impersonnel; il doit, en évoquant le fait et sa date, rétablir autant que possible instantanément l'étal d'àme dans lequel ce fait fut accueilli et dans lequel il demande à être maintenu. A ces seules conditions le souvenir remplira son but, supérieur et fécond.
Quels peuvent être les meilleurs moyens d'atteindre ce but ?
11 en est un, copieusement employé en tout par nos amis d'Angleterre et d'Amérique avec un succès qui ne se conteste plus, et que je voudrais voir odo|)té par nous-mêmes, dès aujourd'hui, sur une grande échelle : c'est l'inscription, l'inscription brève, nette, ramassée, qui frappe, traverse l'œil et se plante en flèche dans
lo cerveau. Elle rendrait déjà, d'une façon physique et machinale, ce premier service de lutter victorieusement contre les épaisseurs engourdissantes do l'ouhli, car la mémoire, si loyale et bien disposée qu'elle soit, ne peut se passer d'être soignée et entretenue pour jouer son rôle au complet. L'inscription la met à même de donner perpétuellement tout ce qu'on attend d'elle.
— Mais quelles inscriptions? me dites-vous. Et où prétendez-vous les mettre ?
A quoi la réponse est aisée. Ces inscriptions, ne les tracez-vous pas aussitôt en pensée vousmêmes ? ^e vous jaillissent-elles pas à l'esprit, toutes faites du premier coup, comme des cris qui partent?... — Et où les mettre? — Mais là d'abord oh elles ont des raisons initiales et majeures de parler haut, de s'étaler, et ensuite partout oii il sera utile de les répéter des milliers et des milliers de fois. A l'extérieur, dans les rues, et à l'intérieur des monuments et des maisons, toutes les murailles, intactes ou blessées, de nos villes et de nos villages les attendent, les réclaînent, sont impatientes de les arborer. Et non seulement les murailles de France, mais celles d'Angleterre, d'Italie, des Etats-Unis et de tous les pays alliés. Elles ne veulent pas plus longtemps paraître indilTérentes et demeurer muettes. L'usine, l'atelier, le collège, l'école, la mairie, l'église, le cimetière, la chapelle, l'hospice et la caserne, la gare et le chantier, les ponts et les quais, le jardin public et le square, et toutes les surfaces, et toutes les façades dis-
ponibles nous invitent à les gratifier sans retard de ces légendes, Icgcnda, qui seront sur elles comme des marques d'honneur et les décoreront.
Je les imagine de deux sortes : celles qui auraient pour ellet, des à prosent, de nous signifier et de nous redire sans cesse les pins belles assurances, ou de nous rappeler avec une volonté assidue les dévouements, les sacrifices, les actions d'éclat, les morts héroïques dans toutes les zones avant et arrière de l'immense champ de bataille ; et ensuite celles — très différentes, mais peutêtre plus nécessaires malgré ce qu'elles auraient d'horrible et de douloureux — qui seraient chargées de conserver impitoyablement, jusqu'à la cruauté, les abominations et les crimes du barbare ; qui devraient nous les montrer pour ainsi dire à bras tendus au-dessus de nos têtes pour que nous les voyions toujours, même malgré noua, à chaque instant, au cours delà vie future, quand la paix nous aura rejetés dans le remous des intérêts nouveaux et des entreprises passionnées.
Ainsi, pour inaugurer dès aujourd'hui ce réconfortant cl facile système, comme il serait hygiénique, en allant à nos affaires ou au milieu de nos promenades, de recevoir à tout moment, en pleine poitrine, et rien qu'en lovant les yeux au hasard, une confirmation de ce genre : Tontes les minnfes sept Ainéricaitis débarquent en France ; ou bien : L'Amérique a vingt millions d'hommes en âge militaire ; ou bien : L'Amérique
produit par jour 700.000 obus ; ou bien : L'Angleterre maîtresse de la mer est assurée de la victoire ; ou bien : L'Angleterre a dit : Juf;qu'au dernier homme, jusqu'au dérider sou!
