S'ÉVADER
9 mars 1918.
Quand il nous arrive de temps en temps de lire qu'un des nôtres, un prisonniei', officier ou soldat, s'est évadé et a pu rentrer en France, nous éprouvons d'abord un sentiment de joie presque physique à le savoir sauvé ; nous respirons mieux; nous lui sommes ensuite reconnaissants de la pensée et de l'effort qui lui ont valu ce succès, et ce ncst qu'après, à la réflexion, que nous en venons à songer aux difficultés qu'il a eu à vaincre. De celles-ci, en effet, il est bien rare que la nouvelle de l'évasion, énoncée avec une sobriété militaire en cjuelques lignes dépourvues de tout romanesque, daigne faire mention.
Si grande et minutieuse que soit alors notre curiosité, si avides que se montrent nos sympathies, il nous est malaisé cependant de nous figurer, para peu près, les choses telles qu'elles se sont passées. L'imagination la plus vive est ici impuissante à suppléer au manque de renseignements. Il faudrait connaître bien le pays.
l'itinéraire adopté par le héros de l'aventure, avoir au moins quelques données sur lui, sur son passé, son rang social... Nous pourrions seulement en ce cas nous composer un scénario vraisemblable et nous fournissant à défaut d'exactitude une satisfaction d'équivalence. Et encore, non! même ainsi aidés et mis sur la voie nous ne pourrions pas la suivre. Ce chemin douloureux de l'évadé, lui seul, qui l'a fait pour de bon, a les moyens et le droit de le reconstituer ; c'est à lui seul qu'il appartient d'un bout à l'autre après qu'il l'a tracé. Nous n'avons pas, avant qu'on nous l'ait permis, à essayer, même dans une pensée d'intérêt cordial et admiratif, de le refaire en quelque sorte pour notre plaisir, si j'osais, je dirais « pour nous amuser », et sans lui. Plus tard, quand, sur la foi du récit qu'il aura licence de nous en donner impunément, nous obtiendrons les détails complets de son odyssée, nous serons seulement alors en mesure morale de revivre à titre gratuit et pour notre compte les multiples émotions de « celui qui s'échappe ». Jusque-là il nous est interdit de battre en vain la campagne.
Mais ce que rien ne nous défend de nous représenter et ce qu'au contraire une irrésistible émotion nous impose, c'est l'i'tat d'esprit et d'âme du prisonnier qui se jette dans la terrible entreprise.
S'évader 1 Le mot et la pensée ne viennent
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pas chez tous de la même manière. Pour quelques-uns les deux se formulent et se gravent dès le premier instant. A peine pris, ils sont déjà, par une farouche détente, par un reilexe de la volonté, en fonction d'échappement, en puissance d'évasion. Pour d'autres, le travail céréhral ne s'opère qu'à la longue, sous le coup et l'amas des souffrances répétées qui se cristallisent. Néanmoins, toute spontanée, ou due à une lente et progressive genèse, l'idée d'évasion, une fois établie, comporte pour ceux qu'elle possède un même ensemble de soucis et d'absorption formidable. Comme ces brèves et impératives légendes qui disent partout, dans les monastères, au-dessus de chaque porte, aux murs du cloître et du réfectoire, de la chapelle et de la cellule, la recommandation dominante et l'essentiel du Verbe, ainsi pour le captif qui s'insurge le mot (I s'évader » éclate et ordonne, du matin au soir, au fronton de toutes les heures. Ce mot Ci^t pour lui l'univers, il dégage une égale somme de confiance et d'incertitude, il renferme un monde d'angoisses et d'espérances ; il signifie la vie et la mort qui sont toutes deux associées et cachées dans Ténigme de son issue. Ce mot est pour lui l'expression souveraine d'un programme, d'une ligne de conduite sans cesse remaniée, d'un but, d'un devoir, la devise de son ambition, l'armature de toute la pauvre glaise humaine qui sans ce squelette de fer coulerait, tomberait.
Cette idée d'évasion opère un premier miracle.
7a LES GRANDES HEURES
Aussitôt entrevue et acceptée, elle délivre déjà. Elle réalise tout de suite un commencement de salut, elle fournit les raisons les meilleures de patience et de sagesse, elle oblige l'homme non seulement à ne pas k se laisser aller », mais à se cultiver et à se soutenir dès lors dans l'exercice de tous ses moyens, physiques et intellectuels; elle l'entraîne à tous les genres de force et d'application ; elle lui enseigne à s'assouplir, à se huiler dans le calme, la ruse, l'adresse, l'impassibilité, le silence, la persévérance intérieure; elle en fait un homme nouveau qui, de déprimé, redevient alerte et presque joyeux — sans le montrer — tellement il anticipe déjà, de toutes les ressources de son être, sur cette liberté qu'il s'est promise, jurée.
