L'AUTRE DEVOIR
31 août 191S.
Nous avons dit qu'il faudrait se souvenir des crimes allemands, et nous avons la certitude en effet qu'aucun de nous ne saurait jamais les oublier, sans quoi ce serait à désespérer de notre cœur, et de notre intelligence. D'ailleurs les morts, tous les morts ne le permettraient pas; ils reviendraient jour et nuit nous rafraîchir la mémoire et nous reprocher en termes « sanglants » notre ingratitude.
Ainsi donc nous nous souviendrons. Et toujours.
Mais se souvenir, est-ce suffisant?
Non, un autre devoir s'impose : celui de punir.
L'idée que la victoire, finale et totale, dont nous sommes aujourd'hui assurés, pourrait, tout en nous accordant les pleines satisfactions auxquelles nous avons droit, laisser directement V 16
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impunies ces atrocités du barbare qui ont dépassé et fait pâlir toutes les horreurs imaginables,,., cette idée ne reste pas un instant admissible...
Elle choque, et elle indigne. Notre paix, même magnifique, boiterait, si les crimes trouvaient le moyen, par une espèce de dernière manœuvre et de repli élastique, d'échapper en fin de compte au châtiment personnel qui les réclame.
Le châtiment doit faire partie de notre victoire. Pour le requérir nous n'avons pas besoin d'invoquer la vengeance, — laquelle dans l'espèce, et pour une fois, s'expliquerait cependant. Nous avons mieux. Nous entendons le cri — déchirant comme une sirène du malheur accompli — de toutes les victimes innocentes, le cri des hommes et celui des pierres, et ce cri a l'irrésistible accent d'une clameur posthume et d'un ordre suprême. Il est à l'extrémité de la plainte et à la limite du reproche. Il est intolérable. Enfin nous comprenons qu'en dehors du point de vue sentimental la punition est nécessaire, parce que la raison, la logique, la rigueur des faits et de leurs rapports et la loi des responsabilités le commandent ; que par-dessus tout c'est une exigence morale, un soulagement dont a soif la conscience humaine. La Justice n'estelle qu'une allégorie? une statue aux attributs purement décoratifs? Non, c'est une autorité, pensante et agissante. Quand son heure sonne, «lie se dégage du siège de marbre où longtemps
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assise elle a médite son arrêt, et levant, elle aussi, un glaive qui n'est pas une arme de parade, elle frappe les yeux grands ouverts.
Pour qu'il soit intelligible et complet. le châtiment, ne se bornant pas à être quelconque même dans sa dureté, doit autant que possible s'approprier, par sa nature, à celle de l'acte qu'il est chargé de rappeler et de punir. L'idéal serait qu'il établît en même temps avec évidence le caractère de l'infamie et celui de la sanction corrélative qu'elle s'est attirée. Liquider les abominations allemandes en gros, en bloc, sans distinguer, sans préciser, serait une erreur, une duperie, et, je dirai plus, une espèce d'atténuation de la peine, sinon dans le fait du moins dans l'esprit. Nous aimerons que l'on sache et qxïils sachent aussi pourquoi ils sont atteints, et de telle façon spéciale.
Il faut qu'en étant forcés de courber la têfe ils aient du môme coup le nez mis dans l'élément et la matière de l'acte ignoble qu'ils auront voulu, et qu'ils ne s'étonnent pas alors si la sanction de l'attentat s'inspire à dessein de la forme qu'ils avaient choisie pour l'exécuter. C'est seulement ainsi qu'ils seront — peut-être! — susceptibles de se reconnaître et de » rentrer en eux-mêmes ».
Or, après avoir posé avec énergie ces principes, nous sommes amenés aussitôt à constater, à la marche qu'ont suivie les choses jusqu'ici
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et en prévoyant au mieux celle qu'elles suivront demain, que les Allemands, fussent-ils obligés de subir toutes les conditions de notre paix glorieuse, ne seront cependant pas entièrement punis, et punis par les côtés qui leur auraient été les plus sensHjles, punis de la manière inoubliable qu'ils auraient le plus méritée, je veux dire la leur, la manière cuisante et forte de guerre.