Ne m'objectez pas que ces déclarations sont banales, qu'elles ont déjà été publiées, et que la presse les a vulgarisées dans tout l'univers... Peu importe. Autre chose est de lire et d'avoir lu, d'avoir dit et de redire soi-même çà et là une agréable vérité, ou bien d en recevoir le choc innombrable, la frappe continuelle et inattentendue... Il peut arriver que cette manière cause parfois quelque fatigue, mais l'obsession impose tout de même ce qu'elle veut, et ce qui en fait l'objet reste finalement gravé dans l'esprit. D'ailleurs la matière de ces inscriptions est d'une telle qualité, d'une telle grandeur et d'une telle beauté morale, d'une telle importance pour nous, qu'il me semble inadmissible que l'on s'en lasse. On peut me répéter cent mille fois de suite : Nos soldats sont admirables , sans que je trouve que c'est trop. Je le redirai une cent mille et unième, en pensant que ce n'est pas assez. Il en est de cela comme de la Marseillaise, doitt les plus inopportunes applications n'ont cependant jamais élé capables de faire une scie, parce qu'elle est quand même et par-dessus tout vénérable et nous inspire un respect dominant.
Les inscriptions ne mancjueroni pas pour célébrer ensuite les hauts faits, les actes sublimes, les morts glorieuses, qu'il s'agisse de combattants lombes en pleine connaissance de cause,
a3o LES GRANDES HEURES
OU d'humbles etinnocenles victimes de l'arrière, abattues au milieu de leur lâche.
En attendant le jour où Usera permis de connaître le chitîre exact de ces dernières à Paris et en province, il ne serait pas déplacé que, dès demain, par exemple, une inscription, même provisoire, dise sur les portes de Sainl-Gcrvais : Le cendredi saint de l'année 1918, qaalve-mngldix-sept fidèles priant dans cette église ont été tués par un obus allemand. Et sur les murs de la Madeleine : Cette église a été bombardée par les Allemands en 1918 le jour de la Fête-Dieu.
Ainsi, partout où une destruction, un dommage artistique, une catastrophe ayant coûté des vies humaines, ont laissé un devoir à remplir, que l'inscription commence u donner l'exemple la première.
Et si maintenant nous envisag^cons la rude et sainte nécessité de ramasser et de fixer pour nous, et nos enfants et petits-enfants, partout où nous en aurons les moyens, le souvenir des crimes monstrueux qui ne doivent jamais être oubliés et encore moins pardonnes..., nous pourrons là nous donner libre carrière et nous n'avons que l'embarras du choix. A cette seule perspective, les inscriptions se lèvent, par centaines de mille.
Une phrase, une ligne, un mol sulïirait : Lusitania, Liège, Heinis, Arras. En France et par tous les pays alliés, et jusqu'aux confins les plus
reculés de la Société des Nations, ah ! plus tard, qu'il serait juste et grand que dans les villes, sur les routes, en haut de la montagne, au milieu de la forêt, quand brillera le soleil et que chanteront les oiseaux, un an, deux ans, cinq ans, dix ans, vingt ans, quarante ans, cent ans après la guerre, et plus encore, on lût des inscriptions disant, et répétant toujours, comme si c'était hier, comme si c'était tout neuf : Ypres a été dé tr Lille par les Boches. — Amiens a élé détruit par les Boches. — Souvenez-vous de Lille. — Souvenez-vous de Chatons. — Souvenez-vous de Péronne. — Souvenez-vous de Soissons. — Souvenez vous de Château-Thierry. — Souvenez-vous d'Edith Cavell. — Dimkerque a été bombardée plus de quatre cents fois. — Il y a eu tant d'églises détruites par les Boches. — Souvenez-vous des villes brûlées. — Souvenez- vous des arbres fruitiers coupés. — Souvenez-vous des camps de représailles .
— Souvenez-vous des vieillards, des Jemmes, des jeunes filles et des enfants emmenés en esclavage.