Grâce à elle il reprend goût au présent et à l'avenir qu'il arrange. 11 a pour l'aider elle tremper dans sa rude tâche mieux aussi que ses propres ressources décuplées, il a tous les instincts du vieux temps, tous les dons hérités d'autrefois qui dormaient insoupçonnés en lui et que l'occasion réveille. A. la violence de ses désirs et de ses impressions, à leur profondeur qui l'elTraie luimême, il comprend tout à coup comme le sentiment et l'acte de s'évader viennent de loin, des entrailles du passé, difficile et méchant, des temps reculés de forteresse, de cachot, de Bastille, où la ca|)tivilc passait pour assez naturelle, où l'on vivait dans sa crainte quotidienne et sous sa menace incessante, où la plupart des hommes étaient exposés d'un moment à l'autre, selon les
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jeux de la guerre, de l'erreur, de la haine, de la vengeance, à se voir jetés sur le sol pourri d'une cave ou hissés, en haut d'une (our, dans la même obscurité, derrière des murs d'une inexorahle épaisseur et à demeurer là des années... dans la vermine des ténèbres. Que faire alors, sinon ramasser, sous la carapace d'une volonté plus dure que les pierres qui vous bouchaient le ciel, toutes les puissances de son esprit, de son coeur et de ses bras pour essayer de percer, de crever les parois du monstrueux tombeau? C'est donc l'habitude de l'astuce et de l'opiniâtreté légitime, des infatigables calculs, des sapes creusées par une méditation d'acier, constante et ré^rulière,... ce sont toutes ces forces latentes et (|ui semblaient supprimées à jamais, ces défenseï de l'homme et de la bête en lutte pour sa conservation (lui se retrouvent, qui sont rendues et reviennent d'elles-mêmes jouer leur rôle nécessaire nu moment décisif.
A. partir de la minute où d l'homme » a formé la résolution de s'échapper, il peut se dire qu'il a déjà conquis une supériorité marquée sur ceux qui le tiennent, si sévères que soient les conditions de sa captivité.
Entre le gardien et le prisonnier n en mal d'évasion », la partie n'est pas égale et l'avantage est presque toujours pour le prisonnier. Il est /e plus l'orl. 11 est « celui qui ne pense qu'à cela »,
tandis que le gardien, même le plus cruellement attentif et le plus malin, ne peut pas toujours penser à garder; il a forcément des distractions, des oublis, des repos, irrémédiables aussitôt et pleins de funestes conséquences... Une faiblesse, un écart d'es])rit d'un instant suffisent pour tout gâter; mais, par contre, si l'on excepte le moment critique et rigoureux de l'exécution finale pendant lequel aucune faute ne doit être commise, les distractions et les oublis du prisonnier, en dehors de ce moment-là, ne changent rien à sa situation . Qu'il s'observe ou non il n'en est ni plus ni moins captif. Il peut de temps en temps — si cela lui plaît — déposer son idée pour une heure, afin de mieux la reprendre, il n'en résultera pas pour lui un dommage de plus. Mais si le gardien dépose une seconde son idée à lui, c'est peut-être par cette issue que filera le captif. Le gardien doit donc être toujours sur ses gardes, sur lequi-vive. Exaspérante obligation, qui Tobsède et le brise, dès qu'il prétend s'y astreindre. Et cela même lui est impossible. Le gardien a bien dans sa poche la clef, celle des serrures, mais l'autre a mieux, il a en lui, dans son sac, celle « des champs », l'imagination, l'invention, le génie. Il n'y a pas trente-six façons de fermer une porte, de tirer un verrou, de monter une faction, de faire une ronde, mais i4 y en a des milliers de chercher, de combiner, d'échafauder. Les bons gardiens ne le sont pas s'ils sont plusieurs, ni même deux; le vrai bon gardien est celui qui est tout seul, uniquement attaché à la personne dont
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il est responsable. S'il ne dort pas la nuit, il faut qu'il dorme le jour, ce qui n'est pas sans danger ; et, s'il dort la nuit « comme tout le monde », ce n'est plus un gardien, car le péril est plus grand la nuit que le jour. C'est la nuit que le prisonnier aménage et fortifie son plan, perfectionne le grand œuvre, et c'est également la nuit que de préférence il disparaîtra. C'est pendant la nuit qu'il fait en tranquillité, dans le secret de l'insomnie, tous ses préparatifs; on ne peut pas alors surveiller et surprendre ses pensées, elles sont libres, elles passent la frontière comme elles veulent et font continuellement des répétitions de la scène pour la mettre bien au point. Le gardien ne voit rien de tout cela, il n'a sous les yeux, ceux-ci resteraient-ils obstinément braqués sur le suspect, que le corps abattu d'un homme endormi. En somme, c'est le gardien qui est le prisonnier de son prisonnier par l'attention soutenue que réclame la surveillance de celui-ci, attention qui ne peut jamais être obtenue de façon complète.
Le gardien, en effet, qui a des intérêts étrangers, des plaisirs, des goût», des passions à satisfaire, finit par s'ennuyer de garder, il ne pense lui aussi qu'à s'évader de ce soin, de celle lourde corvée, aux heures oii il juge que c'est permis ou sans risque sérieux. Ainsi donc, on peut alfirmer qu'à la longue tout prisonnier s'évadera pourvu qu'avec la volonté il ait ce facteur : le temps.
Maintenant, bien que la cinquième arme n'ait
pas le monopole de l'évasion, nul ne s'clonnera cependant que les aviateurs souffrent, plus que d'autres, de l'emprisonnement, et qu'ils tentent l'impossible pour reconquérir une liberté dont toutes les jouissances, tous les excès, leur sont devenus une habitude, un besoin, l'élément même de leur destinée. Sans doute, des fantassins et des cavaliers ont en grand nombre faussé compagnie à la chionrme allemande, et accompli dans cet ordre d'idées plus d'un magnifique travail, mais l'aviateur sera toujours et d'une façon plus générale un professionnel de l'évasion; il veut justifier sa qualité d'oiseau et prouver que, même à terre, démonté, mis sous les verrous et amputé de son appareil aérien, il a toujours des ailes.
Garros et Marchai, par la façon romanesque, intrépide, hardie et de belle allure française dont ils ont couvert, pour ainsi direo librement», les 'loo kilomètres qui les séparaient de la terre promise, ont à coup sûr accompli le plus scabreux de leurs raids, le plus réussi de leurs vols.