En fait de souffrances, leurs populations civiles n'ont éprouvé que celles du vontre, qui certes sont appréciables mais légères, pour peu que nous les comparions aux lorlnres do lourf genres qu'ont eu à endurer la Belgique, la Serbie, la Pologne, la Roumanie et les malheureux habitants de nos régions opprimées.
Si l'on excepte quelques rares villes à proximité des lignes, taquinées çà et là par nos avions, le cœur, le bon cœur de l'Allemagne a relativement battu avec tranquillité. Les familles y ont dormi en paix; elles n'ont pas joui de la vie u amusante » en alerte continuelle et des récréations de la cave; elles n'ont pas connu la boutique volant en éclats avec les boutiquiers, l'usine crevée en plein travail, la maison décoiffée de plusieurs de ses étages, et l'église, aspergée de fer au milieu de la messe, où les fidèles se trouvent aussitôt tout rendus pour leur enterrement.
Le sol de l'Allemagne est demeuré doux aux pieds, vierge de toute atteinte. Les champs, les bois, les vallons, les forôls de ces amants de la
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nature n'ont rien perdu de leur charme et de leur fraîcheur. Tous les arbres de cet incroyable pays ont leurs branches, et tous les villages y ont conservé leurs rues, leurs places, leurs carreaux et leurs fontaines.
Dans les musées, dans les châteaux intacts, les tableaux, les tapisseries, les mobiliers, les souvenirs n'ont point été brisés, souillés ou volés. Tout au plus quelques objets d'art précieux ontils, par excès de précaution, dû être diiigés, sans inquiétude ni bousculade, vers des régions absolument sereines. Ainsi, l'Allemagne, à laquelle jusqu'ici ne manque pas une pendule, attend-elle, impatiente sans doute et oppressée, la fin de ses maux, mais se consolant par instants, dans la détresse de son moral, avec cette pensée d'égoïsme physique : « Tout de même nous n'aurons pas souffert chez nous, dans notre terre, dans nos belles villes, dans nos jardins, dans nos maisons, nos chambres, nos chers intérieurs... ni dans nos personnes, dans notre liberté. Nous n'aurons jamais eu la grande peur. Toutes les abominations de sang et de feu dont on nous accuse bien à tort et qui sont inévitables, — hélas ! c'est la guerre! — tout cela, grâces à Dieu, s'est passé loin... loin, hors de nos solides frontières, chez l'ennemi! chez le Français détesté... Quel bonheur! Quelle chance! Quand on songe que cela aurait pu arriver chez nous... ah ! c'est alors qu'il y a de quoi frémir ! et claquer des dents! Ici en somme, extérieurement du moins, rien n'aura changé plus tard. Peut-être
même après la guerre pourra t-on, certains jours, quand la bière et les saucisses seront revenues, ne pas trop s'apercevoir qu'elle a eu lieu. »
Même en s'illusionnant, le Boche exprimera là, il faut bien l'avouer, une incontestable vérité.
Dès à présent, quoique ce soit encore trop tôt pour qu'il s'en rende un compte exact, il va cependant commencer à éprouver une vague inquiétude en face de nos succès grandissants, laquelle deviendra de l'angoisse et de l'épouvante à mesure que s'opérera le développement de nos victoires. Et nous sommes sûrs, à n'en pas douter une seconde, que le jour oii le flot montant des armées alliées viendra non pas battre mais lécher seulement le petit bord de ses frontières, le peuple allemand comme un seul homme criera : assez ! et demandera la paix par-dessus les toits! Jamais il n'acceptera de se battre chez lai, surtout pour y être vaincu plus rudement encore et à son tour endommagé dans sa chair. A celle heure-là, l'Allemagne, de tous les bras levés de ses non combattants, aussi lâches dans le danger qu'ils auront été insensibles et féroces quand ils s'en trouvaient éloignes, voudra faire u kamarade », et toutes ses villi;», tous ses édifices, .ses palais, ses églises, ses musées cl ses colonnes triomphales, se dresseront de môme pour repousser le châtiment prêt à s'abattre sur ieiu* orgueil.