— Souvenez-vous qu'il y a eu tant d'instituteurs morts pour la patrie. — Souve/iez-vous qu'il y a eu tant de prêtres tombés au feu. — Ils ont torpillé les établissements sanitaires et les vaisseauxhôpilaux. Souvenez-vous. — Ils ont violé les sépultures. — Ils ont saccagé, projané et souillé. Souvenez vous. — Ils ont inventé la guerre sous-marine, les gaz asphyxiants et les jets de flammes. Souvenez-vous. — Ils ont été parjures aux traités, Jaussair es et voleurs. — Ils ont voulu la guerre, ils la voudront toujours. Souvenez vous. — Ils comptent
revenir chez nous. Le permeltrez-vous ? — Us voulaient anéantir Paris. L'oublierez-vous ? — Plus jamais de Boches en France ! — Plus de style boche !
— Plus d'art boche! — Plus de produits boches !
— Plus d'espions boches ! Plus d'ambassade boche !
— Plus rien de boche .' . . .
Telles sont les inscriptions, implacables et vengeresses, que je souhaiterais, comme si elles venaient des nues, voir fondre partout, se fixer pour des siècles, et nous remplir d'un feu sévère les yeux, le cœur et l'âme en souvenir des morts !
1U août 1918.
Chaque fois qu'ils évoqueront, après la guerre, la fameuse oHensive de l'été 1918 à laquelle ils auront pris part, les soldats ne manqueront pas de se rappeler qu'elle fut faite dans les blés.
Cette circonstance laissera dans leur esprit mieux qu'un souvenir, elle y reproduira un tableau. Un tableau dont les blés constituaient tour à tour et à la fois le principal motif et l'ensemble, le premier plan et le fond.
Quand, à l'heure de l'attaque, ils s'avançaient en rampant sur la terre, que voyaient-ils le plus souvent tout de suite et contre eux? Les blés.
Et quand ils se levaient, pour courir et se jeter à l'assaut, qu'est-ce que découvrait plus loin, à perte de vue, parfois jusqu'à l'horizon, leur regard avide, inquiet, aigu? Les blés encore, ondulant comme une mer tranquille, aux flots magnifiques et doux. Ce spectacle aussitôt les enchantait, les émouvait, les enivrait. C'était les blés, les blés de France qui deve-
naient, pour chacun, ceux de son petit pays, de sa région ; ils les reconnaissait, les évaluait et leur rendait le salut qu'il s'imaginait avec raison en recevoir au moindre souille qui les courbait vers lui.
Pas un de ces hommes en effet ne doutait que les blés n'eussent mûri exprès à leur intention et qu'ils n'eussent attendu le juste retour des bons Français qui seuls avaient qualité pour faire la moisson. Aussi, était-ce en « moissonneurs » heureux et résolus que les soldats abordaient les vastes champs qui s'offraient à leurs bras.
Comment d'ailleurs auraient-ils pu ne pas subir l'obsession de ces blés abondants, familiers et enlaçants, au milieu desquels il leur fallait se glisser, ramer, bondir et se cacher, et qui s'imposaient à leurs pas autant qu'à leurs pensées? Tout à chaque minute les \ ramenait et les y attachait.
C était les blés qui leur prêtaient un abri contre le tir des mitrailleuses.
C'était les blés qui se plaquaient à leur visage ainsi qu'ua masque bienfaisant.
C'était les blés qui symbolisaient la totalité de leurs souvenirs et de leurs espr-rances.
Cotait les blés qui, sous la forme la plus complète, leur rendaient la terre perdue hier, et la leur rendaient meublée, enrichie, fécondée, restaurée.
C'était les blés (jui représentaient le plus précieux des butins, qui assuraient jusqu'à la
<( boucle » prochaine la nourriture de la grande famille.
C'était les blés qui précisaient, avec la lourde tête écaillée de leur épis mieux que les lauriers avec la sécheresse métallique de leur feuillage, la réalité sensible de la victoire.
C'était les blés dont l'immense murmure, avec plus de persuasion que tous les discours à fracas, commençait à promettre la Paix en donnant le courage de la gagner...
Mais, s'ils faisaient à ce point l'occupation et la joie des soldats, ils causaient aussi leur tourment.
Le respect religieux du paysan pour le blé sacré s'accroissait dans la mesure des difiicultcs traversées et vaincues, des mille dangers auxquels par miracle avait échappé la frêle et inflammable tige ! Aussi le souci de préserver de toute atteinte le pain flottant, ce fragile trésor, était-il, même en plein feu, l'idée fixe du poilu dont la bravoure est à levain de sagesse.
Nous savons comment, au risque de sa vie, il préférait demeurer exposé en terrain découvert plutôt que d'écorner un champ dont le rideau toulfu lui aurait fourni un secours immédiat. — « Abîmer du blé! Et du blé si cher I qui avait coûté tant de peine 1 Le gâter au dernier moment quand il n'était plus qu'à une heure
d'être ramasse et rentré ! Etait-ce possible ? Allons donc ! »
Et il ne fallait pas moins que l'insistance du chef, et ses ordres réitérés, et sa tendre colère pour obtenir que le bon gas obéît en jurant de chagrin. Et même encore, quelles précautions ne preuait-il pas pour limiter au minimum le désastre de son passage? Ah! ce n'était pas à lui qu'on pouvait dire à ce moment « qu'il allait un peu fort ». Il marchait là comme sur des œufs, poussant un gros soupir à chaque foulée... Et puis, tout de môme, une fois qu'il y était, et qu'il n'y avait plus moyen de l'éviter, il éprouvait un bonheur d'enfant, de jeune homme et d'homme, de fils et de père, à se trouver ainsi blotti, replongé, à genou, dans les blés, bousculés certes et dérangés, mais pourtant eux aussi satisfaits et remués d'amour ! En se heurtant l'une à l'autre, les deux « vagues », celle des épis du sol et celle des épis humains, se mêlaient et se confondaient dans un fraternel corps à corps. C'est malgré tout en libérateurs que les blés confiants accueillaient le iioltiat quand il fonçait dans leur robe blonde et la déchirait par endroits... Et lui recevait déjà la récompense de son elîort à ce premier contact. Il jouissait du bruissement et du craquement des épis, il aimait les sentir frôler sa jambe, fouetter sa poitrine et piquer sa tnain. A leui rude caresse, à leur baiser cassant et chaud, il revoyait par échappées, dans les rousseurs de la bataille, les bœufs des vieilles années, les grands chariots
du soir, les bras nus des belles filles, et la gourde et la veste par terre, dans l'oHibre bleue des meules... : et quand il se déprlrait des blés, haletant un peu comme le nageur qui sort lentement de la mer, il lui en restait, accrochés partout, des brins glorieux, et des fourragères de paille.
Mais suflisait-il au soldat d'avoir, en passant, rendu dans son cœur au blé cet hommage profond, rapide et secret, pour se tenir quitte envers lui ?
Vous devinez que non. Ce blé sur pied qu'il avait conquis, il voulait aussi le mener à bien jusqu'au bout, ne s'estimant tout à fait tranquille qu'après qu'il l'aurait vu faucher. Sans quoi, pas de soulagement. Chaque fois qu'il le pouvait il faisait, pour plus de sûreté, le travail luimême; il allait chercher dans les décombres une faux oubliée, et, mettant habit bas, déposant le fusil, il se payait la joie d'opérer avec cette faux des ruines le sauvetage de la moisson. Cette moisson là lui paraissait la suite nécessaire et le juste complément de l'autre. La faux seule était capable pour lui de terminer l'ouvrage de la baïonnette. Après avoir extirpé l'ivraie du champ natal, on ramassait le bon grain.
Partout donc, de cette façon, a été conduite, avec une méthode admirable et des soins touchants, la récolte au front des armées, et cela dans le formidable mouvement de l'avance vie-
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toiieuse. La double aclion parallèle y fut menée avec maîtrise. On fauchait le Boche, on fauchait le blé. Ici les tas vert-de gris, là les tas dorés. Et la seconde moisson, comme la première, dut parfois s'expédier aussi la nuit, la lame au poing, en coup de main, au clair de lune.
Aujourd'hui les blés sont rentrés. Alors je me demande : « Se distinguera-t-il entre tous, le pain qu'ils feront? On ira-t-il? Qui le mangera? Peut-être — pourquoi pas ? — des évacués de cette mt^me terre à présent reprise auxquels il viendra redonner, dans une chaleur étrange, l'appétit de la vie et le goût de l'espoir, et qui diront en le mâchant avec solennité : « C'est du pain de roffensive... »
Cette pensée aussitôt le leur rendra meilleur, et plus d'un, par une pente naturelle, songera aux champs de blé qui furent — hélas ! puisqu'il le fallait! — perdus, saccagés, défoncés à plein poitrail par la cavalerie, déchirés par le soc des chars comme l'eau par l'élrave des hydravions ; aux gerbes que renversaient en passant dessus les batteries... avec le mcme bruit qu'autrefois les batteuses ; aux innombrables rangées d'épis versés par l'orage de la guerre, broyés par l'autre grêle, frappés par l'autre foudre, celle des hommes, moins clémente que celle de Dieu...; et à tous les moissonneurs, enfin, qui tombèrent dans ces blés là, dont le sang pur rejaillira, les étés prochains, au bout des grands coquelicots.
Cependant, à rairièrc, très loin, les vieux, les femmes, les enfants ont fait leur moisson, belle aussi.
L'autre jour, vers les 7 heures du soir, dans un étroit sentier du Midi, brûlant et rocailleux, je suivais une charrette, attelée de deux bœufs, et pliant sous les gerbes que l'on rentrait. Un petit garçon de cinq à six ans, marchant devant à reculons, « touchait » les bêtes, et une femme et une fillette, la fourche sur l'épaule, se tenaient l'une à droite, l'autre à gauche, près de la roue. A tout instant la voiture, mal chargée et cahotée, laissait échapper une ou plusieurs de ses bottes, et non seulement on devait les remettre sur le tas, mais comme elles avaient été serrées imparfaitement par des mains inhabiles, manquant de vigueur ou d'adresse, elles se rompaient en tombant. Il fallait les refaire. Tache malaisée. Les épis glissaient, fuyaient, s'éparpillaient et se répandaient le long du chemin. Pour les recueillir et les regrouper, en en perdant le moins possible, combien de fois se baissaient la pauvre femme et la fillette en sueur! Et quand enfin la mère, à force de ramasser à poignées et à pincées, parvenait à reformer sa gerbe, et à la ligoter en la tenant sous son genou comme un ennemi pris à la gorge, et qu'ensuite elle l'avait relancée sur le chariot, deux minutes ne s'étaient pas écoulées que la gerbe dégringolait de nouveau;
et les femmes, sans colère, avec la même palieuce déterminée, recommençaient leur pénible manœuvre. Que de chutes et de relèvements cela représentait avant que la moisson arrivât à la ferme ! A cause de l'étroitesse du chemin, j'étais bien obligé de régler ma marche sur celle du convoi. Et je ne pus m'empêcher, tout à coup, d'établir un rapprochement entre les moissons du front et celles d'ici.
^1 Pendant que les soldais font là-bas les leurs, me disais-je, celles des villages reconquis, des prisonniers, du butin, des canons... et celles des blés, les réserves et tout le gros sont derrière, qui attendent, et pas à pas suivent, selon l'avance.
(( De même ici, moi et nous tous, loin des champs de bataille, nous suivons le chariot qui, avec le blé, porte l'amas tremblant des gerbes idéales, toujours remontées et reperchées aussitôt après chaque chute.
« Quand le convoi s'arrête, nous nous arrêtons, et nous repartons quand il repart. Nous savons que chaque tour de roue nous rapproche de la grange. »